TROISIEME PARTIE
Par la malheureuse condition de l'espèce humaine, nos plaisirs sont pour l'ordinaire passagers et trompeurs; ils sont au moins futiles, vains et courts. On les poursuit, on les obtient avec peine; on en jouit avec inquiétude et ils entraînent le plus souvent après eux des suites funestes. A ces caractères on reconnaît principalement ceux que l'on goûte dans l'union des deux sexes. Il n'en est pas de même des plaisirs de femme à femme : ils sont vrais, purs, durables et sans remords. On ne peut nier qu'un penchant violent n'entraîne un sexe vers l'autre; il est nécessaire même à la reproduction des deux, et sans ce fatal instinct, quelle femme de sang-froid pourrait se livrer à ce plaisir qui commence par la douleur, le sang et le carnage, qui est bientôt suivi des anxiétés, des dégoûts, des incommodités d'une grossesse de neuf mois, qui se termine par un accouchement laborieux, dont les souffrances sont la mesure et le point de comparaison de celles dont on ne peut calculer ou exprimer l'excès; qui vous tient pendant six semaines en danger de mort et quelquefois est suivi, durant une longue vie, de maux cruels et incurables. Cela peut-il s'appeler jouir ? Est-ce là un plaisir vrai ? Au contraire, dans l'intimité de femme à femme, seuls préliminaires effrayants et pénibles, tout est jouissance; chaque
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jour, chaque heure, chaque minute, cet attachement se renouvelle sans inconvénient : ce sont des flots d'amour qui se succèdent comme ceux de l'onde sans jamais se tarir ou, s'il faut s'arrêter dans ce délicieux exercice, parce que tout a un terme et qu'à la fin le physique cesse de répondre aux épanchements de deux âmes si étroitement unies, on se quitte à regret, on se recherche; on se retrouve, on recommence avec une ardeur nouvelle, loin d'être affaibli, irrité par l'inaction . Les plaisirs de femme à femme sont non seulement vrais, mais encore purs et sans mélange. Indépendamment des maux physiques précédant, accompagnant et suivant les plaisirs de cette espèce entre homme et femme, d'où l'on peut leur refuser justement la qualification de vrais, il est des maux que j'appelle moraux, parce qu'ils affectent l'âme spécialement, qui troublent et empoisonnent ces jouissances. Je ne parle pas des combats continuels imposés dans nos mœurs à une jeune fille pour receler, dissimuler sa passion, pour repousser les caresses d'un homme aimable qu'elle provoquerait, qu'elle agacerait, entre les bras de qui elle se précipiterait si elle cédait à l'impulsion de son cœur. Je suppose, ce qui n'arrive que trop fréquemment, qu'elle ait succombé : la voilà dans les ravissements, dans les extases; ne faut-il pas qu'elle s'y soustraie, qu'elle use de stratagème, afin d'éviter la fin même de la nature, la conception? Si elle s'oublie une seconde, il est trop tard, elle porte dans son propre sein le témoin de sa faute, un accusateur qui la confond. Que de soins, que d'inquiétudes, que de tourments si elle veut dérober ce fatal mystère, et fasse le Ciel qu'afin d'éviter le déshonneur elle ne soit
pas forcée de recourir au plus affreux des crimes !
Je sais que dans l'hyménée ces inconvénients sont supprimés; mais il en entraîne d'autres : le plus grand et le plus inévitable, c'est le dégoût du mari : la facilité, la répétition de la jouissance de l'objet le plus enchanteur rassasient l'homme à la longue, à plus forte raison quand il est époux, c'est-à-dire attaché par un lien indissoluble, et que le plaisir est pour lui un devoir. C'est ce qu'avouait un de nos agréables (i) les plus vantés, qui croyait ne persifler qu'en petit maître et parlait en philosophe. Possesseur d'une femme, au printemps de l'âge, réunissant tous les attraits, toutes les grâces, tous les talents, toutes les vertus, lorsqu'on lui reprochait de la délaisser pour des prostituées, il répondait : « Rien de plus vrai, mais elle est ma femme. »
Sans doute il est des consolateurs et des consolations pour une pareille Ariadne ; les plaisirs furtifs et défendus n'en sont que plus attrayants, encore faut-il que le mari ne soit pas un de ces eunuques au milieu du sérail, n'y faisant rien et nuisant à qui veut faire (2), que la jalousie ne s'en mêle pas, autrement c'est un enfer. Cette passion peut exister aussi entre tribades, elle est même inséparable de i'amour; mais quelle différence, puisqu'elle ne sert chez nous qu'à l'aiguiser et tourne presque toujours au profit de la jouissance! Oui, c'est ce sentiment qui donne à nos plaisirs une solidité, une durée dont ceux des hommes ne sont pas susceptibles.
(1) « M. de Monville. » Note de l'Espion anglois.
(2) Allusion à l'épigramme de Piron :
C'est un eunuque au milieu d'un sérail, Qui n'y fait rien et nuit à qui veut faire.
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En effet, imaginons la femme la plus chérie et la mieux fêtée de son époux ou plutôt de son amant? A chaque caresse qu'elle en reçoit, elle doit craindre que ce ne soit la dernière, au moins y est-elle un acheminement. Les baisers décolorent le visage, les attouchements flétrissent la gorge, le ventre perd son élasticité par les grossesses ; les charmes secrets se délabrent par l'enfantement. Par quelle ressource la beauté ainsi dégénérée rappelle-t-elle l'homme qui la fuit? Je me trompe, il lui est toujours attaché; il n'a point cessé de l'aimer, le cœur brûle encore pour elle; mais la nature s'y refuse, elle est dans la langueur, dans la froideur, dans l'engourdissement; tout l'hommage qu'il peut rendre à son amante, c'est de ne lui être point infidèle; c'est de ne point chercher à retrouver ailleurs ses facultés. Cruel état pour tous deux! Perspective affligeante pour l'amour-propre d'une femme, qui, seule, quand je ne connaîtrais pas les caprices, la fausseté, les trahisons, les noirceurs des hommes, me ferait renoncer à jamais à leur commerce.
Chez les tribades, point de ces contradictions entre les sentiments et les facultés ! l'âme et le corps marchent ensemble; l'une ne s'élance pas d'un côté, tandis que l'autre se porte ailleurs. La jouissance suit toujours le désir. De là sans doute, sans approfondir davantage, la cause de notre constance : recevant et donnant toujours du plaisir, pourquoi changer ? Car il faut l'avouer et être juste : l'inconstance découle delà constitution, de l'essence même de l'individu viril. Il est souvent nécessité de quitter; la diversité des objets lui est d'une ressource infinie; il double, il triple, il quadruple, il décuple ses forces; il fait avec dix
3û6 LE CÉNACLE LIBERTIN
femmes ce qui lui serait impossible de faire avec une. Cependant, il faiblit insensiblement, l'âge le mine et l'use ; il n'en est pas de même de la tribade, chez qui la nymphomanie s'accroît en vieillissant; c'est une fureur, elle devient alors, de succube, incube, c'est-àdire, de patiente, agente. Elle monte au grade de mère et forme une élève à son tour. Ce choix mérite beaucoup de soins; est-il fait, a-t-elle trouvé l'objet qui lui convient, cette autre moitié d'elle-même, à laquelle elle s'unit bientôt par sympathie, elle ne l'abandonne plus, elle veille sur elle avec une jalousie douce et inquiète que donne la crainte de perdre un bien unique et précieux et qui tient plutôt de la tendresse maternelle que de cette passion effrénée des hommes. Aussi ce sentiment chez une tribade, bien loin de lui éloigner son élève, la lui attache de plus en plus et rend leur amour imperturbable; mais des plaisirs ainsi continués sont encore sans aucun remords, et c'est là le comble de la félicité. Comment en aurions-nous? Le plaisir de la tribaderie nous est inspiré par la nature; il n'offense point les lois ; il est la sauvegarde de la vertu des filles et des veuves; il augmente nos charmes, il les entretient, il les conserve, il en prolonge la durée; il est la consolation de notre vieillesse; il sème enfin également de roses sans épines et le commencement et le milieu et la fin de notre carrière. Quel autre plaisir peut être assimilé à celui-là... ?
Hâtez-vous, ma chère fille, de le goûter; puissiezvous, après l'avoir reçu lontegmps, longtemps, le communiquer aussi et toujours répéter avec le même goût :
Femmes, conservez-moi dans votre sein, je suis digne de vous.