‹ Le cénacle libertin de Mlle Raucourt (de la Comédie-Française)Chapitre 26 sur 38 · DEUX AMANTS DE LA RAUCOURT · texte numérisé non relu

DEUX AMANTS DE LA RAUCOURT

De toutes les légendes et de tous les racontars ayant couru sur les amours de la Raucourt, ce volume aurait pu être démesurément grossi. Mais, au lecteur il ne fallait point prodiguer l'ennui, et dès lors, on s'est borné à faire un choix parmi ce qui parut le plus curieux et le plus piquant. Cependant on pourrait se reprocher d'avoir négligé ici, en dehors du travail d'ensemble, deux anecdotes typiques. Elles montrent la tragédienne maîtresse du duc de Richelieu et du comte d'Artois, frère de Louis XVI. Je ne rechercherai point ce qu'il peut y avoir d'exact et d'authentique dans ces attributions. On ne prête qu'aux riches, et Raucourt ne fut point pauvre en amants. On trouvera donc ceci noté à titre de curiosité et on en pensera ce qu'il plaira. La mémoire de la lesbienne n'a rien à y perdre et qu'y gagnerait celle du duc de Richelieu et du beau-frère de Marie-Antoinette ?

Certain jour le fils du maréchal de Richelieu offrit à son père une petite fête à la terre de Gennevilliers. Cela se passa de la manière la plus galante du monde, au dire toutefois de Soulavie, qui rédigea les mémoires dont je tire ce passage :

Le goût du père et du fils était à peu près le même; il leur fallait des beautés faciles pour animer la gaieté

3o8 LE CÉNACLE LIBERTIN

d'un repas. Mlle Raucourt et Virginie, de l'Opéra, furent choisies pour être les déesses du festin. Le maréchal, qui avait soixante-dix-huit ans, fut jeune ce jour-là comme on l'est à vingt-cinq : il dansa, joua mille jeux avec ces divinités, et comme on avait travaillé à ce pavillon qu'il avait jadis fait faire pour avoir une glacière, il voulut en aller admirer les embellissements tête-à-tête avec Mlle Raucourt. Ce n'était plus cette vertu sévère que le père conduisait avec des pistolets dans ses poches : rien n'était devenu si humain.

Ce pavillon est assez élevé; le maréchal y vole; l'actrice a beaucoup de peine à le suivre. Ils restent ensemble plus d'une demi-heure en contemplation, et Mlle Raucourt avoue à son retour que, ce qu'elle a vu de plus étonnant, c'est le maréchal.

Glorieux de cette assertion d'une femme qui devait se connaître en mérite, Richelieu redouble de gaieté et veut absolument que Mlle Virginie vienne avec lui faire la même promenade. Ce ne fut qu'après de longues représentations qu'il remit ce pèlerinage à un autre jour (i).

Mais, voilà... C'était du temps où M. de Richelieu vivait...

La seconde anecdote se place au début de la Révolution. Je n'en dirai rien, sinon que Raucourt n'habita jamais rue de Condé et que nulle part se trouve trace d'une arrestation d'elle à Saint-

(i) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, dans la Bibliothèque des Mémoires relatifs à l'histoire de France pendant le dix-huitième siècle, avec avant-propos et notes par M. F. Barrière; Paris, i858, in- 18, t. II, pp. 294, 295.

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Denis. Après cela, je ne vois aucun inconvénient à admettre le fait divers :

... Les Parisiens s'emparèrent de la Bastille. Alors, ceux qu'on appelait les grands tremblèrent; d'Artois comprit qu'il n'y avait plus pour lui de sûreté en France, et il se détermina à partir. Avant de prendre la fuite, il alla faire ses adieux à Mlle Raucourt, actrice des Français, dont depuis peu il avait fait sa maîtresse, et qui demeurait alors rue de Condé, dans une maison qui avait appartenu à Beaumarchais, et que lui avait donnée Charles (i). Cette dernière visite fut remarquée; Mlle Raucourt parut suspecte, et quelques jours après elle fut arrêtée à Saint-Denis (2).

Mais, aussi, qu'allait-elle faire à Saint-Denis ? L'auteur garde làdessus un discret silence. Ah ! si plus loin il avait poussé la biographie de la Raucourt, quel livre étrangement curieux nous aurions eu ! Qui s'occupe d'histoire a, si rarement, la joie de ces genres de romans-là !

(1) Prénom du comte d'Artois.

(2) La comtesse du C***, Amours secrètes des Bourbons depuis le mariage de Marie-Antoinette jusqu'à la chute de Charles X; Paris, i83o, in-18, t. I, pp. 139, 140.

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