EMILE
qucnté et plein de jolies femmes, dont la comtesse de Vergennes et la marquise de Miramon, ses deux nièces, faisaient les honneurs avec elle. Lamartine en parle dans sa Correspondance.
(i) Dans une lettre inédite du 8 juillet 1828 rjue me communique M. Armand Praviel, Saint-Valry écrivait à M. Pinaud, secrétairegénéral de l'académie des Jeux-Floraux : « Comme directeur de ce journal {la Muse), j'aurai l'honneur de vous adresser la première livraison de juillet qui s'imprime en ce moment... i> Afais il n'était pas directeur en titre, il faisait seulement rint'Tim de Guiraud.
(i) Nous connaissions déjà cette particularité par un billet de Victor Hugo à son cousin Ad. Trébuchet, de Nantes, en date du 22 août 1823 :
« Comme l'un des fondateurs de la Muse française., deux abonnements étaient à ma disposition, j'ai donné l'un à mon père, l'autre au tien, qui est aussi le mien. Marque-moi s'il a reçu les deux premières livraisons du recueil que j'ai donné ordre de lui envoyer. Je joindrai à l'envoi un certain nombre de prospectus de la Muse, que je te prierai de distribuer à Nantes,., » {Corresp. de Victor Hago . )
FONDATION DE LA. « MUSE FRANÇAISE )) Sq
« P. S. — M"^*^ Gay est à Paris et s'occupe beaucoup de notre affaire ; elle travaille d'ailleurs beaucoup et très bien. — Adieu 1 — Des abonnés de province, je vous en prie!
(( J'attends une réponse sous peu de temps. — Mon père et ma femme vous disent tout ce qu'ils pensent de plus affectueux (i). »
Ainsi donc, de l'aveu d'Emile Deschamps, ce fut l'absence de Guiraud, le départ du comte France d'Houdetot pour l'Espagne et aussi les pourparlers avec le libraire qui retardèrent l'apparition dé la Muse, Mais ce retard eut encore d'autres motifs- Nous voyons sur la couverture intérieure du premier cahier que la vig'nette représentant la Muse française^(\m devait figurer sur le titre de chaque livraison, n'était pas encore achevée, à la fin de juillet, et la phrase d'Emile Deschamps relative au petit avant-propos qu'il avait rédigé avec Saint-Valry, pour suppléer à l'article-programme de Guiraud, permet de supposer qu'il y eut entre eux du tirage de ce côté. Je remarque, en effet, que cet avantpropos ne fut pas utilisé et qu'on se contenta de réimprimer en son lieu et place, en tête de la Aluse, le « beau prospectus» de Guiraud. Preuve convaincante et décisive que l'auteur des Machabées, quoique absent dé Paris, avait la direction effective de ce recueil. Du reste, c'est lui qui, six mois plus tard, signera l'article intitulé Nos Doctrines,
Nous venons de voir que M"'® Sophie Gay s'occupait beaucoup de la Mase. C'est par elle qu'Emile
(i) Lettre inc^ditc.
Deschampset ses camarades furent mis en rapports avec Ambroise Tardieu, libraire, rue du Baltoir- Saint-André-des-Arcs,n° 12. Tardieu avait imprimé le poème de Delphine sur le Dévouement des médecins français et des Sœurs de Sainte-Camille, qui lui valut sa première couronne académique, et je possède une lettre de Sophie, datée du 2 2 février 1822, où elle écrit à cet éditeur :
« J'ai fait votre commission près de mon ami Duval, il s'occupera bientôt d'un ouvrage qui pourrait vous convenir et je lui ai fait promettre de n'en traiter avec personne avant de vous avoir entendu. J'espère être utile à tous deux. Vous méritez la confiance des gens de lettres les plus distingués et je m'estimerais heureux de pouvoir vous mettre en rapports avec eux (i). »
Quelques mois plus tard, Tardieu éditait les Machabées, de Guiraud. Mais il ne voulut pas se charger de laMuse sans qu'on lui garantît une certaine somme, et nous savons, par une note d'Emile Deschamps et par la lettre de Lamartine à laquelle j'ai déjà fait allusion, que les membres fondateurs se cotisèrent et que l'apport de chacun d'eux fut fixé à mille francs (2).
(1) Lettre inédite communiquée par M^^e Léonce Detroyat.
(2) « Si cela ne vous répiig-ne pas trop, écrivait Lamartine à Victor Hugo le 8 juin 1828, voilà ce que je vous propose et vous prie, en ami, d'accepter. Entrez comme fondateur, et moi qui ne puis y mettre ni nom, ni esprit, j'y mettrai bien volontiers les mille francs convenus. Cela restera entre nous deux ; vous me les rendrez quand ils seront couverts et au-delà par les bénéfices de l'ouvrage. Vous concilierez ainsi toute convenance et vous resterez à portée d'utiliser pour l'avenir les avantages peut-être considérables qui résulteront de l'entreprise. Songez que nous sommes des frères en poésie, en doctrine, en religion et, j'espère, en senti-
FONDATION DE LA « MUSE FRANÇAISE )) 6l
Enfin la Muse française parut le 28 juillet 1828, sous la date du i5, comme il appert de la lettre suivante, écrite par Emile Deschamps à Joseph Rocher, alors juge au tribunal civil de Melun :
« Paris, 3o juillet 1828.
« Monsieur et bien aimable ami,
« J'étais bien sûr que vous demander un service, c'était m'engager à de la reconnaissance, aiissi vous avais-je témoigné d'avance toute ma sensibilité, mais j'ai besoin de vous exprimer encore ma gratitude. Je sens tout le prix de votre démarche auprès de M. de Raineville et j'en attends les plus heureux effets. Il me tarde bien de vous en remercier encore de vive voix, je vous assure, et cette circonstance ajoute, s'il est possible, au désir de vous revoir, qui est en permanence dans mon cœur.
(( J'ai reçu une lettre de mon beau-frère, qui me parle de l'affection et de la bienveillance que vous lui avez montrées, et il en est pénétré; vous êtes bien persuadé, n'est-ce pas? que vous n'obligerez pas des ingrats.
« Eh bien! vous avez du recevoir /«/er le premier numéro de la Muse française ; nous la mettons à Melun sous votre protection. J'écris à ma nièce Julie par ce courrier et je la prie de nous faire des abonnés de tous les gens d'esprit de
ments. Ce serait d'un mauvais cœur do refuser. Répondez-moi. » (Lettre publiée dans la Revue de Paris du i5 avril 1904.) — Victor Uua;o fut-il chot^ué de l'offre de Lamartine? Ce qu'il yade sûr,c'est qu'il ne l'accepta pas.
Meliin. Je vous fais la même prière, si ce n'est pas trop s'engager. Je vous dirai que les ministres de la Justice, de la Marine et de la Maison du roi, et surtout M. de Chateaubriand, Font prise en amitié, notre Muse, et elle va peut-être aller plus haut que nous ne pensions. — Il nous manque encore les ministres de l'Intérieur et des Finances, mais ils viendront, j'espère.
« Je suis chargé de vous dire que, pour que le succès en soit complet, il nous faudrait votre charmanie Epître à M. de Lamartine ou vos beaux vers sur r Immortalité de l'âme. Est-ce que vous êtes tellement magistrat que le talent vous nuirait ? Répondez-moi un mot, je vous prie, nous serions fiers et heureux de présenter votre nom parmi les nôtres. En grâce, faites en sorte de mettre bien ensemble le glaive de Thémis et la harpe du poète. — Nous avons envoyé notre premier no à M. de Lamartine à Mâcon. Je le crois en Suisse (i) cependant, mais j'espère qu'on le lui fera passer. J'espère aussi que maintenant il voudra bien laisser tomber quelques vers dans notre Muse,qm est presque veuve sans lui. Si vous aviez occasion de lui écrire, intercédez pour nous, je vous prie, et surtout prêchez d'exemple. — Que je n'oublie pas dé vous recommander de ne pas lire le dernier article signé le Jeune Moraliste. Vous l'avez déjà lu autrefois ddrns TE toi le (2), quoique moins
(i) Non, il était à Aix-les-Bains,oùil s'ennuyait et soupirait » après
en partir ». (Correspondance de Lamartine, t. U, p. 244, éd. in-i8.)
(2) Emile Deschamps était alors plus royaliste que le roi. Le
développé. On a voulu le remettre là, j^en suis honteux pour ceux qui le connaissaient déjà.
« Adieu, monsieur et bon ami, me pardonnerez-vous mon griffonnage, et serez-vous bien persuadé que, quelque peine que vous ayez à me lire, j'ai mille fois plus de plaisir à vous écrire? — Mon père et ma femme vous prient d'agréer leurs plus affectueux compliments, et je suis pour la vie votre ami tendre et dévoué.
« EMILE DESGHAMPS (l). »
Après avoir lu cette lettre, mon premier soin fut de parcourir les livraisons de la Muse française pour y chercher VEpître à Lamartine de Rocher ou ses vers sur T Immortalité de l'âme. Mais je n'y trouvai aucune de ces pièces. Depuis qu'il était entré dans la magistrature, Joseph Rocher avait renoncé à la poésie. Il n'y revint que lorsqu'il eut pris sa retraite. Encore a-l-il négligé de recueillir les vers de jeunesse qui lui avaient fait une réputation parmi les poètes de son temps. C'est ainsi qu'a été perdue son Epître à Lamartine, que Sainte-Beuve se souvenait de lui avoir entendu réciter (2). J'ignore si Joseph Rocher intercéda près de son illustre ami en faveur de la Muse française^ en tout cas elle resta « veuve» de Lamartine, selon l'expression d'Emile Deschamps,
journal l'Etoile, auquel il collaborait de loin en loin, ne voyait que lui à la Muse française et le couvrait d'éloges.
(i) Lettre inédite communiquée par la famille de Joseph Roclier.
(2) J'ai retrouve dans ses papiers sa poésie sur V Immortalité de l'ànie et je l'ai publiée dans les Annales Romantiques en igo5. — Sur Joseph Rocher, cf. notre Lamartine.
64 LE CÉNAGLB DE LA MUSE FRANÇATSE
et ce fut très fâcheux à tous les points de vue(i). D'abord Lamartine eut Pair de bouder, en se tenant à Técart, ensuite son abstention légèrement motivée fut le point de départ de la rancune que lui g"arda Soumet (2) et de la zizanie que sema parmi les fondateurs de la Muse la critique désobligeante qu'y fit Holmondurand (3) de la Mort de Socrate et des Nouvelles Méditations. Quelle était la raison vraie de l'attitude expectante de Lamartine? Il a dit pour s'excuser que, « n'allant plus à Paris^ n'étant plus au courant de rien de ce qui s'écrit ou de ce qui se pense », il lui était bien difficile d'écrire et de penser « dans un journal de ce genre ». Mais ce n'était là qu'une défaite puisqu'il avouait (4) lui-même à Victor Hugo avoir une
(i) Cependant Lamartine ne ménageait pas ses conseils. Il écrivait à Victor Hugo, le i4 septembre 1823 : « ... Si vous tenez le gouvernail d'une main ferme, si votre muse donne la main à celle-ci, si le jeune moraliste est toujours en veine, vous réussirez. Vous parlez enfin littérature dans un sens net et vigoureux, vous êtes sorti de riiémisliche et de la diphtongue, vous attaquez le vif, il le fallait; seulement allez doucement dans le début, suivez la pente et le courant de l'opinion qui se forme ; ne la devancez pas trop, autrement vous ferez un haro universel 1 On vous donnerait un nom, et tout serait dit en France. » (Lettre publiée par Gustave Simon dans la Revue de Paris du i5 avril 1904.)
(2) Soumet,qui avait admiré et défendu les Médilations contre Guiraud et quelques-uns de ses amis ;a), finit par épouser leur querelle et combattit si vivement Lamartine dans le sein de l'Acadéraie, dès qu'il y eut pénétré, que celui-ci refusa quelque temps après de se rencontrer avec lui chez Victor Hugo. « J'irai mercredi, mon cher Hugo, dîner avec vous, mais croyez-moi, n'ayez pas M. Soumet. Vivons seuls, mais si jamais vous me revoyez sur les rangs de l'Académie, dites que j'ai perdu le cœur et la tète. » {Revue de Paris du i5 avril 190^.)
(3) Pseudonyme de Durand, qui signait aussi Durangel.
(/j) Lettre de Lamartine à V. Hugo, du 8 juin 1823, publiée par Gustave Simon dans la Revue de Paris du i5 juin 1904.
{à) « On l'appelle le poète des prosateurs, éciivalt-il à Jules de Rességuier en 1820, et l'on ne se doute pas de l'éloge que renferme ce jugement. » {Cf. Victor HiKjo avant lS30,\>d.T Ed. Biré, p. 153.)
FONDATION DE LA (( MUSE FRANÇAISE j) G5
autre raison indépendante de celle-ci qu'il se réser. vait de lui dire à l'oreille. Cette raison, nous ne la connaisons pas, mais c'est tout comme. Lamartine, qui avait été acclamé par les deux camps, n'avait aucun intérêt à passer dans le camp romantique, au moment où il songeait à solliciter les suffrages de l'Académie. Et puis il ne voyait dans la Muse française que l'organe du jeune Hugo, et il était loin de partager toutes ses idées, si peu révolutionnaires qu'elles fussent alors.
(( Je reçois quelquefois cette muse française, qui vous amuse tant, écrivait-il de Mâcon, le 22 mars 1824. à M. Eugène de Genoude ; elle est en vérité fort amusante. C'est le délire au lieu du génie. Mais je trouve qu'avec votre autorité en littérature vous dites des niaiseries aussi. L'autorité est bonne en matière de foi, mais, en matière de goût, le goût est à lui-même son juge. Il faudrait donc parler comme parlaient nos bons pères, en Gaulois, penser et sentir comme pensaient et sentaient nos barbares aïeux, et chaque mot, chaque idée, chaque sentiment, apportés par les temps et les hommes nouveaux, auraient été autant de crimes contre Tautorilé précédente, absurdité digne des doctrinaires de la poésie, qui siègent sur le canapé de la rue Cherche-Midi (i).La sottise suffisante de leurs terribles adversaires va faire prévaloir quelques jours ce bizarre système ; mais amis et enne-
(i) Se rappeler que le beau-père de Victor Hugo, M. Foucher, habitait rue du Cherche-Midi, dans l'ancien hôtel de Toulouse, et que le jeune poète aimait à y convoquer ses amis quand il avait quelque pièce nouvelle à leur lire.
mis disparaîtront bientôt, et les deux absurdités rivales, en s'écroulant, feront place à la vérité en littérature : vérité dans les sentiments, force et sûreté dans l'expression (i). »
Voilà donc pourquoi Lamartine s'abstint d'écrire dans la Muse française. Il ne fut pas le seul à lui tenir rigueur. Henri de Latouche, qui avait tant de raisons de ne pas l'imiter, suivit son exemple. Et sonabstentionfutd'autantplus remarquéeet regrettée qu'il avait collaboré, dès 1818, avec Emile Deschamps à deux comédies en vers, dont l'une avait obtenu un fort joli succès (:>,) et que, l'année suivante, il avait en quelque sorte pris la tête du mouvement romantique en se faisant l'éditeur des Poésies d'André Ghénier, qu'il avait dépouillées et classées souslesyeux de Jules Lefèvre (3). Je laisse de côté les petits poèmes imités de l'anglais et de l'allemand, d'une couleur si neuve pour l'époque, qu'il avait composés et mis au jour dans l'intervalle
(x) Corresp. de Lamartine, t. II, p. 265.
(2) Le Tour de faveur, comédie en un acte représentée au second Théâtre-Français, ie aSnovembre i8i8.peude temps après Selmours, autre comédie en trois actes.
(3) Cf. les Célébrités d'autrefois, par J. Lefèvre-Deumier, article H. de Latouche. Paris, Arayot i853. — De Latouche en avait si bien conscience lui-même qu'il a écrit dans le chapitre de saVallée-aux Loups, consacré aux ouvrages d'André Chénier : « Quelques personnes se rappellent peut-être quel fut, en 1819, le premier éditeur des poésies d'André Chénier. Le soin qui me fut confié de celle publication sera mon meilleur titre littéraire. Je ne me croirai jamais, si j'ai apporté un dévouement presque fraternel à remplir ce devoir, étranger tout à fait au mouvement d'une école poétique dont Chénier est le régénérateur. A voir les progrès que son exemple a fait faire, j'ai senti quelquefois un grand plaisir à l'entendre louer, orgueilleux comme ce marguillier qui avait sonné le beau sermon d'un prince de son église. »
SOUS les litres de Phantasiis^ Blanche, Egbert, Triviilet, Rosalba, la Chambre grise.
Mais Latouche,enplus d'un caractère ombrageux et taquin, avait une indépendance d'esprit qui ne cadrait guère avec les idées politi([ues et littéraires de la Muse, laquelle était catholique et royaliste avant tout. La littérature romantique n'était pas seulement, pour lui comme pour elle, V expression de la société, elle devait être libérale par le seul fait qu'elle était romantique , et la conduite de Latouche sur les barricades de Juillet nous dit comment il entendait la liberté. Or, je vois d'ici la grimace qu'il dut faire en apercevant dans une des premières livraisons de la Muse la gravure frontispice destinée, dans la pensée des fondateurs, à rassurer les bons et à confondre les méchants. Cette gravure rarissime, qui ne figure pas dans l'exemplaire de la Muse appartenant à la Bibliothèque nationale, représente le génie du mal, c'est-à-dire de la Révolution, foudroyé et précipité du haut du ciel comme le fut Lucifer, tandis qu'au-dessus des nuages Mars et Apollon soutiennent de leurs mains vengeresses l'écu fleurdelisé et brisé en deux de la Maison de France, avec cette devise étalée sur une banderole flottante : Reslituta vigebunt (r).
(i) L'exemplaire de la Muse française qm contient celte gravurefrontispice appartient à M. Daspit de Saint-Amand, l'érudit bibliophile, qui a bien voulu me le communiquer. Cet exemplaire unique est d'autant plus précieux qu'il renferme les couvertures bleues de quelques livraisons et que ces couvertures nous apportent des renseiçnements qui ne sont pas à dédaigner. Ainsi nous apprenons par elles que la Revue, après avoir paru les i5 juillet et i5 août i8^3, et le i<"" de chaque mois à partir du mois de septembre, chec VEditeur de la iV use française, rue du Qs^tloir-Saint-André-des-Arcs,
GependantLatouche se tint pendant quelque temps sur la réserve à Tégard de ses camarades de la MasCy et même, à un moment donné, il essaya de se rapprocher d'Emile Deschamps par Tentremise de Nodier, leur ami commun (i).
Mais il était déjà trop tard, car nous possédons une lettre d'Emile Deschamps à Saint- Valrj, en date du 12 octobre 1823, où il est dit : « Vous savez que décidément nous ne mettrons pas dans la Revue les vers de Latouche. C'est une chose convenue avec Victor. Nous aurons des vers charmants de Delphine (2). » — Et Latouche, éconduit de la sorte, s'en veng-eait,au mois de février suivant, en esquissant dans le Mercure, à propos d'un livre de Gaspard de Pons (3), son article fameux sur la Camaraderie littéraire, qui souleva tant de colères, en 1829, dans le Cénacle de Joseph Delorme,
(( Il paraîtrait convenu, disait-il, entre MM. Alexandre S[oumet], Alexandre G[uiraud], Gaspard de P[ons], Saint-V[alry], An[celot], Alfred D[e Vigny], Emile D[eschamps], Victor H[ugo], et quelques autres, qu'ils se citeront réciproquement en exemple. Et pourquoi ces petits princes de la poésie n'auraient-ils pas fait cette alliance (4) ?... »
n» 12, recommença à paraître le i5, à partir du mois de janvier 1824 chez Ambroise Tardieu, éditeur de la Muse, â la même adresse Ambroise Tardieu était alors l'associé de Boulland.
(i) Voir la lettre de Nodier à Emile Deschamps du î<5 octobre 1823, publiée par J. JMarsan dans son Introduction à la Muse française, édition de la Société des anciens textes.
(2) Lettre citée par Edmond Biré dans son Victor Hugo avant i83o.
(3) Amour. — A Elle, dont Vigny avait fait l'éloge dans laMuse française.
(4) Le Mercure du XI X'^ siècle, t. IV, p. 382.
Mais Latouche n'avait pas affaire a des manchots. De même qu'en 1829 il trouva dans Gustave Planche un critique indépendant pour lui fermer la bouche, de même, en 182/i, il trouva dans Victor Hugo et Emile Deschamps deux « petits princes » qui lui dirent carrément son fait.
La riposte de Victor Hugo fut peut-être un peu solennelle, mais il ne faut pas oublier qu'il se posait déjà en chef d'école et que le rire n'est point le propre des dieux.
« Chose étrange, disait-il à la fin d*un article sur l'auteur à^Eloa, les louanges si méritées que nous venons de donnera M. de Vigny seront moins contestées de nos censeurs du jour, parce qu'elles ne lui viendront pas de l'un de ses émules de talent et de gloire. (Quelle modestie !) Je ne sais par quelle bizarre manie on prétend refuser au génie le droit d'admirer hautement le génie ; on insulte à l'enthousiasme que le chant d'un poète inspire à un poète ; et l'on veut que ceux qui ont du talent ne soient jugés que par ceux qui n'en ont pas. Cette fois-ci, du moins, la Muse française aura obéi à l'usage. On dirait que, depuis le siècle dernier, nous ne sommes plus accoutumés qu'aux jalousies littéraires : notre âge envieux se raille de cette fraternité poétique, si douce et si noble entre rivaux. Il a oublié l'exemple de ces antiques amitiés qui se resserraient dans la gloire ; et il accueillerait d'un rire dédaigneux l'allocution touchante qu'Horace adressait au vaisseau de Virgile (1). »
(i) La Muse française, n'> du i3 mai iS^/f.
La riposte d'Emile Deschamps fut, au contraire, d'une ironie charmante et tout à fait digne du « Jeune Moraliste » de la Muse, encore qu'il l'eût signée du pseudonyme de S. de Fontenelle.
UlricGuttinguer, dans son volume des Mélanges poétiques, avait adressé une épître à Henri de Latouche, qui l'en avait remercié par une autre épître, moitié huile et moitié vinaigre, avec ce vers comme mot de la fin :
Publiez-les, vos vers, et qu'on n'en parle plus !
Cette rencontre, qui faisait songer à la pièce de Millevoye sur les Jalousies littéraires (i), fournit à Emile Deschamps l'occasion cherchée.
« C'est en même temps, disait-il, une bonne fortune pour le livre et un voisinage dangereux pour l'auteurque des vers de M. de Latouche. Heureusement que M. Guttinguer ne doit craindre aucun voisinage. Plusieurs journaux ont cité des
(i) Voici quelques vers de cette pièce :
Quoi 1 le Parnasse même a ses guerres civiles ! Quoi ! d'un chétif orgueil esclaves trop serviles Pour un frêle laurier les enfants d'Apollon Transforment en champ clos l'harmonieux vallon ! Pâles et dévorés d'une curieuse rage, L'éloge d'un rival est pour eux un outrage ! L'un, morose auditeur, sur un cercle nombreux, D'un vague et froid sourire accueille un vers heureux. Tout applaudit : lui seul, immobile à sa place, Garde, non sans dessein, un silence de glace ; Aux applaudissements il ne peut consentir, Et son flegme obstiné cherche à les démentir. L'autre, plus lâche cncor, Tartufe littéraire. Cache sa fausseté sous un front débonnaire ; Si vous lui confiez, par ses dehors séduit, L'écrit que récemment votre verve a produit. Ardent à censurer les beautés qu'il redoute, Par tel mot énergique il sème un léger doute.
FONDATION DÉ LA « MUSE FRANÇAISE )) -y I
frag-inents de cette épître, où les délicatesses les plus exquises de l'esprit français percent à travers le luxe de la plus riche poésie; elle est déjà dans la mémoire de tous les connaisseurs, et je n'ai pas la prétention d'agrandir sa renommée; je n'en parle ici que pour me plaindre de M. de Lalouche à lui-même ; tous les prétextes sont bons pour amener une querelle I M. deLatouche a des trésors de poésie ; mais presque toutes ses richesses sont en portefeuille, et il en jouit comme un avare. C'est abominable. Il semble dire à la gloire :
Quand je voudrai de toi je n'ai qu'à dire un mot.
« Gela peut lui suffire, mais cela ne nous suffit pas à nous. 11 devait, ce me semble, publier un recueil sous le litre de : la Mythologie du village. Déjà M. Charles Nodier l'avait proclamé l'Hésiode du Romantisme, et M. Charles Nodier est connaisseur en fait d'Hésiode et même de romantisme. Que M. de Latouche mérite donc bien vite, aux yeux de tous, le glorieux surnom que lui a donné un de nos plus charmants écrivains... Il ne conçoit donc pas tout le plaisir qu'aurait la Muse française à être pour quelque chose dans sa célébrité (i). »
Ce dernier trait est tout à fait exquis et dut mettre tous les rieurs du côté de la Muse,
Quelques jours auparavant, Latouche écrivait à Delphine Gay :
« Si j'ai vu se refroidir quelques empressements littéraires pour n'avoir pu me faire l'adulateur du
(i) La Muse française, n» du i5 juin 1824.
succès ou plutôt d'ouvrages qui ne contentaient mon mauvais goût poétiquement ni philosophiquement, je sensque rhypocrisieque je ne puis m'imposer n'eût point fait baisser mes yeux devant votre couronne (i). »
Nous pouvons, en effet, lui rendre cette justice que, s'il était mauvais camarade, Latouche n'était pas hypocrite.
Mais on a bien raison de dire que, faute d'un moine, l'abbaye ne chôme pas. La Muse était à peine parue que toute une phalange de poètes, connus ou obscurs, vint se ranger sous sa bannière.
C'étaient parmi les vieux : Ch. Nodier, Baour- Lormian,Chênedollé, Ancelot, Brifaut, Guttinguer, et parmi les jeunes : Gaspard de Pons, Jules Lefèvre, Jules de Rességuier, Adolphe Michel, Nestor de Lamarque, Holmondurand, G. de Murray, Saint-Prosper, Pichald, Belmontel, de Villebois, Victor Ghauvet — sans parler des femmes à qui les hommes avaient « pardonné la gloire » comme ]yjmes Dufrcnoy, Sophie Gay, Tastu et Desbordes- Valmore, et des jeunes Corinnes qui, comme Delphine Gay, avaient « déjà besoin de pardon (2) ».
Certes, dans celte équipe raccolée au hasard, il y avait plus de diversité de talents et d'opinions que d'homogénéité, et les plus hardis ne l'étaient guère, mais tous étaient animés d'un bel enthousiasme et ne pensaient vraiment, comme le disait le rédac-
(i) Lettre inédile du i/j mars 1824.
(2) Voir l'Avanl-propos de la Muse»
teur de l'Avant-propos, qu'à rallumer et entretenir le feu sacré de la poésie I
Aussi bien la poésie lyrique avait-elle le pas dans la Muse française sur la Critique littéraire et sur les Mœurs qui se partageaient les livraisons (i). Les odes et les élég-ies y foisonnent, mais en dépit du vers d'André Ghénier pris comme épigraphe et comme programme de la partie poétique, je ne vois pas que leurs auteurs
Sur des pensers nouveaux aient fait des vers antiques,
A part Alfred de Vigny, dans son beau poème de Dolorida, qui est la gloire du recueil, et Victor Hugo dans quelques strophes de la Bande noire et de Tode A mon père^ tous les autres font penser à Delille, à Gilbert, à Lebrun, à Ducis. Et il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque Guiraud, dansiVb^ doctrines, estimait que le dix-neuvième siècle littéraire avait commencé avec ces poètes de transition.
Nos doctrines ! J'ai lu et relu ce morceau d'éloquence académique, et j'ai été surpris de n'y rien trouver sur la métrique et sur les genres (2) , en
(i) Chaque partie avait son épigraphe. Celle de la Critique littéraire était un vers de Stace :
« Tu lone:è sequere, et vestigia semper adora. »
Celle des Mœurs était empruntée à Montaigne :
« Il en est (et qui ne sont pas les pires), lesquels ne cherchent autre fruit que de regarder comment et pourquoi chaque chose se fait, et être spectateurs de la vie des autres hommes pour en juger et régler la leur. »
(-î) Il est vrai qu'Emile Deschamps avait déjà pris la peine de
dehors de cette phrase sur le sonnet, qui dut faire rougir plus tard Sainte-Beuve : «Le sonnet, espèce de tour de force auquel les littératures épuisées ou naissantes s'exercent avec des mots, et qui me semble tenir ég-alement de la caducité de la langue latine et de Tenfance de la nouvelle langue. »
Gomme on voit bien que Guiraud n'avait rien compris à la révolution tentée par Ronsard et J. du Bellay, si tant est qu'il en fût instruit! et comme cela marque bien la distance qui sépare, au point de vue des idées, le Génacle de la Muse française et le Génacle de Joseph Delorme! En 1824, Ronsard était moins que rien, un barbare que Boileau avait judicieusement chassé de notre littérature classique (i). En 1827, au contraire, s'il n'est pas tout, il est toujours le modèle à suivre — et Victor Hugo s'en inspirera le premier, sous l'aiguillon critique de Sainte-Beuve.
Il n'y a qu'une chose juste et bonne à retenir dans le manifeste de Guiraud, c'est la part qu'il
nous avertir que : « si l'on excepte la tragédie et la comédie, dans lesquelles on peut toujours se faire un beau nom, après tant de noms illustres, parce que l'une puise de nouveaux elémens dans chaque siècle révolu, et l'autre de nouvelles couleurs dans chaque siècle qui s'ouvre; si l'on excepte aussi la poésie lyrique, dont notre langue nous ofFre, il est vrai, de magnifiques fragmens dans les formes antiques, mais qui n'a point été naturalisée en France, — il n'y a plus de gloire possible que dans les genres oii n'ont point brillé nos poètes classiques... » Et Deschamps mettait au premier rang « le poème proprement dit, depuis l'épopée homérique jusqu'à la ballade écossaise >^, cultivé par André Ghénier [la Muse française, t. I, p. on).
(1) Ronsard et son école étaient tellement ignorés en 1834 que, dans son article sur les Romances du Cid, Emile Deschamps disait : «... Plus tard l'ode pindarique ou horatienne et le poème dc.«criptif ont retrouvé parmi nous des lyres qui semblaient avoir sommeillé depuis les beaux âges de la'^Grèce et de Home^ pour ne se réveiller que sous la main des Delille et des Lebrun.... »
FONDATIOiN DE LA « MUSE FRANÇAISE » 76
fait au sentiment religieux dans la poésie (i). A cet égard il a cent fois raison de dire que, si Rousseau
(1) Ne pas négliger non plus la part faite dans le prospectus de Guiraud aux littératures étrangères. C'est en cela surtout que la Muse servit la cause du Romantisme. — Sur la part qu'il convenait de faire au sentiment religieux, Guiraud était complètement d'accord avec Soumet qui, dans son compte-rendu de la Jérusalem délivrée de Baour, s'exprimait ainsi :
« Le poète est essentiellement l'interprète de la nature et de la destinée, et la poésie n'a été appelée le ])remier des arts que parce qu'elle explique et achève, pour ainsi dire, l'œuvre du Créateur, Elle dépouille les êtres de leur enveloppe vulgaire, pour les forcer de livrer à nos regards tous les secrets do leur merveilleuse existence. Tout est symbolique aux yeux du poète, et, par un échange continuel d'images et de comparaisons, il cherche à retrouver quelques traces de cette langue primitive, révélée à l'homme par Dieu même, et dont nos langues modernes ne sont "qu'une ombre atTaiblie. C'est lui qui donne l'innocence aux lis des champs, il prend les ailes de la colombe pour fuir au désert l'injustice des hommes, et il devine que, sous les différents objets dont il est environné, il existe autre chose que ces objets eux-mêmes.
« La physique, comme on l'a déjà fait observer, commence par tuer ce qu'elle veut nous faire connaître. La poésie, au contraire, agrandit un objet de tous les attributs qu'elle seule sait lui découvrir. Tandis que la physique, courbée sur ses fourneaux et armée d un feu qui consume, n'aperçoit, sous les formes les plus charmantes, que des sels et un peu de fumée ; la poésie, libre et fière, porte dans ses mains un flambeau formé de la lumière de l'àme, et verse une vie nouvelle sur tout ce qu'elle éclaire de ses rayons.
« Si la poésie cherche des symboles dans les objets extérieurs de la nature, elle cherche dans les événements de ce monde la cause toute-puissante qui les produit ; car les événements, comme les être?, ont une signification cachée qu^on doit s'efforcer de découvrir. Aussi les agentsinvisibles de l'univers sont-ils sans cesse évoqués dans les compositions dramatiques des anciens peuples ; et les poètes grecs, à travers toutes les erreurs de leur religion, avaient cependant entrevu cette grande vérité Leurs personnages tragKjues se trouvaient placés entre la fatalité et le remords, entre les puissances divines et les puissances infernales. A peine le coupable était-il abandonné par le dieu qui lui avait inspiré ses crimes, qu'il tombait entre les mains d'un autre dieu chargé de les punir ; et ce n'était pas au tribunal des hommes, mais au tribunal des furies, de cette conscience armée et vivante de l'antiquité, qu'il était obligé de comparaître. Les passions ne se montraient pas aux poètes grecs comme une puissance assez forte pour triompher de la liberté morale de l'homme, et ils avaient besoin d'appeler un dieu à leur secours, afin de décider de la lutte. Celui dont la vertu sortait victorieuse de ce double combat était réputé sacré parmi les mortels. Les trilogies d'Eschyle embrassaient l'ensemble de la destinée humaine ; quelquefois la victime, purifiée par de longs malheurs, était trouvée digne
■y G LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE
et Bernardin de Saint-Pierre nous donnent d'autres émotions que Buffon et Montesquieu, c'est que le sentiment religieux était au fond de leur cœur. Et c'est tout le secret aussi de l'enchantement que Chateaubriand et les poètes romantiques de son école ont exercé sur les âmes.
Je m'attendais à rencontrer dans le programme de Guiraud quelques aperçus sur le Romantisme. Le mot y est à peine prononcé. Pendant les huit ou dix premiers mois de la Muse, il semble que ses rédacteurs s'étaient entendus pour le taire. C'est Charles Nodier qui le premier osa l'expliquer et le défendre dans une Première lettre sur Paris ayant pour sujet : De quelques logomachies classiques. Et comme il pouvait y avoir « des classiques qui n'avaient pas fait leurs classes », le bon Nodier, qui avait toujours le mot pour rire, commençait par déclarer, sous forme de note, que logomachie était un mot dérivé du grec qui équivalait à dispute de mots.
« Un journal royaliste, qui se croit obligé, disait Nodier, à n'être ni plus ni moins classique que le Constitutionnel, contenait dernièrement une boutade fort spirituellement tournée contre le style romantique. On lui reprochait les flots qui baisent les rivages, comme si cette expression n'était pas
de tomber sous les foudres du ciel à l'extrémité de sa carrière ; ce n'est qu'à l'instant de l'apothéose qu'elle était consolée de ses infortunes, et les souffrances des héros de la tragédie grecque ressemblaient à cette tunique de Nessus, dont Alcide ne peut fuir les poisons qu'en se réfugiant dans l'Olympe...
« Il appartenait à l'incrédulité des temps modernes de vouloir bannir le merveilleux de l'épopée, c'est-à-dire de son domaine. »
FONDATION DE LA (( MUSE FRANÇAISE j> ']']
classique; le poète lauréat du pieux feuilleton ajoutait, avec un ascétisme erotique dont nous ne Taurions pas cru capable, que Parny plaçait mieux un baiser. Les baisers à la manière de Parny ont certainement leur mérite, mais cette observation pourrait bien être plus romantique que la chaste image de Virgile.
« Suivait une description du clair de lune, en pathos mythologique de l'école de Dorât. Ce pastiche était piquant, mais ce n'est certainement pas à notre école actuelle de poésie que l'auteur Taurait emprunté; et quand il ajoutait que le sens propre était bien préférable à cette allégorie précieuse et glaciale, il ne faisait qu'exprimer une opinion que tous les romantiques partagent. J'avoue que levers qu'il proposait de substituer à sa triste périphrase»
Il fait clair de lune aujourd'hui,
ne me paraît pas non plus un exemple fort bien choisi de ce style classique auquel on veut que nous restions fidèles. Il n'y a pas besoin de l'inspiration des neuf Muses pour écrire de pareilles choses, et, platitude pour platitude, si je n'étais pas romantique, j'aimerais presque autant Phébé; mais un singulier hasard veut que nos adversaires n'aient raison que lorsqu'ils sont de notre avis. L'esprit des romantiques est précisément de traduire les fables de l'ancienne poésie par des faits pittoresques, mais naturels. C'est la pâle Phébé avec son char d'argenty son disque d^argent^ ses rayons d'argent^ et tout ce luxe d'orfèvrerie qu'elle traîne
pesamment dans le ciel des païens, qui est du classique s'il en fut jamais. Les classiques seuls, si classiques il y a, ont conservé le privilège bizarre de rendre leurs pensées avec des fictions auxquelles ils ne croient plus, et cette mesure si maladroitement méconnue est justement celle qui sépare les deux écoles. Voilà donc l'ennemi le plus ingénieux des romantiques qui leur donne de bonnes férules ^ur les doigts d'Aristole. On ne saurait croire combien on s'expose à dire le contraire de ce qu'on veut dire, quand on ne sait pas ce qu'on dit.
« Une fois le gant jeté, l'émotion a été grande dans cette lice turbulente de la littérature, où l'on attend avec impatience des triomphes à suivre ou des défaites à insulter. Il est devenu de bon ton d'attaquer le genre romantique, en attendant que l'on sût positivement ce que c'était »
Ces lignes spirituelles parurent dans la Muse française du i5 avril 1824. Neuf jours après, l'Académie, y répondit officiellement, solennellement, par la voix de M. Auger (i). Et dès lors la guerre fut déchaînée : la guerre en temps de paix, comme disait Emile Deschamps. J'ai là, devant moi, le discours de M. Auger (2) et la réponse d'Emile Deschamps dans la Muse. Etant données leur
(i) Discours sur le Romantisme, prononcé dans la séance annuelle des Quatre Académies du 24 avril 1824, par M. Auger, de V Académie française. Paris, imprimerie de Firmin Didot, imprimeur du Roi et de Tlnstilut, rue Jacob, no 24, 1824.
(2) Auger (Louis-Simon), né à Paris le 29 décembre 1772, a laissé peu d'écrits originaux. Il jouit des faveurs du gouvernement royal qui, en 1820, le nomma censeur. Il était secrétaire perpétuel de l'Académie française, lorsqu'il se donna la mort (le 5 janvier 1829) pour se soustraire aux douleurs d'une maladie nerveuse.
FONDATION DE LA « MUSE FRANÇAISE » yg
valeur intrinsèque et les conséquences quMs. eurent dans le présent et dans Tavenir^ force m*est bien de les analyser Tun après Tautre.
« Un nouveau schisme littéraire, disait Aug^er, se manifeste aujourd'hui. Beaucoup d'hommes élevés dans un respect religieux pour d'antiques doctrines, consacrées par d'innombrables chefs-d'œuvre, s'inquiètent, s'effraient des projets de la secte naissante, et semblent demander qu'on les rassure. L'Académie française restera-t-elle indifférente à leurs alarmes? et le premier corps littéraire de la France appréhendera-t-il du se compromettre, en intervenant dans une dispute qui intéresse toute la littérature française? Le danger n'est peut-être pas g"rand encore; et l'on pourrait craindre de l'aug"menter en y attachant trop d'importance. Mais faut-il donc attendre que la secte du Romantisme (car c'est ainsi qu'on l'appelle), entraînée elle-même au delà du but oii elle tend, si toutefois elle se propose un but, en vienne jusque-là ; qu'elle mette en problème toutes nos règles, insulte à tous nos chefs-d'œuvre, et pervertisse, par d'illégitimes succès, cette masse flottant© d'opinions dont toujours la fortune dispose...
«La secte est nouvelle, et compte encore peu d'adeptes déclarés ; mais ils sont jeunes et ardents ; mais la ferveur et l'activité leur tiennent lieu de la force et du nombre, et le concert bruyant de leurs voix pourrait faire croire, de loin, à l'union de leurs sentiments.
« Cependant ils n'ont point de symbole arrêté.
ils n'ont encore que quelques idées vagues etincohérenles qu'ils s'efforcent de donner pour des opinions réduites en système, et quelques mots de ralliement qu'ils ne sont pas sûrs de comprendre, mais au moyen desquels ils se reconnaissent dans la foule. Comme ils n'ont ni dogme fixe, ni discipline établie, ni chef institué, ils ne marchent pas tous de front, ni du même pas ! Ils se soutiennent indistinctement les uns les autres, mais indépendamment de toute conviction individuelle, et par ce seul instinct d'union et de défense réciproque qui naît du sentiment de la faiblesse numérique. Il y a plus : au sein du schisme même naissent sourdement de petits schismes secondaires, à qui peut-êtreil nemanque qu'une occasion pour éclater. En attendant, on voit paraître des déclarations de principes qui ressemblent à des apologies, et des manifestes qu'on prendrait pour des propositions de paix. Enfin, quelques-uns des novateurs les plus renommés vont jusqu'à renier le nom dont naguère ils s'honoraient, et dont le reste continue à se glorifier. »
Retenons ce dernier paragraphe : il vaut la peine qu'on en pèse les termes, d'autant qu'Emile Deschamps est passé à côté dans sa réponse. Nous verrons tout à l'heure — et j'en ai déjà dit un mot — que les fondateurs de la Muse ne marchaient pas effectivement tous de front ni du même pas dans les voies nouvelles où ils étaient entrés. Leur grand tort était de s'être mis en campagne sans déclaration de principes bien déterminés, sous la conduite d'un chef qui s'était effacé tout de suite derrière son
principal lieutenant, sans doute parce qu'il n'avail pas le tempëramentd'un guide. Car c'est surtout de Soumet qu'Auger avait raison de dire qu'il reniait, en 1824, jusqu'au nom do romantique, dont il s'honorait en 1823. De là son manque d'autorité sur l'équipage de la Muse, et les bordées que le jeune navire tiraiten sens contraires, suivant que la barre du gouvernail était tenue par Alexandre ou par Emile — celui-ci allant toujours de l'avant. Et quel était l'intérêt de Soumet en faisant machine en arrière? Son élection à l'Académie française, ht 29 juillet 1824, nous édifie pleinement à ce sujet.
Auger continuait son discours en recherchant les origines du Romantisme. Ces origines, d'après lui, étaient en partie anglaises, espagnoles et allemandes. C'est Shakespeare qui avait commencé en ignorant les règles du théâtre et en étendant indéfiniment « dans ses drames monstrueux » l'espace et la durée. A la même époque, «un Espagnol, doué de la plus riche imagination, connaissant les préceptes et les modèles de la scène antique, mais, comme ii le disait lui-même, les tenant enfermées sous dix clefs, pour ne pas succomber à la tentation de suivre les uns et d'imiter les autres, s'était condamné à l'extravagance, pour plaire à sa nation, amoureux de l'élévation démesurée des sentiments, de la pompe emphatique du langage et de la complication fatigante des événements.
« Ce qu'en un siècle de barbarie avaient fait Shakespeare et Lope de Véga, l'un par ignorance etl'autreparnécessité, les Allemands, à une époque
de lumières universelles, le firent avec choix et systématiquement.
« Des tragédies furent composées par eux, dans lesquelles l'irrégularité de l'Eschyle britannique et de TEuripide castillan était largement imitée, mais oùleur génie était un peu plus sobrement reproduit. .. Ces chefs-d'œuvre,composés dans chacune des villes savantes, des huit ou dix Athènes de l'Allemagne, par le Sophocle du lieu, et joués, pour ainsi dire, en famille, devant le Périclès du Margraviat ou de la Principauté obtinrent un succès prodigieux; et nos bons voisins purent croire qu'ils avaient enfin un théâtre national...
« Cependant, à une époque plus rapprochée de nous, une femme justement célèbre, toute française par ses sentiments, ses affections et ses goûts, mais que les vicissitudes de sa destinée avaient rendue cosmopolite, rapporta d'une de ses plus longues excursions le système germanique, nous en apprit le nom en même temps que les principes, et nous révéla la fameuse distinction du classique et du romantique^ qui divisait à leur insu toutes les littératures, et partageait la nôtre même qui ne s'en est jamais doutée. Son exposé, où la prévention se cachait mal sous un air d'impartialité, fut pendant quelque temps l'objet d'une controverse que fit taire bientôt le fracas des événements et des intérêts politiques.
(( Nous en sommes restés à ce point pour ce qui regarde le vrai romantisme, le romantisme allemand, le romantisme du théâtre. Nos jeunes écri-
vains, les plus favorables à ces idées nouvelles, n'ont pas encore osé les préconiser hautement ni surtout les mettre en pratique. Un ou deux s'en sont excusés de l'air dont on s'en vanterait; mais ils se sont trompés, ils n'étaient pas si coupables. Trop hardis peut-être pour des Français, combien n'ont-ils pas été timides en comparaison des Gœthe et des Schiller? Ont-ils fait une pièce dont l'action dure seulement une semaine, et dont les personnages franchissent au moins, d'une scène à l'autre, l'étroit passage qui sépare la France de l'Angleterre ou l'Europe de l'Afrique? Nous les attendonslà.Ou'ilsy arrivent, et il sera temps alors pour nous de les combattre, de leur démontrer que ces règles contre lesquelles on se mutine sont pourtant les seules bases sur lesquelles puisse être assis le système dramatique d'un peuple éclairé, et qu'elles sont elles-mêmes fondées sur les résultats de l'expérience, lentement convertisenaxiomes; qu'elles ne sont pas, comme ou a l'air de le croire, des lois imposées à l'imagination par le caprice d'un vieux philosophe grec du temps d'Alexandre, et que l'auteur de la Poétique n'a pas plus inventé les unités que l'auteur de la Logique n'a créé les syllogismes; que ces lois, établies pour les intérêts de tous, font seules du théâtre un art, et de cet art une source d'iHusions ravissantes ponrlespectateur et de succès glorieux pour le poète; qu'elles ont le double avantage d'élever un obstacle contre lequel ie génie lutte avec effort pour en triompher avec honneur, et une barrière qui arrête l'invasion
toujours menaçante de la médiocrité aventureuse; qu'on peut quelquefois essayer de reculer les limites de l'art, et quelquefois même, comme a dit Boileau, tenter de les franchir, mais qu'il ne faut jamais les renverser; et qu'enfin il en peut être de la littérature comme de la politique, où quelques concessions habilement faites à la nécessité des temps préservent l'édifice de sa ruine, et le rajeunissent, tandis qu'une révolution complète, renver sant tout ce qu'elle rencontre, bouleversant tout ce qu'elle ne détruit pas, plaçant le crime au-dessus delà vertu, et la sottise au-dessus du génie, engloutit dans un même gouffre la gloire du passé, le bonheur du présent, et les espérances de l'avenir. »
Cet Auger parlait comme saint Jean, la bouche ouverte. N'empêche qu'il aurait singulièrement déchanté sixans plus tard, en voyant Vigny, Hugo, Dumaset autres jeunes auteurs romantiques — qu'il attendait là! — s'inspirer de la lettre de Manzoni à Victor Chauvet qu'il n'avait pas l'air de connaître, pour supprimer dans leurs drames, à l'exemple de ce barbare Shakespeare, l'unité de temps et de lieu. Mais c'est un fait qu'en 1824 aucun de ces Messieurs . ne songeait à mettre les théories de Manzoni en pratique, Victor Hugo moins que personne, puisque le Saûl de Soumet réalisait alors pour lui l'idéal de l'art dramatique. Je me trompe, Michel Pichat, dans son Léonidas, représenté en 1826, eut le courage de sacrifier l'unité de lieu.
Abordant ensuite la question du « Romantisme
français, ou plutôt gaulois, romantisme bâtard, qui n'a ni la même énergie, ni la même audace, ni les mêmes excuses que le Romantisme teutonique », Auger reconnaissait avec nos novateurs que la Révolution avait tout changé parmi nous, les institutions et la société, les principes etle caractère; par suite il ne contestait pas que les productions des lettres el des arts devaient se ressentir de ce grand bouleversement. Mais ce n'était pas là une découverte du Romantisme, c'était simplement un résultat des faits, reconnu et adopté par la raison. Quant au reprochequeles Romantiques faisaient à leurs adversaires d'employer les formes antiques, Auger avait raison de leur répondre qu'ils en faisaient eux-mêmes usage dans le genre dramatique et que dans les autres genres il ne voyait pas qu'ils en eussent imaginé de nouvelles. — Ce qui l'irritait par-dessus tout, c'était'de les entendre à tout propos parler de vérité, comme si la fameuse formule Rien n'est beau que le vrai avait été inventée par eux ou qu'ils fussent les seuls à s'y conformer.
Auger disait encore :
« Les Romantiques ont la gaieté en horreur. Ils ne voient dans le bonheur et dans le plaisir que la prose, et ils ne trouvent de poésie que dans le malheur et dans raffliction. Rire est si bon ! disent les hommes vulgaires. Pleurer est si doux! répondent nos jeunes Héraclites... Seraient-ils donc souffrants et malheureux ? Dans l'âge où tout invite au plaisir, quelque grande infortune les aurait-elle désabusés du songe de la vie et du néant de nos
8G LE Cl'îNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE
félicites? Rassurons-nous : cette tristesse systématique de leurs écrits n'empêche pas que leur humeur ne soit gaie et leur existence joyeuse ; de même le génie qu^iis appellent une maladie ne porte heureusement aucune atteinle à leur brillante santé. . . »
En résumé, d'après le porle-parolc de l'Académie, le Romantisme n'existait pas, n'avait pas de vie réelle. Il n'avait pas enrichi la littérature d'un g-enre ignoré jusqu'à lui, et il s'attribuait en propre ce qui était du domaine commun de l'esprit, s'imaginant avoir découvert ce qu'il n'avait fait qu'exagérer ou corrompre. C'était un fantôme qui s'évanouissait du nioment qu'on essayait de le toucher. Cette illusion, qui séduisait les uns et qui épouvantait les autres, as^ait pourtant une cause. Des vapeurs, au moins, avaient formé ce météore qui semblait grandir et s'avancer vers nous. Ces vapeurs étaient le délire de quelques orgueils adolescents, le vertige de quelques coteries enthousiastes, les sophismes de quelques esprits faux, et peut-être aussi les alarmes de quelques timides, trop peu confiants dans la raison et le goût de notre nation.
Celte attaque serrée et hautaine aurait dû, semble-t-il, être repoussée ex cathedra par le chef du chœur romantique, mais je l'ai déjà dit, outre que la foi manquait à Soumet, sa candidature à l'Académie lui mettait un cadenas aux lèvres. Guiraud, qui ménageait la chèvre et le chou, ne tenait pas davantage à se mettre une affaire sur les b'-as. Ils
passèrent donc la plume, à Emile Deschamps, qui répondit à Aug-er de Tamusanle façon qu'on va voir.
Emile Deschamps n^aimait pas les épithètes de classiques et de romantiques que les deux partis se lançaient à la tête. Il préférait les dénominations de prosaïques et de poétiques, qu'il trouvait plus nettes et plus significatives, et prétendait qu'elles finiraient par s'imposer, — ce qui n'eut pas lieu.
Il commença par faire ce qu'on appelle la part du feu : il jeta par-dessus bord les g-ens à idées extravagantes, à imagination déréglée, du parti romantique, pour avoir le droit de dire au parti adverse qu'il ne manquait pas dans ses rangs de gens dont le style et les compositions ressemblaient à tout, c'est-à-dire qui n'avaient point d'idée ni d'imagination.
c( Quelle conclusion peut-on tirer de là? demandait-il. Depuis quand compte-t-on les forces de deux armées par leurs infirmes ou leurs recrues indisciplinées? Ces soldats fictifs ne font qu'embarrasser les fourgons ou entraver les opérations, et l'on se débarrasse des uns et des autres par un conseil de guerre, ou au premier hôpital. Agissons de môme : j'ai déjà proposé aux classiques de leur abandonner tous nos fous, s'ils voulaient à leur tour nous abandonner leurs imbéciles; à condition pourtant qu'on ne ferait de mal à personne. Ma proposition est demeurée sans réponse; je la renouvelle solennellement. De cette manière, il ne restera plus dans les deux camps que des
forces réelles et des troupes effectives, et nous compterons. Voyez comme cela simplifie la question. De noire côté, parmi les écrivains de toutes les nations qu'on a tour à tour traités de romantiques depuis vingt ans, nous présenterons M. de Chateaubriand, lord Byron, M"'*" de Staël, Schiller, Monti, M. de Maistre, Goethe, Thomas Moort Walter Scott, M. l'abbé de la Mennais, etc., etc. ; il ne nous appartient pas de citer des noms plus jeunes après ces g^rands noms. De l'autre côté, en choisissant dans la même époque, on verra figurer messieurs... je laisse les noms en blanc ; je ne peuxpas mieux dire. Ensuite l'Europe ou un enfant décidera. »
N'est-ce pas charmant de tour et peut-on dir<' plus spirituellement à ses adversaires qu'ils n'ont personne à vous opposer ?
Emile Deschamps continuait :
« En attendant, un vaste système de persécutioi s'est organisé sur tous les points de la républiqu des lettres, contre la nouvelle génération romantique. Nous osons à peine respirer sous ce régime de terreur littéraire, jusqu'ici sansexemple. A peine avons-nous dit : nous voilà !...Et déjà douze petit» journaux tous les matins, douze petits théâtres tous les soirs, et tous les jours cinquante professeurs dans leurs cinquante chaires, tous les Athénées, toutes les Académies des provinces, et vous aussi, Clémence Isaure !
« L'ingrate ! je l'aimais !... je l'aimerais encore 1
« et tous les hommes d'esprit qui ne savent rien, et tous les savants qui n'ont pas d'esprit, et ceux en qui l'habitude déjuger a desséché la faculté de sentir, et ceux qui, dans la peur de compromettre leur ignorante admiration, affectent sur le talent la supériorité de l'ennui, et ceux qui ont la conscience de leur infériorité, et tous les écoliers de sixième, et tous les rhéteurs, et tous les maîtres d'écriture, tous animés d'une seule colère, formant une seule ligne, armés de sifflets, de pamphlets, se lèvent et marchent de front contre ces pauvres romantiques qui, n'ayant que des élégies pour se défendre, vont cacher leur guitare et leur effroi sous le manteau bleu de la Muse ! — Il est vrai que leurs chants vont au loin faire battre le cœur des jeunes hommes pour la gloire et pour la vertu, ou porter des paroles douces et brûlantes au cœur de la jeune femme isolée, qui pense, le soir, à celui qu'elle aime. Il est vrai aussi que, dans nos cercles brillants, dans ces fêtes où sont conviés les talents et la beauté, sur quatre-vingts sourires, il y en a soixante et. dix pour les romantiques! ,., Il faut bien que chacun ait ses petits avantages. »
Là-dessus Emile Deschamps entrait en plein dans son sujet.
« L'orage vient enfin d'éclater sur nous ; les foudres académiques ont tonné. — Déjà le romantique avait obtenu, après de longs débats, d'entrer, avec son acception nouvelle, dans le dictionnaire de l'Académie française, et sans doute on lui avait fait payer cher cette glorieuse hospitalité.
go LE CENACLE DE LA MUSE FRANÇAISE
Voilà que sur ces entrefaites l'Institut fait annoncer une séance solennelle où, devant les quatre Acadénjies rassemblées, on entendra un réquisitoire contre, le Romantisme. Toute la Muse française s'enfuit à la campagne ; je restaiseul ; et rassuré par ma propre obscurité, je me présentai dans Tenceinte redoutable, avec un front serein, parce qu'il est inconnu. Mais combien je tremblais pour mes amis absents ! Je voyais çà et là, dans les tribunes publiques, des visages de versificateurs et d'amateurs classiques palpitant d'espoir et rayonnant de veng^eance : ils avaient tant de joie qu'ils en étaient beaux ! Et cependant les bancs de nos juges se garnissaient lentement, et tout autour de moi régnait ce formidable silence, précurseur de la tempête. En vain, pour m'encourager durant ces terribles apprêts, et, au besoin même, pour me glorifierdans la personne de mes amis, je me disais que toutes les Académies de l'Italie avaient lancé leurs foudres contre la Jérusalem; que l'Académie française avait foudroyé le Cid à sa naissance, et de nos jours encore foudroyé le Génie du christianisme et les Martyrs, comme si un Dieu ne pouvait paraître sans être annoncé par des coups de tonnerre. Je sentais trop bien que nous ne pouvions avoir avec ces illustres victimes que la triste conformité du malheur; et lorsque M. Auger, qui était en même temps le président et le procureur général de la haute cour littéraire, déroula son papier menaçant, il me sembla qu'une bulle d'excommunication allait éclater sur ma tête, et je cherchais
déjà une issue pour opérer ma retraite avant qu'elle ne devînt une déroute ; mais quelques personnes compatissantes me reconnurent dans mon humiliation, m'appelèrent par mon nom proscrit, me tendirent la main sans craindre la contagion de mon infortune, et m'inventèrent une place pour m'accueillir : je n'ai pas besoin rie dire que c'étaient des femmes.
« M. Aug-er prononça son rapport. C'est un discours plein d'éloquence et d'érudition, de sel attique et de vues profondes, de fermeté et de convenances; il est tel enfin qu'on devait l'attendre d'un écrivain comme M. Auger, parlant devant le premier corps savant de l'Europe. Le sage académicien a proclamé des principes sévères, mais n'a point cherché, comme nos ennemis l'espéraient, à en faire de pénibles applications. Il s'est plu, au contraire, à distinguer, dans les mêmes romantiques, le talent qu'il aime des systèmes qu'il condamne ; si quelques saillies piquantes ont égayé tout le monde, elles ne pouvaient du moins blesser personne : beaucoup d'éclairs et fort peu de coups de tonnerre, voilà de quoi raccommoder avec les orages. Il est impossible, en un mot, de faire d'une manière plus loyale une guerre qui pourrait être plus juste. Je m'arrête, il ne m'appartient pas de lutter, avec mon humble pinceau, contre une plume académique. Je me permettrai seulement deux observations sur deux passages de ce discours, qui rentrent en quelque sorte dans mon domaine. M. Auger a mis en opposition, ans un tableau très malicieusement dessiné, la tris-
tesse inconsolable de nos poésies, avec notre gaîté habituelle dans le monde, et il a tiré de ce contraste des effets imprçvus auxquels rassemblée a répondu par les marques bruyantes d'une hilarité générale, que j'ai moi-même partagée. Mais, en y réfléchissant un peu, il n'y a rien de si ordinaire que cette prétendue bizarrerie. Depuis quand le rire de l'esprit suppose-t-il nécessairement la joie du cœur ? Je pourrais aussi rappeler à M. Auger que Grébillon portait une gaîté douce dans la société; cependant ses ouvrages ne sont pas précisément folâtres. D'ailleurs, pour peu que M. Auger y tienne, nous pourrons lui fournir des romantiques dont l'humeur n'est guère plus joyeuse que leurs vers; qu'il passe quelques heures avec eux, et il nous en dira des nouvelles. Il a ensuite adressé un reproche d'une nature plus sérieuse aux poètes de cette époque qui paraissent se complaire quelquefois dans la peinture des scènes sanguinaires et des images monstrueuses, et il a ajouté que ces poètes feraient douter de la bonté de leur cœur, sans aucun bénéfice pour leur esprit. Je ne sache point que la peinture de Cacus, des Harpies, ou de Polyphême, qui broie entre ses dents des membres palpitants et des chairs encore vivantes, ait jamais fait douter de l'humanité d'Homère et de Virgile, ni qu'il en soit résulté un grand préjudice pour leur talent.
« On dit que M. de Stendhal va répondre à M. Auger; c'est une bonne fortune littéraire (i).
(i) M. de Stendhal répondit effectivement à M. Auger. On trou-
La Muse française ne restera pas tranquille spectatrice de rimportant débat qui occupe maintenant tous les esprits éclairés. Des plumes plus exercées que la mienne se chargeront, dans la prochaine livraison, de soumettre à M. Auger quelques réflexions sur ce qu'il a dit, et principalement sur ce qu'il n'a pas dit. Au reste, il reconnaîtra, je l'espère, que nous sommes bien près de nous entendre, quand nous nous écoutons, et que si nous partons de points différents, nous tendons tous au même but. Ces discussions, lorsqu'elles sont franches et polies, doivent être regardées comme le triomphe et la vie des Lettres. Elles amènent les gens du monde à prendre du goût, une opinion^ et peut-être à prendre parti pour des intérêts littéraires, en même temps qu'elles arrivent, par la controverse, à la conquête de cette vérité sans laquelle il n'y a point d'art. Dans la situation particulière où se trouve la littérature en France, il est même très utile que les corps académiques opposent une digue puissante au système d'innovation aventureuse de quelquesuns de nos jeunes poètes ; pourvu que les lisières ne soient pas des chaînes, et qu'il y ait de la paternité dans les corrections. Je crois, pour bien faire, qu'il faut que le Pégase du xix® siècle soit monté par deux cavaliers, dont l'un tienne une bride et l'autre porte des éperons : de cette manière, il ne pourra ni s'emporter ni s'arrêter.
vera sa réponse dans son volame intitulé Racine et Shakespeare, étude sur. le Romantisme . Elle est ironique et spirituelle, comme tout ce qui tombait de sa plume, mais elle est nuageuse et manque de clarté. Je lui préfère l'article humoristique d'Emile Deschamps.
« Quant aux genres classique et romantique, comme l'entendent les prosaïques qui n'y entendent rien, l'un est mort et enterré avant que nous ne soyons nés, l'autre n'existe pas, et ne peut pas exister. La querelle qu'on a suscitée à ce sujet est donc toute fantastique; c'est une guerre de cadavre à fantôme : il n'y aura personne de tué. »
Et cette page éblouissante était signée : le Jeune Moraliste. (On sait qu'Emile Deschamps s'était réservé dans la Muse le chapitre des Mœurs.) Après en avoir savouré la grâce légère, je me transportai bien vite au fascicule suivant pour voir « quelles plumes plus exercées que la sienne s'étaient chargées de soumettre à M. Auger quelques réflexions sur ce qu'il avait dit, et principalement sur ce qu'il n'avait pas dit », et je n'y trouvai que ces lignes, sous la signature de S. de Fontenelle, aliàs Emile Deschamps :
« La Muse française devait répondre dans cette livraison au discours de M. Auger, mais elle ne peut que pleurer et chanter Byron (i). Qui oserait poursuivre une discussion sous des cyprès ! Chez les anciens, quand un héros était tombé dans le combat, les deux camps faisaient silence, toutes les armes s'abaissaient, et il y avait une trêve à toutes colères, afin qu'on traînât le deuil saintement, et qu'on répandît longtemps des larmes et des fleurs sur la tombe immortelle. Quelquefois seulement de jeunes athlètes, en invoquant le demi-Dieu, renouvelaient dans l'enceinte funèbre les jeux guerriers
(i) Hyron était mort le 19 avril 1824.
qu'il avait tant aimés, s'exerçaient à vaincre en fig-urant ses exploits. Nous pouvons de même aujourd'hui appeler autour de la lyre muette de Byron les modestes lyres de nos jeunes poètes. C'est là qu'ils doivent venir chercher des leçons et des inspirations, c'est là qu'ils apprendront les secrels de l'harmonie et les mystères du cœur. Ils ne doivent pas craindre de chanter devant l'ombre illustre. Sans doute, du haut de son immortalité, le grand poète s'intéresse encore aux concerts de la vie; il sourit à nos préludes imparfaits et ne désespère pas de rencontrer quelques émules au milieu de cette génération nouvelle où il trouve tant d'admirateurs.
(( Plusieurs recueils politiques ont paru depuis quelque temps sans que la Muse française ait pu encore en entretenir ses lecteurs; elle va profiter de la trêve romantique, pour se mettre au courant, sauf à recommencer plus tard les hostiHtés j -M. Auger et l'Académie ne perdront rien ou ne gagneront rien pour attendre... »
M. Auger et l'Académie attendent encore I Notre jeune moraliste ne se doutait pas , quand il écrivait ces lignes remplies de menaces, que c'était le chant du cygne de la Muse, Elle cessa de paraître, en effet, après le n° du 1 5 juin 1824.
Et cecinous ramène tout naturellement au passage de Victor Hugo raconté que nous avons cité au début de cette étude.
fjÔ LE CÉNACLE DE LA MUSE FRANÇAISE
Est-il vrai que Soumet ait demandé à Guiraud et à Emile Deschamps de suspendre cette publication pour lui permettre de se présenter à l'Académie avec chance de succès, qu'ils y aient consenti, et que Victor Hugo, après avoir hésité à la continuer seul, ait fait comme eux uniquement pour lui rendre service? La phrase suivante de Guiraud, que je trouve dans la préface de ses Œuvres complètes, paraît confirmer cette assertion : « J'ai toujours reg-retté l'abandon de ce journal qui eut lieu contre la volonté de Victor Hugo et de la mienne et qui rompit ce faisceau d'amitiés littéraires dont nos œuvres mêmes auraient profité. »
Mais Victor Hugo n'a pas tout dit et en a trop dit. Il s'est vanté en prétendant que, s'il avait continué la Muse à lui seul, « l'Académie française n'aurait rien gagné à remplacer une opposition de salon par une guerre à outrance ». Etait-il donc si révolutionnaire et si terrible, au mois de juin 1824? Je viens de relire l'article qu'il publia Sur George Gordon^ lord Bi/ron, dans le dernier numéro de ce recueil. Parlant de l'école particulière du grand poète et de la place qu'elle occupait dans l'ensemble de la littérature contemporaine , il voulut, lui aussi, dire un mot aux « esprits faux, habiles à déplacer toutes les questions , qui cherchaient à accréditer parmi nous cette erreur singulière que la
société présente était exprimée en France par deux littératures absolument opposées ». G^était Toccasion "ou jamais de montrer « l'âpreté et l'audace passionnée » qu'il préconisait pour les époques de révolution littéraire. Eh bien, je constate qu'il fut bien moins acerbe qu'Emile Deschamps et qu'il évita soigneusement de s'en prendre à l'Académie. En (822, il ne faisait aucune différence entre le classique et le romantique ; en 1824, il en était à peu près au même point. Les doctes rhéteurs qui continuaient de traiter la littérature dite classique comme si elle vivait encore, et celle qu'ils nommaient romantique comme si elle allait périr, luj rappelaient involontairement le Roland fou de l'Arioste, qui priait g-ravement un passant d'accepter une jument morte en échange d'un cheval vivant. (( Roland, disait-il, convient, il est vrai, que sa jument est morte, tout en ajoutant que c'est là son seul déjaut ; mais les Roland du prétendu genre classique ne sont pas encore à cette hauteur, en fait de jugement ou de bonne foi. Il faut donc leur arracher ce qu'ils ne veulent pas accorder, et leur déclarer qu'il n'existe aujourd'hui qu'une littérature, comme il n'existe qu'une société ; que les littératures antérieures, tout en laissant des monuments immortels, ont dû disparaître, et ont disparu avec les générations dont elles ont exprimé les habitudes sociales et les émotions pohtiques. Le génie de notre époque peut être aussi beau que celui des époques les plus illustres, il ne peut être le même ; et il ne dé'pend pas plus des écri-
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vains contemporains de ressusciter une littérature passée qu'il ne dépend du jardinier de faire reverdir les feuilles de Tautomne sur les rameaux du printemps. »
Tout cela, en vérité, n'était pas bien méchant.
La candidature académique de Soumet, pour avoir pesé d'un grand poids dans la balance, n'aurait donc pas entraîné la disparition de la Muse française, si la zizanie n'avait régné parmi ses fondateurs depuis l'article d'Holmondurand sur Lamartine, et surtout si Chateaubriand n'avait été brutalement chassé du ministère. Nous allons examiner ces deux derniers faits l'un après l'autre (i).
Le 4 octobre 1828, Emile Deschamps écrivait à Guiraud, qui était sur le point de quitter Limoux pour aller à Bordeaux (2).
(i) Je laisse de côté la question fiuancière. quoiqu'elle n'ait pas été non plus tout à fait étrangère à la cessation de la Muse.
Victor Hugo écrivait, le 22 août 1828, à son cousin Adolfihe Trébuchât : « Le recueil, rédigé par l'élite de la jeune littérature, obtient un succès étonnant. Les frais sont déjà plus que couverts, et l'éditeur compte avoir i5oo souscripteurs avant six mois. » 'Corresp. de Victor Hugo.)
Ces i5oo souscripteurs ne furent jamais atteints et je vois dans une noie d'Emile Deschamps à Guiraud. en date du mois de mai 1824, que. les frais dé la J/a5eavaient dépassé leurs prévisions. Cela n'a rien d'étonnant, d'ailleurs, presque tous les cahiers mensuels ayant excédé sensiblement les trois feuilles sur lesquelles ils devaient paraître.
C'tst ainsi qu'au lieu de former au bout de l'année un- volume de 000 pages environ, la Muse en forma deux, le premier de 887 pages, le second de l\h-i pages. L'abonnement était de i3 francs pour six mois, de 24 francs pour Tannée.
(2) Il était à Bordeaux à la fin du mois d'octobre, comme en témoigne le passage suivant du Journal d'Edmond Géraud :
« Octobre. — Hier, veille de la Toussaint, j'ai été bien inspiré de venir passer la soirée en ville. J'ai rencontré au spectacle, avec M. de Vigny, M. Guiraud, son ami, auteur des Machabées. Nous avons fait une rapide connaissance, car le temps nous manquait à l'un et à l'autre pour nous dire beaucoup de choses. En lui témoignant notre
FONDATION DE LA « MUSE FRANÇAISE » gg
(( Je vous écris encore une fois bien vite, cher ami, avant que je vous embrasse. J'ai fait vos commissions auprès de Tardieu (i), qui est bien lent, effectivement. Vous paraîtrez en novembre, tant mieux (2). Uejjei de Lamartine sera produit^ et en g'énéral il n'a pas été bon ici. Il se permet en vérité de ces néglig-ences, de ces fautes d'orthographe et de langue qui me rendraient pédant et grammairien. Concevez-vous qu'il ait osé imprimer une mauvaise scène de Saûl après la tragédie de Soumet ! Quel amour-propre ou quelle modestie!
« Oui, on a des nouvelles de France [d'Houdetot] et de Gaspard de Pons — ils vont bien — mais notre pauvre Alfred (3) part pour la Catalogne, j'en suis bien triste et lui bien gai. Il me parle beaucoup de vous et de votre Elégie et son cœur se souvient — et la jeunesse est dans V amour (4)1 A 200 lieues, nous sentons tous de même.
« Mennechet (5) a reçu de vous une lettre triste,
sincère admiration pour sa première tragédie, Lorrando et moi, nous nous sommes pour ainsi dire mis à genoux, pour le conjurer de ne pas se laisser aller à la contagion moderne, et pour qu'il sauve son talent de la fréquentation dangereuse de nos écrivains romantiques les Nodier, les Hugo, les Soumet, qui tous sont ses amis et ses conseils. Notre poésie, disait-on autrefois, se mourait de timidité ; aujourd'hui elle périt par trop d'outrecuidance. M. Guiraud excuse tout doucement ses amis ; mais ce qui m'a fait de la peine, dans l'auteur des Machabées^ c'est qu'il trouve, dit-il, trop de correction chez Millevoye. « ^Un homme de lettres sous l'Empire et la Restauration, Edmond Géraud, fragments de Journal intime, publiés par Maurice Albert, p. 224).
(i) L'éditeur de la Muse.
(2) Il s'agit des Poèmes élégiaques de Guiraud, où se trouve le Petit Sauoi/ard.
(3) Alfred de Vigny, qui était alors capitaine au 55« de ligne et attendait à Bordeaux l'ordre du départ pour l'Espagne.
(4) Ces expressions sont empruntées à l'élégie de Meilleraye qui •parut dans le i^r numéro de la Muse.
(5) Mennechet, qui était né à Nantes, le 26 mars I7g4) avait colla-
je le crois bien. Vous avez le cœur troublé, cher ami ; qui ne Ta pas ? — Mon Dieu ! parlez-moi donc de vous et de tout ce qui vous est cher; un ami estbon dans ces moments-là, et je suis, je vous jure, un bien bon ami.
« Mais revenez vite au milieu de nous. Soumet vous embrasse de cœur et tous nos amis vous écrivent.
« Adieu.