SECONDE PARTIE
Point d'institution humaine qui n'ait pour objet ou l'utilité ou l'agrément, qui ne procure des avantages ou ne donne des jouissances : il en est qui réunissent les deux, et c'est le comble de la perfection. Telle est sans doute la secte anandryne, envisagée sous le point de vue sublime où je vous l'ai présentée dans la fondation du collège des Vestales et des collèges religieux du sexe qui lui ont succédé et sont en honneur aujourd'hui dans notre rite.
Il faut l'avouer, notre société dont il s'agit en ce moment, ma chère fille, n'a pas ce degré de mérite : elle n'a pour principal et unique but que le plaisir; mais, pour l'obtenir, il y a une marche, des moyens, des obligations, ou, pour tout dire en un mot, des devoirs à remplir. Les uns tendent à la conservation de la société, car, sans elle, les effets manqueraient; les autres, à en maintenir l'harmonie, car dans le trouble et le désordre on ne jouit point ou i'on jouit mal; les derniers, à l'étendre ou à la propager, car rien de bien fait sans ce goût, cette ferveur, ce zèle qui, semblable à l'élément dont vous avez l'image sous les yeux, toujours en activité, gagne et absorbe tout ce qui l'environne.
Reprenons et développons ces trois vérités, afin de
vous les bien inculquer dans la mémoire et dans le cœur.
Hommage d'abord à la fondatrice de notre culte, à Vesta, dont la statue, constamment présente à nos assemblées et suspendue sur nos têtes, est le garant de sa protection toujours subsistante, de sa vengeance toujours prêle à éclater contre les prévarications et les infidélités. Invoquons-la souvent, non par de vaines prières, mais par des sacrifices et des libations. Point d'intempérie de langue, sagesse, réserve à l'égard de ce qui se passe dans nos assemblées, discrétion, silence parfait sur les mystères de la déesse, pour ne point éveiller la jalousie et l'envie; soumission absolue à ses lois, qui vous seront expliquées, soit par celle occupant ma place dans les assemblées, soit par la mère aux soins de laquelle vous êtes confiée et qui est chargée de vous diriger dans la vie privée; mais surtout guerre vive et déclarée, guerre perpétuelle aux ennemis de notre culte, à ce sexe volage, trompeur et perfide, ligué contre nous, travaillant sans relâche à détruire notre établissement, soit à face ouverte, soit sourdement, et dont les efforts et les ruses ne peuvent être repoussés que par le courage le plus intrépide, que par la vigilance la plus infatigable.
Au reste, il ne suffit pas qu'un édifice soit établi sur des fondements solides et durables, qu'il soit écarté des éléments destructeurs et défendu contre les dangers qui peuvent le menacer, il faut encore qu'il offre aux regards de belles proportions, un accord, un ensemble : le grand mérite des chefs-d'œuvre d'architecture; il en est de même de notre édifice moral. La tranquillité, l'union, la concorde, la paix en doivent
2g8 LE CÉNACLE LIBERTIN
faire le principal appui, l'éloge aux veux des profanes; qu'ils ne voient en nous que des sœurs, ou plutôt qu'ils y admirent une grande famille où il n'v a d'autre hiérarchie que celle établie par la nature même pour sa conservation et nécessaire à son régime.
La bienfaisance entre tous les malheureux doit être un de nos caractères distinctifs, une vertu découlant de nos mœurs douces et liantes, de notre cœur aimant par essence ; mais c'est à l'égard de nos consœurs, de nos élèves qu'elle doit se déployer. Communauté entière de biens, qu'on ne distingue pas la pauvre de la riche; que celle-ci se plaise, au contraire, à faire oubliera celle-là qu'elle fut jamais dans l'indigence; lorsqu'elle la produit dans le monde, qu'on la remarque à l'éclat de ses vêtements, à l'élégance de sa parure, à l'abondance de ses diamants et de ses bijoux, à la beauté de ses coursiers, à la rapidité de son char; qu'en la voyant on la reconnaisse, on s'écrie : « C'est une élève delà secte anandryne; voilà ce que c'est que de sacrifier à Vesta ! » C'est ainsi que vous en attirerez d'autres, que vous ferez germer dans le cœur de vos pareilles, qui l'admireront, le désir, en l'imitant, de jouir de son sort.
Ce zèle expansif pour la propagation du culte de la déesse doit principalement dévorer une tribade véritable; elle voudrait que tout son sexe, si c'était possible, participât au même bonheur qu'elle; du moins, telles sont toutes celles que j'envisage ici et dont une énumération rapide contribuera, ma chère fille, à votre édification plus que tout ce que je pourrais ajouter sur cette matière.
DE MADEMOISELLE RAUCOURT 29g
Vous voyez d'abord deux femmes de qualité philosophes (1) s'arrachant à l'éclat et aux honneurs de la cour, aux attraits plus enchanteurs des hautes sciences qu'elles cultivent avec tant de goût et de succès, pour venir dans nos assemblées imiter la simplicité de la colombe, cet oiseau si cher à Vénus, si ardent dans ses combats.
A côté d'elles est la femme d'un magistrat, sinon célèbre, au moins fameux pendant plusieurs années (2), mais qui, dédaignant de s'associer à la renommée de son mari, s'arrachant aux caresses conjugales, aux délices de la maternité, s'est élevée au-dessus de tout respect humain, afin de se livrer avec plus de recueillement et sans relâche au culte de notre société et à ses travaux.
Sa voisine est une marquise (3) adorable, luttant avec elle d'enthousiasme pour la secte anandryne, bravant tous les préjugés, franchissant dans les brûlants accès de sa nymphomanie ce que les indévots à notre culte appellent toutes les bienséances, toute honnêteté publique, toute pudeur; comme le maître des dieux, subissant même quelquefois les métamorphoses les plus obscures (4) pour faire des prosélytes à la déesse.
(1) « Mme la duchesse Urbsrex et Mme la marquise de Terracenès. » Note de l'Espion anglois. — Ces deux pseudonymes masquent la duchesse de Yilleroy et la marquise de Senneterre. 11 en a été plusieurs fois parlé au cours de ce volume.
(2) « M. de Furiel a été procureur général pendant toute la durée du parlement Maupeou et l'on peut se rappeler combien il a fait parler de lui. » Note de l'Espion anglois. — Le lecteur sait que Mme de Funel n'est autre que la fameuse Mme de Fleury.
(3) « Mme la marquise de Téchul. » Note de l'Espion anglois. — Téchul est l'anagramme de la marquise de Luchet.
(4) « On a vu quelquefois Mme de Téchul se travestir en femme de chambre, en coëffeuse, en cuisinière, pour parvenir auprès des objets de sa passion. » Note de l'Espion anglois.
Celle dont le front est ceint d'une double couronne de myrtes et de lauriers est la Melpomène moderne, l'honneur du Théâtre-Français (i), qui depuis près de trois lustres qu'elle s'en est retirée y a laissé un vide non encore rempli et peut-être irréparable. Aujourd'hui, chargée de l'institution du fils d'un souverain (2), elle voit à ses pieds les grands de cette cour; trop instruite par une longue expérience, par des maladies cruelles, du danger du commerce des hommes, elle en dédaigne et les hommages et les soupirs; sous prétexte de former son pupille, elle partage son temps entre le séjour de la Germanie et de cette capitale ; elle vient se délasser de ses importantes occupations dans notre sein avec une ferveur toute nouvelle.
Nous possédons encore sa digne émule, la Melpomène de la scène lyrique (3), grande actrice; elle était en outre cantatrice délicieuse, elle nous passionnait par les accents de sa voix enchanteresse; esprit enjoué et malin, elle répand avec autant de facilité que de grâce les bons mots, les saillies, les sarcasmes. Entourée de ce que la ville et la cour avaient de plus séduisant, elle a succombé à son tour; aujourd'hui c'est une brebis égarée rentrée au bercail de la déesse : dans la maturité de l'âge, elle cherche à faire oublier les égarements de sa jeunesse.
Vous passerai-je sous silence, illustre étrangère (4), et l'amitié qui nous lie m'empêcherait-elle de vous rendre justice, de publier comment vous avez préféré
(1) Cette périphrase désigne la Clairon.
(2) « Un petit prince d'Allemagne, un margrave. » Note de l'Espion anglois.
(3) Sophie Arnould.
(4) Souck.
aux bienfaits, à l'amour d'un prince, frère d'un grand roi (i), les affections plus douces et plus vives de votre sexe ? Vous avez repoussé ses embrassements augustes pour mes embrassements.
Vous ne serez point oubliée, novice prématurée (2), qui, profitant des grands exemples qui vous étaient offerts, avez marché à pas de géant, dans la carrière, et avant l'âge avez mérité de monter au premier degré.
Je crois, sans amour-propre, pouvoir me citer après tant d'autres, et ne serait-ce pas faire injure au choix de l'assemblée si, nommée par elle pour la présider, je m'avouais sans talent et sans capacité? On sait le sacrifice que je viens de faire tout récemment (3) pour me livrer tout entière au penchant qui m'a toujours dominée et dont je me fais gloire.
Tels sont, ma chère fille, les grands modèles que vous avez à imiter : vous y serez encore mieux encouragée quand je vous aurai fait la peinture des plaisirs qu'on goûte dans notre société.
(1) Allusion à la liaison de Souck avec le frère du roi de Prusse.
(2) « Mlle Julie, jeune tribade, formée par Mlle Arnould et Mlle Raucourt. » Note de l'Espion anglois.
(3) Pidansat de Mairobert sous-entend ici la séparation de Raucourt et du marquis de Bièvre, lequel, dit-il dans une note, avait été « plumé considérablement » par l'actrice.