‹ Le cénacle libertin de Mlle Raucourt (de la Comédie-Française)Chapitre 5 sur 38 · LESBOS AU DIX-HUITIEME SIECLE · texte numérisé non relu

LESBOS AU DIX-HUITIEME SIECLE

Les mœurs saphiques sous l'ancien régime. — Une liste de «tribades ». Le saphisme parmi les prostituées. — Notices d'almanachs galants. — Correspondance de « tribades ». — Singulière aventure de la demoiselle Rosalie. — Le saphisme sous le Directoire et )a Restauration. — La contagion du vice dans le monde théâtral. — La Salle, Mlle Bourgeois, Mlle Rivière, etc. — Les dénonciations des pamphlétaires. — La part faite de la calomnie, l'importance du mal ne peut être niée. — Lesbos triomphe dedans Paris.

Cette biographie qui tente de fixer quelques points d'une vie scandaleuse et célèbre, ne servira point de prétexte à des dissertations historiques, voire philosophiques, sur les théories amoureuses qui, d'après les dires d'un révérend père, versé dans ces matières, furent promulguées par la Grecque Philaenis(i). Avec saint Paul on ne tonnera pas contre ces dames romaines « qui ont changé l'usage naturel contre un autre qui est contre nature »; on ne remontera même

(i) Louis-Marie Sixistrari d'A.mkno, De Sodomia tractalus in quo exponitur doctrina nova de Sodomia fœminarum a Iribadismo distincta [De la sodomie et particulièrement de la sodomie des femmes distinguée du tribadisme]; traduit du latin ; Paris, i883, in-18, pp. 6,7.

point à Omphale, laquelle, à en croire Mirabeau, « faisait tribader ses femmes ensemble (i) ». De ces titres de noblesse, pourrait-on dire, le vice lesbien en France n'a nul besoin d'exciper. Il pourra attester Brantôme et ses historiettes que ce fut jeu royal, galant et de hautes partenaires, depuis fort longtemps. « En notre France, dit Brantôme, telles femmes sont assez communes, et, se dit-on, pourtant qu'il n'y a pas longtemps qu'elles s'en sont mêlées, même que la façon en a été apportée par une dame de qualité que je ne nommerai point. » Delà nommer, quel besoin! Ce ne serait certes pas d'elle que se fussent réclamées au dix-huitième siècle les libertines personnes donnant dans ce voluptueux travers. La littérature, dont elles étaient frottées quelque peu, leur permettait d'évoquer l'aïeule qui fut l'honneur de l'archipel baigné de la lumière heureuse de cette mer que chérirent les Kharites, cette Sapphô à la belle chevelure et aux tendres compagnes. Mais c'était moins de poésie qu'elles mêlaient, ces modernes zélatrices, à leurs déportements. Il y a de la honte dans ces tendresses et de la boue dans ces étreintes. De fait, les contemporains, s'ils admettent ces mœurs avec indulgence, savent fort bien, à l'occasion, leur témoigner un souriant mépris. Il est particulièrement curieux, dans cet ordre d'idées, de considérer les pamphlétaires dont la plume égratigne la peau tendre des lesbiennes. Ces malheureux qui font métier d'écrire de plates rapsodies obscènes,

(i) Mirabeau, Erotika Biblion, édition revue et corrigée sur l'édition originale de 1783 et sur l'édition de l'an IX, avec les notes de l'édition de i833 attribuées au chevalier Pierrugues, et un avant-propos par C. de Katrix ; Bruxelles, 1881, in-18, p. t5i.

se mettent tous d'accord pour vouer à l'exécration le tribadisme et le flétrir avec une indignation où la bonne intention tient lieu de syntaxe.

De l'austère pudeur les bornes sont dépassées

Ces douze pieds de Racine, dans Phèdre, ils les commentent à l'infini, à perdre haleine, et au nom de quelle morale ? La leur ? Ces vertueux s'entendent comme larrons en foire et, à la vérité, on peut reconnaître qu'ils n'exagèrent point. Du haut en bas de l'échelle sociale, et par des exemples et des témoignages, ce peut être aisément prouvé, le vice lesbien gangrène la femme. Ce dix-huitième siècle, qui ne vit que par et pour l'amour, a pourri l'amoureton lui demande mieux et plus que ce que, suivant la normale manière, il peut donner. De l'excès de volupté est né le dégoût de la volupté simple et franche. Ce plat ordinaire et quotidien a lassé et blasé des palais qui en appellent à de plus violents piments. Toutes, à quelque classe qu'elles appartiennent, témoignent là d'une égale ardeur et, bien avant 1789, il y aura, sur ce terrain-là, parfaite égalité entre les citoyennes actives de Lesbos. Une liste parue vers ce temps-là, exactement en 1790, nous donne la nomenclature de quelques-unes de ces dames de la tribaderie. Nous ne nous livrerons point au jeu puéril d'en contester l'authenticité, d'en examiner l'exactitude. On peut croire que l'anonyme qui s'est plu à la dresser n'y a fait figurer que celles notoirement connues dans cet ordre, et qui n'avaient aucune bonne raison valable pour récuser leur nom cloué à ce petit pilon.

Tribades qui ont fait leurs soumissions à rassemblée des En/ans de Sodome, à la ville de ***, et qui ont promis de se prêter à la circonstance.

Mesdames,

La princesse d'Hénin, dame d'honneur du palais de la Reine.

Jules de Polignac, la plus grande garce de ce siècle.

La marquise de Fleury.

La comtesse Diane de Polignac.

La maréchale de Duras.

La comtesse de Beauharnois.

La présidente d'Ormois.

Le Fuel de Méricourt.

Raucourt, de la Comédie-Française.

Delaunay, abbesse du Grand Balcon, rue Croix-des-Pctits- Champs.

De Boisemont, place Saint-Michel.

Morin, rue de Grenelle-Saint-Germain.

Marin, maison de la fruitière, rue de la Harpe, vis-à-vis celui des Deux-Portes.

Mlle Lucas, maîtresse couturière, rue des Quatre-Vents.

Lebrun, de l'Académie de peinture (i).

Bertin, marchande de modes de la Reine.

La comtesse d'Igny, rue de Saint-Marc.

Mlle Gibal, passage du Commerce.

La comtesse des Deux-Ponts.

La vicomtesse de Merinville.

La vicomtesse de Tallara.

Bourdin, femme de chambre de Madame Adélaïde (2).

La comtesse de Chastellux.

Gauthier, femme de chambre de Mme la comtesse d'Artois.

Manon, de la Comédie-Françoise.

Desgarçins, idem.

Sophie Forest, de chez Nicolet.

Mademoiselle, sa petite sœur.

(1) Mme Vigée-Lebrun, l'auteur de Souvenirs.

(2) Fille de Louis XV, tante de Louis XVI.

Prieur, des Variétés.

La Caille, des Italiens.

Les demoiselles Renaud.

Versailles.

Mesdemoiselles :

Le Normand, chez son père, menuisier, Petite-Place. Blanchard, maîtresse couturière, chez son père, Petite-Place. Lacrampe, marchande bonnetière, sous la rue des Deux- Ponts.

Bonnin, rue de l'Orangerie.

Mesdames :

Menier, rue de l'Étang, boulevard La Reine.

Charles, rue Notre-Dame.

Stamion, rue de la Paroisse.

Guillery, marchande lingère, rue Dauphine (i).

On le voit, le plus aimable éclectisme décore cette liste. Raucourtqui, tout naturellement, y figure, y est en bonne place parmi des princesses et de grandes dames familières de Marie-Antoinette. Ces personnes de cour n'ont pas le droit d'y dédaigner la compagnie des bonnetières et des couturières, encore qu'on ne se commette pas avec des espèces. Mais ces quarante noms, c'est, pourrait-on dire, le dessus de ce vénéneux panier, la fleur, la mauvaise fleur de cet impur

(i) Les enfants de Sodome à l'Assemblée nationale ou députation de l'ordre de la Manchette aux représentons de tous les ordres pris dans les soixante districts de Paris et de Versailles y réunis, avec figures: à Paris, et se trouve chez le marquis de Yillette, grand commandeur de l'ordre ; 1790 ; dans Les Confédérés véroles, suivis de la Calotte renversée ; les Enfants de Sodome et les Fredaines lubriques de J.-F. Maury ; facéties révolutionnaires textuellement reproduites d'après les éditions originales de iygo, avec notice ; Neuchàtel, septembre 1873, in-18, pp. 70, 71, 72.

bouquet. Que d'autres, dédaignées ou inconnues! Que d'autres encore, obscures et anonymes! C'est la mer de papier jauni des libelles et des pamphlets qu'il faut remuer du bout de la plume pour deviner que de larves grouillent dans les obscurs bas-fonds, où ne plonge point celui qui bat monnaie de la honte et de l'esclandre des grands noms. « Les courtisanes même qui ont les hommes à commandement et à toute heure, observait déjà Brantôme, encore usent-elles de ces fricarelles s'entre-cherchant et s'entraînant les unes aux autres. » Mœurs et vices d'hier et d'aujourd'hui. Les fillettes de vie bordelière du dix-huitième siècle sont pareilles à leurs aïeules du seizième. Comme alors, pour la distraction des yeux apparemment, on les loue à la paire quand elles sont dans le commerce, telles Sophie et Esther, qui, en 1791, tirent en commun un utile parti de leurs charmes, à 3 livres la passade, rue de Viarmes, hôtel Soissons (1). Ces almanachs galants qui nous dénoncent les lesbiennes, nous en donnent, quelquefois, des portraits complets, en pied. Je citerai,, comme tvpique, celui d'une demoiselle Caroline, qui ne paraît point avoir trouvé grâce devant son biographe clandestin :

Quelles couleurs puis-je employer pour faire le portrait d'une semblable créature? Comment purifier mon pinceau lorsqu'il

(1) Almanach des adresses des demoiselles de Paris, de tout genre et de toutes les classes, ou calendrier du plaisir, contenant leurs noms, demeures, âges, portraits, caractères, talents et le prix de leurs charmes ; enrichi de notes curieuses et anecdotes intéressantes ; à Paphos, de l'imprimerie de l'amour; 1791, in-18, dans Hector Fleischmann, Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal, avec la réimpression intégrale de dix pamphlets libres sur les filles publiques du Palais Egalité et la bibliographie des libelles galants qui leur sont consacrés ; Paris, MCMXI, in-8, p. 172.

aura tracé le tableau où doit être représentée Caroline? Cette malheureuse personne est aussi maltraitée de la nature pour le physique que pour le moral : sa figure chiffonnée, son regard éteint, ses traits presque effacés, sa gorge pendante et sa démarche ignoble, répondent infiniment à la bassesse de ses sentiments et aux plaisirs honteux auxquels elle s'adonne. Le sein, surtout, cette mappemonde si jolie, arrondie par Vénus, animée par l'amour, retouchée, repolie par les dieux; le sein, ce chef-d'œuvre de la nature, le plus bel ornement du corps féminin; le sein, en un mot, qu'une femme devrait ménager avec tant de soin, est la partie la plus défigurée du corps de Caroline. Les mains criminelles de mille et une tribades, semblables à elle, sont encore empreintes sur les restes honteux de ses attraits qui tombent en ruines. Il n'est point de femme aussi sotte, aussi insolente envers les hommes, que cette Caroline. Elle se bat au couteau, se prend de vin, et dans ses moments d'ivresse, elle porte sa passion pour les femmes jusqu'à les gamahucher. Qu'elles soient saines ou non, son amour l'aveugle. Allez, jeunes Parisiens, allez embrasser l'aimable Caroline; mais gare les chancres (i)I

Détestable recommandation qui, réimprimée ici, ne peut certes plus porter dommage à l'ombre de cette amoureuse disparue ! Toutes ses consœurs, fort heureusement, ne se présentent point avec d'aussi funestes certificats devant la postérité curieuse. Pour juger de leurs ardeurs et de leurs transports, des documents plus bénins demeurent. On ne multipliera pas ici les portraits et c'est à un autre ordre de témoignages contemporains qu'on en appellera pour ajouter une touche à cette suite de croquis. Voici donc l'amour lesbien pris sur le vif dans trois lettres, apocryphes, bien sûr, mais dans la note du temps et de la plume

(i) L'Espion libertin, ou le calendrier du plaisir, contenant la liste des jolies femmes de Paris, leurs noms, demeures, talents, qualités et savoir faire, suivi du prix de leurs charmes ; sur la copie au Palais Égalité, dans un coin où l'on voit tout ; an IX-i8o3, in-18, pp. 27, 29.

d'un badin inventeur qui savait donner à ses fausses épîtres le ton de son siècle. Que lui demandons-nous de plus? Que la Vermeille, qui écrit ici à la Prieure, ait existé ou non, que nous importe (1)? C'est l'atmosphère du temps que nous cherchons en ces menus documents. Voici qui la donne :

De Vermeille à Prieure.

Fatiguée des plaisirs que je goûtai dans tes bras la nuit passée, à peine ai-je, mon cher cœur, ia force d'écrire; le feu de tes baisers circule dans mes veines et tes brûlantes caresses sont encore présentes à mon imagination. Délicieux moments I Pourquoi n'avons-nous pas assez de force pour les prolonger? Ce monstre (2), que je ne regarde qu'avec horreur et que la nécessité me force à recevoir dans mon lit, doit sortir à trois heures après midi; tendre amie de mon cœur, profite de cet instant précieux ; viens dans mes bras t'enivrer de toutes les délices de la volupté ; c'est dans mes caresses que tu trouveras la suprême félicité. Dieu!... quel ravissement!... un doux transport m'égare... je te

(1) C'est un maigre, mais utile argument de plus à ce qui est écrit ici dessus, que la preuve de l'existence de ces deux lesbiennes, lesquelles étaient, elles aussi, comédiennes. Dans un petit pamphlet théâtral et scandaleux du temps, je trouve sur Vermeille, dit Verneuil, cette note : « Celle-ci, plus jolie que la Prieure, a trouvé un sot qui lui donne beaucoup d'argent qu'elle partage avec la Prieure, pour qu'elle se prête à tous ses désirs. On dit que ces deux tribades ne peuvent plus se quitter. J'ai chez moi des lettres de Verneuil à Prieure, que j'avais envie de publier, si je n'eusse craint d'ennuyer le lecteur. Les termes dont elle se sert pour peindre son amour à son amante sont curieux. Jamais Saint-Preux, écrivant à Julie, ne se servit d'expressions plus vives et plus brûlantes. Cette fille est d'un tempérament si violent, qu'au défaut de la Prieure, la main de Lebain, son coëlïeur, y supplée, et il m'a dit qu'en reconnaissance cette belle lui avait permis de coucher deux fois avec elle. » — Mayeur de Saint- Paul, Le Désœuvré ou Vespion du boulevard du Temple ; chronique scandaleuse des petits théâtres du boulevard du Temple au dix-huitième siècle, avec notes et notice par un bibliophile; Paris, MCMV1I, in- 18, p. i3g.

(2) Son entreteneur.

de mademoiselle; raucourt 47

vois... c'est toi que je presse... que je baise... je ne puis plus écrire... je meurs...

La réponse à cette épitre demeure dans sa note. L'auteur malin y a glissé un détail qui démontre que les petites mœurs secrètes de son époque lui étaient bien familières. Par Prieure, l'Abélard de Vermeille- Héloïse, il fait écrire :

Calme-toi, chère Mimi, calme-toi. Je suis comme toi embrasée des feux de l'amour et me laisse aller aux idées enchanteresses que m'offre ce dieu charmant; mais il vaut mieux se ménager pour tantôt. Je te promets beaucoup de plaisir et je déposerai dans tes mains et dans ta jolie bouche des preuves sensibles du bonheur qui m'agite. Ton joli petit chien se porte à merveille; après toi il est le seul que je chérisse. Il n'est pas de plaisir qu'il ne m'ait fait goûter ce matin. Il est infatigable; à tantôt, Mimi.

L'éditeur a cru bon, à cet endroit, de faire observer que « toutes les tribades ont un petit chien, qu'elles ont grand soin d'élever à leur affreux manège. Elles appellent cet exercice mettre la tête dans l'étau. » Annotation qu'on peut compléter par la petite nouvelle du jour insérée par Theveneau de Morande dans son Gaçetier cuirassé : « On vient d'avoir à Paris un exemple terrible de la justice du nouveau Parlement qui a fait enlever tous les petits chiens appelés lexicons et les a condamnés, par arrêt du 25 may dernier, à être brûlés en place de Grève pour un crime que les bonnes mœurs défendent de révéler (i). » Respectons

(i) Nouvelles transparentes du philosophe cynique pour servir de suite aux anecdotes scandaleuses de la cour de France, dans Le Cafetier cuirassé ou anecdotes scandaleuses de la cour de France : imprimé à cent lieues de la Bastille, à l'enseigne de la liberté; MDCCLXXI, in-i8, p. 46.

ces « bonnes mœurs » et clôturons ces exemples par la dernière lettre de tribade, adressée, affirme son éditeur, à une demoiselle Rosalie.

Ce 6 [septembre 1782], au matin.

J'ai trouvé, ma chère Rosalie, une personne charmante et on ne saurait plus aimable et qui a les hommes en horreur et qui aime les femmes autant que moi. Je pars avec elle pour ma terre. Là, dans la retraite, nous mènerons une vie champêtre et délicieuse. Nous ne serons entourées que de femmes. Je ne veux pas qu'aucun homme nous serve. Si j'avais un moment de temps j'irais vous embrasser et vous donner la petite marque d"amitié que je joins à ma lettre. Je vous souhaite autant de bonheur que je vais en avoir; pensez quelquefois à moi. Je n'oublierai pas l'aimable Rosalie.

A cette Rosalie, tout au moins, la Bonne Déesse ne fut point favorable jusqu'au bout. On nous apprend que, peu après, elle fut « trouvée dans le bois de Boulogne pendue à un arbre, les tétons coupés (1) ». Il

(1) Correspondance d'Eulalie ou tableau du libertinage de Paris, avec la vie de plusieurs filles célèbres de ce siècle [Londres, 1785] ; introduction et notes par B. de Villeneuve; Paris, s. d., in-18, t. I, pp. 67, 68, 69, 106, 107. — Ce recueil fait partie de la collection du Coffret du bibliophile publiée par la Bibliothèque des curieux. — Outre ces trois lettres de lesbiennes, il contient le récit de cette aventure fait sous la forme épistolaire, et attribuée à la demoiselle Rosalie dont il est parlé ci-dessus: « Ce ig avril 1782. — Depuis, ma chère amie, que j'ai refusé les douze cents livres à mon jeune homme, je n'ai plus entendu parler de lui, ce qui me fait grand plaisir. Ce matin, vers les onze heures, on me dit qu'un jeune homme demandait à me parler. J'ordonnai de le faire passer dans mon salon, où je fus le joindre après avoir examiné si j'étais présentable. — « Excusez ma démarche, me dit-il, de venir vous voir sans vous être connu, mais j'ai la plus grande envie de posséder autant de charmes que vous en avez; j'espère que vous ne me refuserez pas. » — En même temps il mit sur ma cheminée une bourse pleine d'or et vole me donner un baiser plein de feu, en m'entraînant sur mon sopha. Alors il se mit à

est vrai que c'était un amant fort emporté qui l'avait traitée de si méchante manière. Pour une fois qu'elle renonçait aux tendres jeux de Lesbos, on peut estimer qu'elle manqua de chance !

examiner toutes les parties de mon corps et a les couvrir de baisers brûlants. J'attendais à tout moment une plus grande jouissance et je croyais que ce qu'il faisait n'était que pour s'exciter. Je voulus lui donner des secours ; mais, grand dieu! quel fut mon étonnement lorsque je découvris que c'était une femme! Je me suis mis en colère, mais, se précipitant à mes genoux : — « Ah! de grâce, chère Rosalie, me dit-elle, ne m'empêchez pas d'être la plus heureuse des mortelles ! » — En vain je voulus résister, mais elle m'avait fait éprouver de bien douces sensations, et j'étais très curieuse de voir le dénouement de cette scène ; je me radoucis, elle» me pria de me servir de mes mains à son égard, et se précipitant sur moi elle mit sa langue dans l'antre de la volupté. Ah ! Dieu, avec quelle dextérité elle en parcourait toutes les parties ! J'eus un plaisir inexprimable, aussi lui remplis-je plusieurs fois la bouche de la liqueur qui nous donne la vie. Pour elle, elle inonda mes mains. Après une heure de cet exercice, elle cessa, nous étions extrêmement fatiguées: elle me pria de lui faire donner du chocolat. En déjeunant, je lui marquai ma surprise de son goût, étant aussi jolie qu'elle l'est. — « Ah ! merépliqua-t-elle, si vous saviez mon histoire, votre surprise cesserait. » — Cela piqua ma curiosité et je l'engageai à me la dire; elle se fit un peu prier, mais ensuite elle céda à mes désirs et me raconta ses aventures, comme je te les transcris. — « Je suis, me dit-elle, la fille d'un riche négociant de Lyon ; mon père s'occupait de son commerce et ma mère me donnait tous ses soins. Hélas ! pour mon malheur, le ciel me l'enleva que je n'avais encore que treize ans. Je la regrettai bien sincèrement : que depuis j'ai donné de larmes à sa mémoire ! Il y avait deux ans que j'avais perdu ma mère lorsque mon père me mena à un bal que donnait un de ses amis. L'assemblée était nombreuse et des plus brillantes. Comme la nature m'a douée de quelques agréments et que j'étais mise avec la plus grande élégance, en arrivant je fis sensation et tous les regards se fixèrent sur moi. C'était à qui danserait avec moi ; en un mot, toutes les attentions étaient pour moi. Mon amour-propre fut flatté d'une telle préférence et je ne voyais pas sans plaisir le dépit que cela causait aux femmes. Le marquis de *** fut le plus empressé auprès de moi. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille au-dessus de la médiocre; d'une figure charmante, ayant les yeux vifs et pleins d'une feinte tendresse qui savait séduire; qui, plus que moi, a connu le pouvoir de leurs charmes ! Je n'avais pas encore senti mon coeur, mais il me parla aussitôt. Un feu brûlant s'empara de mes sens, je jetais sans cesse mes yeux sur le marquis ; si les

Documents plaisants dont il se faut bien contenter à défaut d'autres. Mais, pour parler de Raucourt et de ses mœurs, nous aurons, fort heureusement, d'autres témoins à convoquer et à entendre. Cependant, la fin

miens rencontraient les siens je les baissais, et une rougeur subite s'emparait de mon visage ; mais bientôt ils étaient occupés à les rechercher. Je me retirai du bal brûlant d'amour et l'image du marquis gravé dans mon cœur, et de la nuit il me fut impossible de fermer l'œil. J'étais dans une agitation continuelle et je revis le jour avec inquiétude. La matinée me fut insupportable; j'étais consumée par un feu dévorant. Hélas! pour mon malheur, quand je descendis pour dîner, je trouvai le marquis qui était venu voir mon père, sous prétexte de fourniture pour son régiment, et qui avait été engagé à rester. 11 me combla d'éloges et me dit qu'il se félicitait beaucoup d'avoir dansé avec moi et ne l'oublierait de la vie; mais ce qui en disait davantage était le langage expressif de ses yeux. En sortant de table il me glissa un billet dans la main, sans que personne s'en aperçut, me disant du ton le plus tendre, que son sort dépendait de moi. Je fis la folie de le prendre. Dès que je fus rentrée dans mon appartement, je dévorai le fatal billet; il était écrit avec feu; le marquis m'assurait du plus violent amour et que ses vues étaient légitimes. Il me priait de lui faire une réponse et m'indiquait le moyen de la faire parvenir, en la jetant par ma fenêtre, lorsqu'il viendrait, à onze heures, me donner une sérénade, afin que je puisse ouvrir ma croisée, sous le prétexte de mieux entendre la musique. Je n'aurais jamais dû répondre ; mais, à mon âge, sans expérience et brûlante d'amour, étais-je capable de réflexion et pouvais-je imaginer qu'il est des barbares qui se jouent de l'honneur et de la vérité ? Je lui marquai que je m'estimerais très heureuse d'être unie à l'homme qui seul pouvait faire mon bonheur. Dès ce moment le marquis ne négligea rien pour se lier avec mon père, et par ses souplesses il en gagna la confiance et l'amitié. Je le voyais presque tous les jours, et mon amour ne faisait qu'augmenter. À prix d'or, le marquis séduisit ma bonne et obtint qu'elle lui ferait avoir un tête-à-tête avec moi. La vue inopinée de mon amant fit une telle sensation sur moi que je m'évanouis. Il me retint dans ses bras, et, le monstre, profitant de mon état, me ravit l'honneur. Le plaisir me faisant revenir à moi, l'état dans lequel je me trouvai ne me laissa aucun doute de ce qui venait d'arriver ; je fondis en larmes ; mais je n'avais pas la force de me plaindre, chérissant mon vainqueur, je laissai seulement échapper quelques soupirs et des mots entrecoupés ; mais le marquis sut si bien faire par ses protestations et son langage séducteur que je lui pardonnai. Un tendre baiser fut le sceau du raccommodement. Depuis ce moment, le marquis venait passer une partie des nuits avec moi.

DE MADEMOISELLE RAUCOURT 5l

de l'ancien régime ne doit pas, à elle seule, porter ce poids de l'ostentation de ce vice. La crise de vertu de la Terreur jacobine ne l'arrachera pas à tout jamais du sol de France, et, sous le Directoire, plus effronté

En vain, je le pressais de parler à mon père pour nous unir, mais toujours il éludait sous de vains prétextes, et j'étais assez bonne que de le croire. Enfin, nos jouissances me procurèrent un état qui ne laissait plus la possibilité de reculer notre établissement. Je le dis au marquis, qui me promit que dans quelques jours il en parlerait à mon père, n'attendant pour cela qu'une lettre de Paris. Mais quel fut mon étonnement lorsque le lendemain mon père me dit que le marquis était venu de grand matin prendre congé de lui, partant pour son régiment et qu'il l'avait chargé de me faire ses adieux. Je pensai me trouver mal. Aussitôt après le diner, je remontai à mon appartement et lit part à ma bonne du départ du marquis. Elle me rassura en disant que, sans doute, c'était pour alïaire pressée que — e n'avais rien à craindre de sa tendresse. On croit aisément ce qu'on désire ; mais, disais-je en moi-même, pourquoi ne m'a-t-il point écrit? Enfla, j'avais passé quatre jours dans les plus cruelles alarmes, lorsque ma bonne me remit une lettre du marquis. Il me marquait que sa famille ayant disposé de lui, il ne pouvait jamais m'appartenir, que je n'eusse rien à craindre de son indiscrétion. Que quant h l'état où j'étais, il donnerait à ma bonne tout ce qu'il faudrait pour qu'on ignore mes couches et qu'il se chargerait de l'enfant. A peine eus-je^ lue cette lettre que je tombai évanouie ; ma bonne eut toutes les peines du monde à me faire revenir. Une fièvre brûlante s'empara de mes sens. Hélasl elle mit tin à mon martyre. Je fis une fausse couche, et, grâce à ma bonne, personne n'en sut rien. Ma jeunesse et mon tempérament me rappelèrent à la vie, quoique j'aie été prête à descendre au tombeau. Ma convalescence fut des plus longues, je devins mélancolique et pris la plus grande antipathie pour les hommes. Cela fut même jusqu'au point de diminuer l'amitié paternelle. Je pris la résolution d'aller au couvent. J'en demandai la permission à mon père. Il m'en marqua sa surprise, en disant qu'il cherchait à m'établir. Je l'assurai que je n'avais nulle envie de me marier, prétextant ma grande jeunesse. Enfin, persécuté par mes prières, mon père consentit à ce que je fusse au couvent et me mit à l'abbaye de ***. Là, éloignée des hommes, je recommençai à prendre mon enjouement. Je me liai étroitement avec sœur Dorothée. Notre amitié prit sa source dans sa grande aversion pour un sexe dont, comme moi, elle avait été le jouet. Mon amie me fit connaître des jouissances que je n'avais jamais éprouvées avec le marquis. Mon amitié s'accrut à un tel degré, que, pour ne jamais quitter Dorothée, je résolus de me faire relit gieuse. Mon père s'y opposa; mais une goutte remontée me l'ayatr

encore, impertinent et insolent on le verra reparaître. A cette époque, Raucourt n'avait point encore abdiqué son impudique souveraineté, et elle eût pu figurer avec avantage dans le petit tableau de mœurs que nous laisse du règne de Barras, vu sous l'angle spécial du lesbisme, ce contemporain qui s'indigne ets'étonne, s'écriant :

Quelles sont ces tournures de Ganimèdes que je rencontre partout? Ce sont des femmes qui ont la manie de s'habiller en hommes. Je trouve les moeurs et le bon goût également offensés

enlevé, je pris le voile. Mon année de noviciat allait être finie, je n'avais plus qu'un mois pour prononcer les vœux qui m'enchaînaient pour la vie, lorsque ma chère Dorothée mourut. Sa mort fut pour moi des plus sensibles et je pensai la rejoindre. Mais ma jeunesse et la force de mon tempérament furent encore vainqueurs. Dès que je fus rétablie, je quittai le couvent. Ma vocation n'existait plus, et je ne pouvais supporter d'habiter un lieu où je goûtai tant de plaisirs et qui me retraçait sans cesse l'image de Dorothée. J'avais atteint l'âge où les lois me laissaient maîtresse de disposer de ma fortune. Je réalisai la mienne qui était en papier et j'achetai une terre, où, depuis près d'un an, je vis dans la plus grande solitude, seulement entourée de femmes : mais je sens que je ne puis me passer des jouissances auxquelles m'a accoutumée ma chère Dorothée, que je regrette et regretterai toute ma vie. Je suis venue à Pans pour tâcher d'y trouver une femme qui me plaise et qui puisse la remplacer. Je partagerai ma fortune avec elle et lui assurerai un sort après moi. Je suis fâchée, ma chère Victorine, que vous ne puissiez me convenir. Votre figure me plaît ; mais j'ai bien vu que vous n'étiez pas mon fait et ne vous prêtiez à mon goût que par complaisance. J'espère maintenant que vous n'êtes plus surprise. » — Je îui dis que non, je voulus tâcher de la faire revenir de son antipathie pour les hommes. — « Non, me ditelle, jamais ils ne me tromperont une seconde fois. » — Ensuite elle me pria de lui accorder de nouveau mes faveurs, j'y consentis aussitôt : eh bien, ma chère amie, elle m'a fait éprouver de nouveaux plaisirs. Je t'avoue que je ne voudrais pas me prêter souvent à de pareilles fantaisies. Je deviendrais peut-être tribade après cette seconde scène. Ma femme est partie en mettant encore vingt-cinq louis sur ma cheminée. Moi j'ai pris un consommé et me suis mise au lit, d'où, à sept heures du soir je me suis relevée, pour raconter à ma chère Eulalie la plaisante aventure qui m'était arrivée. » — Correspondance d'Eulalie... ; t. I, pp. 79-89-

par ces travertissemens. O femmes! vous que le génie delà coquetterie inspire tant, comme il vous égare quand il vous fait prendre nos habits! Que vous perdez d'appas en perdant vos chiffons!... Vous êtes Vénus sans sa ceinture!... L'air martial qui nous caractérise, n'est pas l'aimable timidité qui doit vous embellir. Sous nos habits, vous perdez toutes les grâces de votre sexe, sans en prendre jamais aucun du nôtre; tous ces heureux prestiges qui vous font tant aimer sont dans vos gazes légères et dans vos rubans! Ah! combien nous sommes peu inspirés par celles qui ont emprunté ces étoffes, ces coupes, ces formes qui ne sont faites que pour nous? Que je plains celui qui ne sentiroit pas la puissance qui existe entre la différence des habits! Femmes, pour toujours nous plaire, soyez toujours femmes (i)!

Littérature que tout cela ! Plaire à l'homme est, évidemment, le cadet des soucis de la tribade. Mais l'indication ainsi donnée en l'an VIII est précieuse, en ce sens qu'elle permet d'estimer les progrès de la dépra-

(i) Henrion, Encore un tableau de Paris... ; pp. 43, 44. — A l'époque de ce témoignage se rapporte cette anecdote contemporaine qui, tirée d'un petit ouvrage rare, peut être offerte en pendant à celle empruntée à la Correspondance d'Eulalie : « Mme S..., jeune veuve fort aimable, spirituelle, et âgée de tout au plus vingt-deux ans, avait le goût le plus décidé pour les plaisirs proscrits. Enfin, Mme S .. était la plus grande tribade de la rue des Arcis. Une certaine G... et une Am... étaient aussi chères à son cœur qu'Ulysse à Pénélope. Cependant, en prenant tous les instans du jour pour se livrer à ses plaisirs infâmes, le travail n'allait pas. [Elle était éventailliste.] La caisse était vide, il fallait manger, à moins que la boulangère ne fût de la même secte, il était probable que l'on n'aurait plus de pain sans argent ; pour le boucher, Ton ne pouvait espérer d'avoir un pot-au-feu sans espèces; deux fois trompé par sa femme, il avait quitté l'Amour pour Bacchus. Le propriétaire de la maison, usurier endurci, n'aimait que l'argent, et chacun sait que l'art d'aimer figure mal à côté de Carême. La position de Mme S... devenait fâcheuse de jour en jour. L'on ne pouvait quitter les loix de la volupté pour s'assujétir au travail. Les dettes étaient exhorbitantes; dans ce moment, Am... fait remarquer à la dame un jeune homme arrivé nouvellement de Strasbourg, et qui étoit logé dans la même maison qu'elle. L'espérance renaît, les cœurs s'ouvrent à la joie, l'on dresse les batteries, l'on vend le peu d'effets qui restent pour approvisionner la place ; un vêtement noir, que la

vation féminine par la suite. Le régime de Napoléon paraît y mettre bon ordre, du moins le vice ne tientil plus le haut du pavé avec une si éclatante violence. Il faut aller jusqu'à la Restauration pour le voir, derechef, dénoncé avec des détails précis et curieux par un policier. Ces indications données ici permettront, plus loin, de constater ce que le dix-neuvième siècle emprunta sur ce point au dix-huitième. Et ici ce n'est point un pamphlétaire qui parle, mais un fonctionnaire qui dépose et son témoignage vaut d'être recueilli :

Rien ne saurait égaler la dépravation, qui va toujours croissant, des dames de maisons, et d'une certaine classe de filles publiques, qui blasées sur les plaisirs créés par la nature pour le parfait bonheur de l'homme et de la femme, s'efforcent d'en

dame avait fait faire après la mort de son époux, est nettoyé, il en avait besoin, car il servait de lit de repos à Carline, chienne favorite de Mme S... Am... sert de femme de chambre; G... de dame d'honneur, et cela faute d'en trouver une véritable. Les plans d'attaque étant ainsi dressés, on se prépare à faire une sortie. Am... fait l'avantgarde, S... le corps d'armée et G... reste sur le derrière, partie qu'elle avait étendue. On rencontre l'ennemi qui, trop faible, n'oppose aucune résistance, il se rend prisonnier, offre sa rançon qu'on lui refuse en lui rendant la liberté. Une telle générosité demande des attentions, le tems est beau, le jeune homme propose un dîner aux Prés Saint- Gervais, qu'on accepte avec enthousiasme. On part, on arrive, on se met à table, on boit, on mange, on rit, on danse, on s'amuse, on revient, on se couche, chacun chez soi s'entend. Le lendemain matin, le jeune homme va rendre visite ; le café est sur la table ; la dame, sujette aux attaques de nerfs, en a éprouvé une terrible la nuit ; elle est au lit; on déjeune près d'elle. G... et A... sortent et sont longtems. En se tournant dans le lit, le fichu se dérange, il laisse voir deux monticules surmontés d'un bouton de rose. Les désirs se font sentir. Le jeune Strasbourgeois prend une main ; on le repousse doucement ; il est transporté. Il prend un baiser, on lui reproche sa témérité, après que le larcin est fait. 11 redouble d'audace... il allait... Les deux vestales rentrent. Chaque chose se remet à sa place. On joue l'embarras d'une part; il est réel de l'autre. Enfin, la dame fait tant qu'au bout d'un mois, le btrasbourgeois, qui n'a rien obtenu, est

chercher d'autres auprès de leur sexe, en sacrifiant au culte de Lesbos; et, ce qui révolte au dernier degré, c'est qu'il existe de ces femmes abominables qui donnent sur leur dégoûtante lasciveté, des leçons de théorie et de pratique. C'est presque toujours sous les habits d'homme que les proxénètes de ce genre de débauche circulent dans la capitale; et, depuis la fameuse Raucourt, dont le nom est en grande vénération parmi ces impudiques créatures, ce goût dépravé s'est étonnamment accru. Mais la police ayant dans ses mains les moyens de comprimer, d'arrêter au moins les progrès de cette dépravation, est bien coupable de la laisser s'accroître sous ses yeux. Elle a les noms des coryphées et de ces androgynes, si fameusement éhontées, dont l'une tient une espèce d'académie chez elle, où, par d'exécrables manœuvres, on sait attirer des jeunes filles sans expérience, et des femmes dont la légèreté n'a pu éviter le piège (i).

amoureux fou ; il ne connaît aucun frein ; il propose sa fortune et sa main. L'on accepte la dernière en considération de la première qui est immense. Il jette l'argent à poignées; tout se prépare ; les trois femmes, qui sont prévoyantes, et qui craignent quelque retour fâcheux, s'habillent à neuf aux dépens du futur. Mais que leur bonheur devait être de courte durée ! La veille de ce jour si désiré, le jeune homme qu'on croyait sorti, entre chez la dame sans être aperçu : il voulait la surprendre agréablement, il marchait sur la pointe des pieds. Il entend soupirer, il écoute et reconnaît la voix de Mme S... Elle était sur son lit. Il la croit indisposée ; il ouvre l'alcôve. Dieu! quel tableau dégoûtant ! Toutes trois dans l'état où l'on représente Eve! Sa surprise égale son horreur. Il referme l'alcôve avec indignation. « Femme infâme, dit-il, vous m'avez trompé! Je remercie le ciel qui m'a fait voir l'abyme où j'allais m 'engloutir. Fuyez de cette maison si vous ne voulez pas que je fasse connaître vos débauches! » Il sortit à ces mots, et Mme S..., craignant l'éclat, changea de logement et alla dans un faubourg de la capitale cacher sa honte et ses excès, et faire des éventails pour gagner du pain. » — Chronique scandaleuse de 1800 pour l'an 1H01, recueil d'anecdotes, jugemens, méchancetés et vérités sur les hommes du jour, les artistes, auteurs, acteurs, entrepreneurs : ceux qui sont connus et ceux qui veulent se faire connaître ; ceux qui ont de l'esprit et ceux qui croyent en avoir ; Paris, an IX-1801 ; d., in-18, pp. 76-82.

(1) Biographie des commissaires de police et des officiers de paix de la ville de Paris, suivie d'un essai sur l'art de conspirer et d'une notice sur la police centrale, la police militaire, la police du château des Tuileries, la police de la garde royale, la police de la place, la police des alliés, les inspecteurs de police, la gendarmerie, les

On a remarqué, à plusieurs reprises, la place importante tenue par la fille publique dans le contingent lesbien. Toutefois elle y a une rivale sérieuse: l'artiste lyrique ou dramatique. Est-ce que la fille du tréteau n'est autre que celle qui, hier, fut sur le trottoir? Ce serait à présumer. « L'abominable société que celle des comédiens ! dit Baptiste aîné, l'acteur, à sa femme. Quittons le plus tôt possible cette nouvelle Sodome et Gomorrhe! On y pratique les vices les plus dégoûtants (i). » Il n'exagérait aucunement. Point de théâtre de Paris dont on ne feuillette les annales, sans rencontrer, impudique et triomphante, la lesbienne. Quant à les compter, peine superflue : cela dépasse le croyable. Est-ce l'Opéra ? Sans compter Sophie Arnould , sur laquelle il faudra revenir, on y trouve la Salle, la Salle à qui le Parnasse satyrique consacre cette épigramme :

Sur la Salle, la critique est perplexe : L'un va disant quelle a fait ?naints heureux; L'autre répond qu'elle en veut à son sexe : Un tiers prétend quelle en veut à tous deux. Mais c'est à tort que chacun la dégrade, De sa vertu on peut être certain :

Resnel soutient qu'elle n'est pas tribade, La Grogne (2) dit qu'elle n'est pas putain (3).

prostituées de la capitale, Vidocq et sa bande ; ouvrage publié sur le manuscrit de M. Guyon ; Paris, 1826, in-8, p. 217.

(1) L'Amateur d'autographes, ier août 1862, p. 237. — Antoxin Reschal, Vénus damnées ; documents curieux et rares sur la galanterie au dix-huitième siècle; Paris, s. d., in-8, pp. 78, 79.

(2) La Grogne, danseuse, amie de la Salle.

(3) Parnasse satyrique du dix-huitième siècle, réimprimé d'après l'édition originale (Neufchâtel, 1874) ; introduction par Guillaume Apolinaire; Paris, s. d. [1912], in-18, p. i3. — Volume faisant partie du Coffret du Bibliophile, à la Bibliothèque des Curieux, 3e série.

DE MADEMOISELLE RAUCOURT 5j

Est-ce l'Ambigu ? Et c'est alors Mlle Bourgeois, entre autres, dont une biographie dit qu'il court à son sujet « un certain bruit qui n'est pas à son avantage » qui veut « que l'amour a peu d'attrait pour elles (sic), qu'elle fuit les hommes et donne la préférence à son sexe (i) ». Mlle Bourgeois a dix-huit ans. Sont-ce les petits théâtres populaciers du boulevard du Temple ? Qu'on ouvre alors Le Désœuvré ou V espion du boulevard du Temple, volume, il est vrai, « diabolique »etqui «contient les anecdotes les plus scandaleuses contre les acteurs, les actrices, les auteurs du boulevard » contées, assurément, «avec la plus grande liberté », voire avec « une plume libertine ou sale (2)», mais, en beaucoup de pages, singulièrement véridique. On y trouve dénoncée la demoiselle Rivière, de chez Nicolet, qui entretenait des « gouines » ; puis la danseuse Langlois, « petite tribade qui en conte et s'amuse avec toutes les autres danseuses », et, encore, cette Verneuil, qui, sous le nom de Vermeille, figure avec de si édifiantes lettres dans la Correspondance d'Eulalie, et, enfin... (3). Mais tout ceci ne suffit-il point ? On l'imagine. C'est un grand fleuve qui à travers Paris, du pavé au boudoir, du salon au théâtre,

(1) La chronique scandaleuse de l'an 1800... ; pp. 204, 2o5.

(2) Abbé François-Valentin Mulot, Journal des choses intéressantes que j'ai eu occasion de sçavoir concernant la littérature et les littérateurs, publié par Maurice Tourneux dans les Mémoires de ta Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France ; Paris, 1902, in-8, t. XXIX, p. 114. — L'abbé Mulot, né à Paris, le 29 octobre 1749, fut grand prieur de l'abbaye de Saint-Victor et se maria, à la sécularisation du clergé, avec une ancienne maîtresse, Marie-Thérèse Patin. Il mourut à Paris le 9 juin 1804.

(3) Mayeur de Saint-Paul, Le Désœuvré ou l'Espion du boulevard du Temple ; chronique scandaleuse des petits théâtres du boulevard du Temple... ; pp. 76, 91, 139.

roule son large flot de boue, opaque et lourd, que rien n'arrête dans sa course et qui emporte vers quels estuaires obscurs et misérables, les épaves de la grande ville chez laquelle a soufflé le vent des antiques Sodomes. Et celle qui, aujourd'hui, triomphante et glorieuse, résiste à la violence de son courant et le domine du haut de son tréteau où régnent messieurs les comédiens du Roi, cette Raucourt, belle comme la tragédie elle-même et dangereuse de tous les poisons que retient sa coupe symbolique, verra, elle aussi, venir le jour du naufrage, le grand flux qui, vieillie, fanée et ruinée, l'emportera vers ses havres où dorment les lamentables cadavres des prêtresses du mauvais Amour.

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