‹ Le cénacle libertin de Mlle Raucourt (de la Comédie-Française)Chapitre 6 sur 38 · L EPOPEE DE LA BANQUEROUTE · texte numérisé non relu

L EPOPEE DE LA BANQUEROUTE

Perdue par son luxe, Raucourt fait banqueroute. — Son goût pour le vice lesbien est une des causes de sa ruine, d'après les Mémoires secrets. — L'actrice en fuite. — Elle est chassée de la Comédie- Française. — Elle veut partir en Russie. — La demoiselle Souck.

— Son passé galant, d'après les rapports de police. — Sa liaison avec le président de Lesseville. — En Prusse, elle est la maîtresse du prince Henri. — Elle part avec Raucourt. — Retour à Paris. — Les « bonnets à la Raucourt ». — Exploits de créanciers. — Les scandales de Souck. — La terreur saphique chez les bourgeois. — Raucourt arrêtée. — Un mot sur certaines mœurs de Marie-Antoinette. — Les dettes de la tragédienne et la générosité de la reine. — Raucourt maîtresse du prince de Ligne. — Le voyage aux Pays-Bas.

— Fausses lettres de change. — L'infamante aventure de Hambourg.

— Echo d'un suprême procès.

Selon toute apparence, c'est du temps de sa liaison avec le marquis de Bièvre — et quel fâcheux éloge de sa galante mémoire ! — que Raucourt prit goût au vice saphique et s'y adonna avec une complaisance voluptueuse sans égale. On conçoit bien que la précision documentaire est difficile à apporter dans un tel point et qu'il se faut contenter de la vraisemblance des dates fournies, de-ci, de-là, par la chronique scandaleuse et indiscrète. Au reste, les détails de la pre-

mière banqueroute de Raucourt vont nous fixer, — et édifier.

Les sacrifices faits pour elle par de Bièvre l'avaient mis en goût de luxe. On la voit avoir maison de campagne, hôtel à Paris, équipage, et mener grand train. Elle vit dans la splendeur et le rare. Tableaux, livres, bijoux, robes, tout est à profusion chez elle, payé ou non, et les billets sont en circulation. Qui ne lui ferait crédit parmi ces requins qui suivent le sillage des jeunes actrices dont la beauté est valeur marchande et qui peuvent trouver entreteneur de haut vol à leur choix? Jolie figure trouve toujours preneur. Et quand la demoiselle est de la troupe des « comédiens françois » c'est double chance et un risque en moins. Et puis prêteurs et usuriers sont là, et les lettres de change sont susceptibles de renouvellements. Du lendemain qui s'inquiète? L'échéance vient cependant, et, certain jour, il faut se rendre à l'évidence : le gouffre est creusé, et de son abîme noir, l'ongle crochu et ricanante, la hideuse banqueroute se lève et se dresse. Un peu plus de trois ans, Raucourt a vécu dans cette quiétude et cette folie, souscrivant des billets par ici, promettant par là, et, l'argent aux mains, le jetant où et à qui? Le coup est brusque et certes bien inattendu. Le 5 mai 1776, elle a loué cet hôtel, dont, déjà, il fut parlé, derrière les Porcherons, à la Barrière- Blanche. Et, quelques jours plus tard, c'est la banqueroute. Tout craque et croule : il ne demeure qu'à décamper promptement. C'est à la date du 3 juin suivant que les Mémoires secrets annoncent cette nouvelle bien parisienne :

DE MADEMOISELLE RAUCOURT 6l

Il étoit réservé à nos jours, écrivent les rédacteurs, de voir la plus brillante actrice de la Comédie-Françoise pour la stature et la noblesse théâtrale, assez dénuée de ressources pour faire banqueroute. La demoiselle Raucoux vient de disparoître pour cette raison. Sa luxure immodérée, son goût pour l'art des tribades l'a empêchée de trouver parmi notre sexe les secours qu'elle s'y seroit ménagés; il est vrai qu'il n'est pas moins étonnant qu'elle en ait manqué dans l'autre genre de plaisir auquel se livrent des dames du plus haut parage. On sait que ce vice est fort en vogue et sûrement, nous ne serons pas privés longtemps de la comédienne qu'on regrette (i).

Le fait de la disparition était bien certain. Comme aujourd'hui, c'était alors la ressource des débiteurs désireux de se soustraire aux ennuis des procédures compliquées. Paris leur en offrait les faciles ressources. Le lieu d'asile existait encore et pour les créanciers il était inviolable. Les filous, escrocs, faiseurs de libelles et fauteurs de fausses lettres de change en usaient de même pour se dérober aux recherches delà police, ce qui fut d'un abus si effronté, qu'en 1787, le Roi y dut mettre bon ordre (2). L'enclos du Temple, qui, tout en appartenant à l'ordre de Malte, dépendait du comte d'Artois, frère de Louis XVI, comme le Luxembourg dépendait de Monsieur, le futur Louis XVIII, cet enclos était en particulière faveur auprès des banqueroutiers de tout poil et de tout vol. Raucourt, tout naturellement, s'y était réfugiée dans l'instant de l'orage. Elle ne se souciait guère d'être saisie par les gardes de commerce, porteurs de contraintes par corps à son égard. Ainsi désarmés, les créanciers n'avaient plus qu'à tenter de

(1) Mémoires secrets... ; t. IX, pp. 124, 125.

(2) H. Mon' in, L'État de Paris en 178g ; études et documents sur l'ancien régime à Paris ; Paris, 1889, in-8, p. 384.

tirer leur épingle du jeu et à entrer en composition. Mieux valait essayer de sauver de la débâcle quelques poignées d'écus que de risquer d'y laisser ses liards. D'ailleurs, une jolie femme... protégée par de grands seigneurs... de puissantes dames... Ma foi ne pourraiton pas s'arranger à l'amiable? On le crut. Le 12 juin les gazettiers ramassent le bruit qui court : « Comme cette actrice est au Temple ainsi qu'on l'avait prévu, à l'arrangement de ses affaires, on ne doute pas qu'elle ne reparaisse bientôt (1). » Mais ce n'était point là chose à arranger ses affaires à la Comédie. Décamper, fort bien, mais jouer? Dès la fuite de Raucourt, les gentilshommes de la Chambre s'étaient occupés de l'incident. En vérité, la demoiselle en prenait à ses aises! En conflit avec ses camarades jalouses des prérogatives de leurs emplois, en conflit avec l'administration où pleuvaient les rugueux papiers timbrés des oppositions, elle était la semeuse de désordres et de discordes, la brebis galeuse qui empoisonnait le troupeau comique. Aussi Messieurs de la Chambre prirent à son égard une décision énergique, et, dès le ier juin, ils l'exclurent de la Comédie par un arrêt sévère et bref dont les archives de la Maison gardent cette expédition :

Nous, maréchal duc de Richelieu, pair de France, premier gentilhomme de la Chambre du Roi;

Nous, maréchal duc de Duras, pair de France, premier gentilhomme de la Chambre du Roi;

Sur le compte qui nous a été rendu de la conduite de Mlle Raucourt et de la manière dont elle a quitté la Comédie, avons arrêté qu'à compter du 28 may 1776, elle seroit rayée du tableau

(1) Mémoires seo-ets... : t. IX, p. i3i.

des Comédiens François du Roi, et qu'à compter de ce jour, elle n'aura plus rien à répéter des sommes pour lesquelles elle étoit employée en cette qualité dans la troupe de Sa Majesté.

Paris, ce i" juin 1776.

Signé :

Le Mal duc de Richelieu, Le Mal duc de Duras.

Pour copie conforme à l'original.

Desentelles (i).

Chose curieuse : cette mesure rigoureuse ne semble point avoir ému outre mesure ni Paris, ni Mlle Raucourt. La ville, si avide des spectacles, si curieuse des aventures de ses comédiens, si passionnée pour leurs débats et si intéressée pour leurs querelles, paraissait admettre avec une tranquille indifférence ce décret si préjudiciable aux intérêts des nombreux créanciers de la belle. Jolie femme trouve toujours couvercle à son pot, mais être de la Comédie lui était une corde de plus à Tare de l'amour. Amèrement les créanciers de Mlle Raucourt durent épiloguer sur cette sévère décision. Et ils eurent raison, car elle acheva la ruine de leurs espérances en décidant la tragédienne à aller tenter la fortune ailleurs. Au début de juillet, on apprenait que « la demoiselle Raucourt n'ayant pas voulu accéder aux arrangements que lui proposoient ceux qui s'étoient entremis d'une négociation avec ses créanciers, a préféré de s'expatrier. On assure qu'elle est partie pour la Russie (2) ». Est-elle de cette

(1) Archives de la Comédie-Française; dossier Raucourt.

(2) Mémoires secrets... : t. IX, p. i52.

époque la lettre qu'on connaît d'elle, où elle informe un prince qu'elle est décidée à porter ses talents en Russie, et sollicite de ce prince son appui auprès de l'ambassadeur des Moscovites? « Dites-lui, mandet-elle, ce qui est vrai, que j'emporte avec moi la tragédie française qui était un des points de gloire de la nation, qu'il est digne de son auguste souverain d'ouvrir un asile honorable à un talent unique dans son genre (1). » Ce lui était permis, puisque chassée de la Comédie, elle n'était plus sous la puissance de l'arrêté du ij septembre 1763, du duc de Duras, interdisant aux comédiens d'aller à l'étranger sans permission expresse (2). Mais, dans l'occasion, sa liberté ne lui servit de rien et Pétersbourg déclina l'honneur de donner asile à la Sappho errante et proscrite. Cependant Raucourt quitta Paris, voire la France. Elle laissa ses créanciers se débattre, factures et mémoires à la main, devant les commissaires du Châtelet, saisis de sa banqueroute ; de Bièvre racheter à Lacroix, directeur des Fermes Générales, le petit hôtel de la Barrière-Blanche (3); Saucerotte père et mère, escroquer aux poseurs et gardiens des scellés, de minimes épaves de la catastrophe; et, la conscience légère, elle gagna le large. Point seule, toutefois. Elle était accompagnée d'une créature curieuse et bizarre qui, à

(1) Catalogue de la collection d'autographes Baylé ; vente du 23 décembre 1 835 ; Paris, i885, in-8, pièce n° 144, vendue 20 francs.

(2) Eugène Laugier, Documents historiques sur la Comédie-Française pendant le règne de S. M. l'Empereur Napoléon I", précédés de tous les actes qui régissent la société du Théâtre Français depuis sa fondation, le 25 avril 1680, jusqu'à nos jours ; Paris, i853, in-8, p. 22.

(3) Comte Gabriel Mareschal de Bièvre, Le Marquis de Bièvre.., p. 97.

Pl. III.

Portrait de la Raucourt dédié a Madame du Barry. (D'après la gravure de Ligée.)

partir de ce moment, tient une large place dans sa vie. Cette demoiselle était une nommée Souck, Sourques ou Souques, dite encore, en des pièces de procédure, Sallate de Sourque(i). Ailleurs on la voit dite Jeanne- Françoise-Marie Souck, mais les rapports de police affirment qu'elle débuta dans la galanterie en 1762, sous le nom de Desouches, lequel elle changea en celui de Léonore et Duchesse (2). Ses origines, au reste, demeurent mystérieuses. Il est généralement admis qu'elle était Allemande (3). Un contemporain la dit « jolie blonde, Allemande, mais lesbienne d'origine (4) ». Par ce vice on devine son point de contact avec Mlle Raucourt. Mais elle n'avait point toujours juré par Lesbos et ses oeuvres, car la police des mœurs est prodigue en renseignements sur ses déportements galants et honnêtes dans leur déshonnête professionnelle. Souck, on l'a vu, débuta vers 1762. Elle faisait des passades chez une maquerelle fameuse du temps, la Carlier, où elle connut, selon toute vraisemblance, le marquis de Breteuil, fils du ministre. Cette liaison ne fut pas pour plaire outre mesure à Mme veuve de Breteuil, la mère, laquelle obtint contre Souck un ordre du roi et la fit enfermer à la Salpêtrière. Elle en sortit, toutefois, et ce fut pour être en-

(1) Plainte rendue le 12 novembre 1776 par Jean-Baptiste Legrand, portier, gardien de scellés, par-devant le commissaire au Châtelet Claude-Louis Boulanger, contre Mmes Raucourt et Souck, pour menaces et insultes. — Archives Nationales, série Y, 12681. — Emile Campardon, Les Comédiens du Roi de la troupe française... ; p. 25o.

(2) Rapport de police du 3o octobre 1762. — Documents inédits sur le règne de Louis XV ; Journal des inspecteurs de M. de Sartines ; Bruxelles, Paris, i863, in-18, p. 2i5.

(3) Chateauneuf, Les Dix Mélanges... ; p. 257. — Emile Campardon, Les Comédiens du Roi de la troupe française... ; p. 25o.

(4) Chateauneuf, Les Dix Mélanges... ; p. 257.

tretenue par le marquis de Persan, « qui lui fait beaucoup de bien ». Lequel? Ce lui fit contracter le goût immodéré des grandeurs, car elle se fit, dès lors, de sa propre autorité, baronne de Soucques (i). Ensuite elle donna dans le beau monde, la robe et le Parlement, et devint la maîtresse de M. Leclerc de Lesseville, président delà cinquième chambre des enquêtes et requêtes, demeurant rue de Mauconseil. Ce Lesseville courait le tendron avec zèle. En octobre 1761 il avait magnifiquement meublé et installé, rue d'Orléans, à la porte Saint-Denis, la demoiselle Thierry, fille d'un ferblantier de la rue du Roi-de-Sicile (2). Plus tard, il passa à une demoiselle Keri (3), avant que de donner dans les astucieux panneaux de Souck. Il paraît qu'il ne triompha pas dès la première attaque et que la coquine lui sut tenir la dragée haute à point. Ce lui réussit puisqu'un bulletin de police, à ce propos, se transforme en véritable bulletin de victoire pour Souck:

Cette demoiselle n'a pu tenir à la générosité du président, qui, d'entrée de jeu, lui a donné un papier au porteur de 8.000 livres, qu'elle a fait escompter sur-le-champ, et le lendemain lui a témoigné sa reconnaissance à l'ordinaire avec une foule de choses attrayantes, que M. de Lesseville fit apporter chez elle

(1) Rapport de police du 3o octobre 1762. — Journal des inspecteurs de M. de Sartines... ; p. 21 5.

(2) Rapport de police du 3o octobre 1761. — Journal des inspecteurs de M. de Sartines... ; pp. 53, 54.

(3) Rapport de police du 25 octobre 1762. — Journal des inspecteurs de M. de Sartines... ; p. 210. — En 1765, à en croire les rapports de police, M. de Lesseville faisait encore « toutes les folies » pour la demoiselle Keri. Elle s'affublait alors du titre de « baronne de Monmany ». — Cf. rapports de police du i3 décembre 1765 et du 17 juillet 1767, dans Camille Piton, Paris sous Louis XV; Rapports des inspecteurs de police au Roi ; 3e série : Paris. MCMX, in-8, pp. 60, 220.

avec environ la moitié de son argenterie, qu'elle aurait gardée avec le même sang-froid que le billet, si le valet de chambre du président, gémissant de la bonhominie de son maître, ne lui eût fait entendre que M. de Persan, connu pour très violent, venant à s'apercevoir de l'infidélité de sa maîtresse, par quelques-unes de ces pièces d'argenterie, commencerait par la corriger et pourrait bien le jeter lui-même par les fenêtres, s'il se trouvait sur son chemin (ce sont les expressions mêmes de ce domestique). A ce récit, le président ayant frémi de peur, est accouru chez cette demoiselle d'où il a remporté sa vaisselle, avec promesse de la dédommager en argent comptant. On le mènera loin dans cette maison, s'il ne fait une prompte retraite (1).

Les détails complémentaires de l'aventure manquent, malheureusement. Mais on peut deviner que M. de Lesseville ne fut pas mené très loin, et que bien d'autres lui succédèrent. Mais Souck, figurativement parlant, était un gouffre. Un beau jour, elle aussi, fît banqueroute. Son passif était de 400.000 livres, tout simplement (2). Et, elle décampa. Était-ce cette désinvolture qui la devait faire chérir par Raucourt? En tout cas, le précédent peut éclaircir quelque peu l'équipée de 1776, sinon lui servir de prologue. Elle passa en Allemagne, et, à la suite de circonstances assez peu claires, se lia avec le prince Frédéric-Louis- Henri de Prusse, fils de Frédéric-Guillaume Ier, roi de Prusse, et de Sophie-Dorothée, fille de Georges Ier, roi d'Angleterre. J'ignore la date exacte de cette liaison, mais le prince devait avoir la cinquantaine, étant né à Berlin le 18 janvier 1726. Depuis 1752, il était marié à la princesse de Hesse-Cassel. Son nom,

(1) Rapport de police du 3o octobre 1762. — Journal des inspecteurs de M. de Sartines... ; p. 21 5.

(2) Paul Robiquet, Theveneau de Morande ; étude sur le dix-huitième siècle ; Paris, 1882, in-8, p. 1 53-

aux cœurs français, rappelait l'humiliation de Rosbach. Il y avait fait élever la colonne commémorative qu'en 1807 déracinèrent les troupes impériales. Ce prince donnait dans la philosophie. Dedans son château de Rheinsberg, où il mourut le 3 août 1802, il vivait entouré d'idéologues. Toutefois il rendait des devoirs à Vénus, à preuve Souck. « Cette femme, célèbre à plus d'un titre, a-t-on écrit à propos de cette aventure, avait été autrefois la maîtresee du prince Henri de Prusse, des bras duquel elle avait dû s'arracher afin d'éviter le ressentiment du monarque prussien, frère de son amant. Ce roi n'avait pas vu, en effet, sans déplaisir le luxe excessif de la courtisane, luxe qu'alimentait le prince Henri. Ce dernier, dans la crainte que sa maîtresse ne fût emprisonnée, lui conseilla de regagner prudemment Paris (1). » Ce n'est pas à ce motif que la rupture de Souck avec le prince fut attribuée par Pidansat de Mairobert qui s'ingénia à multiplier les scandaleuses révélations et les indiscrètes anecdotes sur les lesbiennes de son temps. Dans une apologie de l'amour saphique, qu'il attribue à Raucourt, il fait dire par celle-cià Souck: « Illustre étrangère... vous avez préféré aux bienfaits, à l'amour d'un prince, frère d'un grand roi, les affections plus douces et plus vives de votre sexe. Vous avez repoussé sesembrassements augustes pour mes embrassemens (2). » Je pense que la crainte de la maréchaussée prussienne n'y avait point nui. Au reste, de

(1) Mademoiselle Raucourt, dans Le Musée féminin ; Paris, s. d., gr. in-8, p. 19.

(2) Apologie de la secte anandryrne ou exhortation à une jeune tribade, par Mlle Raucourt, prononcée le 28 mars 1778, dans L'Espion anglois... ; t. X, pp. 221, 222.

gens fort bien informés, c'est là l'avis, et dans les Mémoires secrets, à la date du 22 mars 1776, la chose est contée sans ambages :

Cette fille obligée de quitter Paris, abymée de dettes montant à plus de 400.000 livres, est allée faire un tour chez l'étranger; après avoir rôdé dans différents états, elle est tombée à Berlin où le prince Henri, frère du roi de Prusse, est tombé amoureux d'elle et l'a comblée de biens, mais son excessive magnificence envers elle ayant excité l'attention du monarque prussien, ce prince a tremblé pour sa maîtresse, et craignant que son frère ne la fît expulser ou maltraiter plus durement, il lui a conseillé de retourner en France. Elle est revenue à Paris, chargée des dépouilles des étrangers et surtout de cette Altesse (1).

Telle était l'amie avec laquelle Raucourt fila au loin au mois de juin 1776. « Sûrement nous ne serons pas privés longtemps de la comédienne qu'on regrette », prophétisaient, le 3 juin, les Mémoires secrets (2). C'était dit à merveille, car, en octobre suivant elle réapparaissait, flanquée de Souck. « Mademoiselle Raucoux se montre de nouveau ici », consignent, le 20 octobre 1776, les collaborateurs de Bachaumont (3). Ses créanciers étaient donc apaisés? Apparemment que oui, car Souck y avait mis, en amie complaisante, du sien. Elle « s'était mise à la tête des affaires de sa camarade » et, héroïquement, avecun dévouementcertes bien admirable, elle sacrifiait en sa faveur « la fortune dont le prince Henri l'a enrichie et l'enrichit encore (4) ». Ce donna quelque répit à Raucourt. L'absence lui avait été favorable et la faveur publique lui

(1) Mémoires secrets... ; t. IX, pp. 71, 72.

(2) Mémoires secrets... ; t. IX, pp. 124, 125.

(3) Mémoires secrets... ; t. IX, p. 242.

(4) Mémoires secrets...; t. X, p. 275.

était revenue. Rare plaisir! Éloignée, elle avait donné le ton à la mode. Les femmes portaient des « bonnets à la Raucourt (i) », caractérisés principalement, — léger hommage à la banqueroute, évidemment! — « par un petit panier percé qui les surmonte (2) ». Mlle Raucourt en fut « très flattée ». Elle pouvait briguer d'autres lauriers.

En arrivant à Paris, revenue de ce voyage qui demeure assez mystérieux et qui, souvent, est confondu avec celui qui sera à raconter plus loin, une désagréable surprise l'attendait. Quelques mois auparavant, à un sieur Bernard, maître fondeur, rue de la Vieille-Draperie, en la Cité, elle avait signé pour 1 3.6oo livres de billets, qui paraissent bien avoir été de complaisance. Profitant de son absence, Bernard fit saisir les meubles de la demeure de Raucourt et poser les scellés, ce pourquoi, le 16 décembre 1776, elle porta plainte contre lui, ledit Bernard ayant « fait contre la comparante une procédure monstrueuse tendant à la déshonorer (3) ». Mais, en attendant, l'accès de sa maison lui était interdit, et, peu fâchée, sans doute

(1) Les souvenirs et les regrets du vieil amateur dramatique ou lettres d'un oncle à son neveu sur l'ancien théâtre français, depuis Bellecour, Lekain, Bri^ard, Preville, Armand, Auger, Feulie, Paulin, Belmont, Grandval; Mmes Dumesnil, Clairon, les deux Sainval, Preville, Hus, Doligny, Bellecour, Fanier, jusqu'à Mole, Larive, Monvel, Vanhove, Fleury,Dcsessarts,Da%incour,Duga^07i, Mmes Raucourt, Vestris, Contât, Ollivier ; Paris, 1829, in-18, p. 147. — Cet ouvrage, dont l'auteur est Arnault, a été réimprimé dans le format in-8, en 1861.

(2) Mémoires secrets... ; t. IX, p. 242.

(3) Plainte rendue le 16 décembre 1776 par Mlle Raucourt, par devant le commissaire du Châtelet Hugues-Philippe Duchesne, contre le sieur Bernard. — Archives Nationales, série Y, 15284. — Emile Campardon, Les Comédiens du Roi de la troupe française... ;

pp. 252, 253.

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de l'aventure, elle s'en fut prendre gîte chez Souck, grande rue du Faubourg-Saint-Denis. Souck, dans un immeuble pacifique, y était locataire de Me François Marbel, sculpteur, de l'Académie de Saint-Luc. Un mois après le départ de sa locataire, en juillet 1 776, Mfl Marbel, inquiet pour ses loyers, avait fait pratiquer la saisie des meubles et effets de Souck, ainsi que d'un cheval de selle possédé par cette amazone. Ce qui avait trouvé Raucourt chez elle, attendait donc, de même, Souck à son domicile. Là les sieurs Jean- Baptiste Legrand, ancien jardinier de la dame, et Pierre-Nicolas Voiturier, praticien, gardaient les scellés. Ce n'intimida pas Souck. Aidée de Raucourt, elle s'ingénia à déménager clandestinement des tableaux, voire le cheval, ce qui fit intervenir Legrand. Il en résulta un fier esclandre où Souck s'émancipa à dire au gardien des scellés les choses les plus affligeantes et les plus cruelles qu'il soit possible d'imaginer. L'ère des quotidiens scandales s'ouvrit. Jour et nuit, accompagnées de leurs domestiques, Souck et Raucourt firent dans la maison « tumultes, tapages, bruits et scandales avec des poêles, chaudrons et fouets de poste ». Ce monde irascible buvait sec, et, les fioles vidées, se promenait, de nuit, dans la cour, attiffé de draps blancs sur la tête, le tout « afin d'exciter le comparant de sortir de sa loge, le maltraiter et même l'assassiner, ainsi qu'il en est menacé ». De quoi, le 22 novembre 1776, terrorisé et claquant des dents, Legrand fut porter plainte au commissaire du Châtelet Claude- Louis Boullanger(i). Dans ces aubades, M0 Marbel eut

(1) Emile Campardon, Les Comédiens du roi de la troupe française... ; pp. 24g, 25o, 25i.

sa part. Le surlendemain, devant le même commissaire, il allait conter ses malheurs, les persécutions qu'il avait à subir de Souck et de « la demoiselle Raucourt, à lui totalement inconnue ». Inconnue!... O beaux lauriers tragiques des débuts de 1772, vous n'aviez jamais fleuri pour ce propriétaire, bourgeois et sculpteur!... Mais la demoiselle Raucourt, cependant, s'était chargée de se faire connaître. Avec Souck, ses laquais et ses femmes, toute la journée elle menait grand bruit dans la maison. Les locataires voisins, rentrant de nuit, étaient rossés d'importance. Quant à lui, propriétaire, il était sous le coup de terribles menaces, au point qu'il n'osait pas coucher chez lui, « crainte d'accident », et d'autant plus que le cadenas de sa porte avait été fracturé (1). Ah ! Ah ! il avait posé des scellés et opéré des saisies! Bene, bene. Et, dans la cour, titubaient et vociféraient les cortèges de fantômes alentour la loge où se tenait le concierge épouvanté. Chaque jour, au reste, amenait son scandale. Après le propriétaire, c'étaient les créanciers qui revenaient à la charge. Mais ceux de Souck avaient affaire à forte partie. Le 25 mars 1775, deux d'entre eux, Bertrand etDelpech, marchands d'étoffes de soie, rue Saint-Honoré, faisaient, par le sieur Guillon, huissier à cheval du Châtelet de Paris, poser les scellés chez l'Allemande. Thomas-Philippe Violet, cavalier de robe courte, et un sieur Auge, furent constitués gardiens des scellés. La même nuit, habillées en hommes, Souck et Raucourt, « accompagnées de divers particuliers, » faisaient le siège de la maison, à deux

(1) Emile Campardon, Les Comédiens du roi de la troupe française... ; pp. 25i, a52.

heures après minuit. La porte fut enfoncée avec de magnifiques jurons, Souck « jurant le saint nom de Dieu », comme cette abbesse de Maubuisson, Allemande comme elle, qui blasphémait par les quatorze bâtards qu'avait portés son ventre. Les gardiens des scellés s'enfuirent épouvantés et coururent chercher la garde, laquelle fut injuriée, mais n'en fit pas moins vider les lieux (i). Mais c'étaient là les dernières belles nuits de l'épopée des banqueroutières. L'argent avait fondu ou les créanciers avaient trop exigé, on ne sait, mais il est certain que Paris leur devenait intenable. Déjà la maison de la grande rue du faubourg Saint- Denis avait dû être abandonnée et Raucourt s'était réfugiée rue du Vert-Bois, à la paroisse Saint-Nicolasdes-Champs, vers la fin de 1776(2). Néanmoins, elle continuait à rouler carrosse, car ce fut au moment d'y monter pour aller à la promenade de Longchamp, que, le mercredi saint, 26 mars 1777, elle fut arrêtée et conduite à la prison du For-1'Évêque (3). Elle n'y demeura que quelques heures. « Une main bienfaisante l'a retirée de ce mauvais pas (4). » Quelle main? Un biographe anonyme n'a pas craint de la dire « royale » tout en demandant : « A quelle main gé-

(1) Plainte rendue le 27 mars 1777 par Thomas-Philippe Violet, gardien de scellés, par-devant le commissaire du Châtelet, Pierre- François Simonneau, contre Mlle Raucourt et la dame Souck pour menaces et insultes. — Archives Nationales, série Y, 15476. — Emile Campvrdon, Les Comédiens du roi delà troupe française... ; pp. 253,

(2) Procès-verbal de l'arrestation de Mlle Raucourt pour dettes. — Archives Nationales, série Y, 12 189. — Emile Campardon, Les Comédiens du roi de la troupe française... ; p. 255.

(3) E.-D. de Manne, Galerie historique des comédiens françois...; p. 3i3.

(4) Mémoires secrets... ; t. X, p. 82.

néreuse devait-elle la liberté? Nous ne pourrions le dire avec certitude. Toutefois, le lendemain, Mlle Raucourt se rendait à Versailles d'où elle ne revint que le joursuivantf 1). » Ce renseignement est certainement inexact, car, le lendemain, 27 mars, au coin de la rue du Vert-Bois et de la rue Saint-Martin, Joseph Lapierre, garde de commerce, arrêta Raucourt en vertu d'une sentence du Châtelet du 8 mars précédent, pour un payement de quatre lettres de change du montant de 3.200 livres, tirées de Caen, l'année précédente, et acceptées par elle. Conduite au Châtelet, elle y trouva l'avocat des créanciers qui requit son écrou dans les prisons de la ville. Le lieutenant civil fut plus clément et ordonna au sieur Lapierre de la reconduire, galamment, chez elle (2). De cette erreur d'un biographe de Raucourt, il ne faudrait pas conclure à la non-intervention de Marie-Antoinette dans la libération du 26 mars. Cette libération est certaine et évidente. Le même auteur ne laisse pas de s'indigner du « honteux attachement » de la reine pour la tragédienne (3). On ne plaidera point ici, à nouveau, ce procès si délicat de Marie-Anteinette lesbienne (4).

(1) Mademoiselle Raucourt, dans Le Musée féminin... ; p. 16.

(2) Archives Nationales, série Y, 1218g. — Emile Campardon, Les Comédiens du roi de la troupe française... ; pp. 255-258.

(3) Mademoiselle Raucourt, dans Le Musée féminin... ; p. 17.

(4) Sur cette question je renvoie le lecteur aux différents ouvrages dans lesquels j'ai étudié les relations saphiques de la reine : Les Pamphlets libertins contre Marie-Antoinette, d'après des documents nouveaux et les pamphlets tirés de l'Enfer de la Bibliothèque nationale ; Paris, s. d. [1909], in-18 ; Madame de Polignac et la Cour galante de Marie-Antoinette, d'après les libelles obscènes ; Paris, MDCCCX, in-8 ; Les Maîtresses de Marie-Antoinette; Paris, s. d. [1910J, in-18. On trouvera, sur le même sujet, quelques éléments d'appréciation dans mon volume : Marie-Antoinette libertine ; bibliographie critique et analytique des pamphlets politiques, galants et

Peut-on ranger Raucourt parmi ses maîtresses ? Je ne puis me prononcer là-dessus, mais je remarquerai, en passant, que des lesbiennes notoires formaient l'entourage immédiat de la Reine dans son privé. Parlant de leurs fêtes saphiques et privées, un des acteurs de l'affaire du Collier observe que « les Mailly, les Laval, les Vaudreuil, lesGuiche, les Lebrun, etc., étaient tout autant des prêtresses qui faisaient l'ornement et les délices de ces fêtes nocturnes (i) ». Rien ne permet d'ajouter Raucourt à cette énumération, mais comment ne pas être quelque peu tenté de le faire, quand, un peu plus de deux ans plus tard, on voit Marie-Antoinette donner à la lesbienne des marques de faveur singulièrement éclatantes ? C'est au moment où Raucourt cherche à rentrer à la Comédie, et où les comédiens s'y opposent, arguant du chiffre considérable de ses dettes. Ces dettes sont de 200.000 livres. En novembre 1777, xMarie-Antoinette est disposée à les payer (2). Ce ne résout pas l'affaire ; le 28 avril 1779, Raucourt fait cette rentrée si longtemps attendue. Et, le 17 septembre suivant, on lit dans Bachaumont: « On évalue jusqu'à deux cent mille livres les dettes de Mlle Raucoux et l'on croit que la cour n'est pas éloignée de les payer (3). » Les paye-t-elle vraiment? Possible. Mais j'observe qu'à partir de ce moment

obscènes contre la Reine, précédée de la réimpression intégrale de quatre libelles rarissimes et d'une histoire des pamphlétaires du règne de Louis XVI ; Paris, MCMXI, in-8.

(1) Rétaux de Villette, Mémoire historique des intrigues de la cour, précédé d'un avertissement relatif à l'affaire du collier et aux mémoires justificatifs de la comtesse de Valois de la Motte; Neuchàtel, 1872, in-18, p. 29.

(2) Mémoires secrets... ; t. X, p. 275.

(3) Mémoires secrets... ; t. XIV, p. 182.

Raucourt cesse de jouer de comiques romans à ses créanciers. Quelle part Marie-Antoinette a-t-elle à cette pacification ? Je pose la question et laisse aux apologistes de la guillotinée du 16 octobre 1793 le soin de prouver qu'en Raucourt elle s'évertuait à protéger, tout simplement, l'art dramatique malheureux et persécuté. Optime.

En attendant la vie devenait impossible à Paris pour Raucourt. Créanciers et gardes de commerce lui courraient sus de toutes parts. Peu d'amants, — et ce par dégoût, car Souck n'est-elle point là? Plus de feux à la Comédie. Scellés et saisies partout. Alors, elle prit le parti de s'exiler une seconde fois. Le i3 avril 1777 on écrit: « xMlle Raucoux n'a pas échappé longtemps à la poursuite de ses créanciers; on la croit arrêtée de nouveau ou cachée ou obligée de s'enfuir (1). » C'était vers les Pays-Bas autrichiens qu'elle s'était dirigée. Il paraît qu'avant de quitter Paris elle avait écrit au prince Henri de Ligne pour lui demander de la recevoir avec Souck, l'inévitable. Galamment le prince répondit par ce billet dont je ne vérifie point l'authenticité :

Venez, venez, belle Vénus; je ne suis point le dieu Mars; en revanche, je puis vous offrir pour asile mieux qu'une tente et pour reposer vos charmes plus qu'un lit de lauriers. Mais venez seule, je vous en prie, les amours brabançons se montrent jaloux en diable, même de leur ombre. J'ai connu près de vous cette demoiselle Souck dont vous me parlez; sans être beaucoup plus qu'une ombre de cette espèce, elle déplaisait beaucoup à ces amours-là, et se croyant d'une certaine puissance, ils seraient intraitables sur le fait du partage de leurs prérogatives. Adieu,

(1) Mémoires secrets... ; t. X, p. 99.

DE MADEMOISELLE RAUCOURT 8l

belle Hermione, ne tardez point à m'arriver; je n'ai point d'Andromaque et mes fureurs ne sont pas redoutables (i).

Toutefois Souck accompagna Raucourt à Bruxelles. Les deux femmes étaient suivies de deux hommes, leurs commensaux habituels : le caissier de la Comédie, qui, avec 40.000 livres avait levé le pied, ce qui prouve que c'était déjà alors qu'en ces cas on prenait son vol vers Bruxelles, et un sieur P..., qui n'est point autrement désigné que sous la qualité d'auteur des Variétés (2). Ce joli quatuor, au reste, ne vécut pas longtemps aux frais du prince de Ligne, un an à peine. En prenant congé de son Hermione, l'amant lui glissa une lettre de change de 2.000 louis. Négociée le même jour, il n'en demeura pas un écu le lendemain (3). Ce qui se passa par la suite demeure assez vague et confus. On a raconté que la tragédienne se trouva fort gênée. P..., l'auteur des Variétés, lui conseilla sans plus de faire de fausses lettres de change signées du prince Henri de Ligne. L'opération ne fut point très difficile et les billets mis dans la circulation, les louis touchés, Raucourt et Souck filèrent dans la Hesse. Mais le Landgrave du lieu ne badinait point sur ces matières. Il fit saisir ces dames, les raser et fouetter. Toute meurtrie du cruel châtiment, la tragédienne trouva la force de mander au prince de Ligne :

Ah! prince, venez arracher de la main d'un barbare ce fouet qui profane les charmes que vous avez adorés. Hélas ! si vous

(1) Mademoiselle Raucourt, dans Le Musée féminin...; p. 18.

(2) Chateauneuf, Les Dix Mélanges... ; p. 257.

(3) Chateauneuf, Les Dix Mélanges... ; p. 257.

tardez, ils seront méconnus des yeux charmans de Votre Altesse (i).

Et le prince paya. Voilà la version de l'affaire dite de Hambourg, version que n'a recueilli aucun biographe de Raucourt. Il en est une autre, la version classique, si je puis écrire, laquelle figure, le i5 juillet 1778, dans les Mémoires secrets et ne contredit que dans certains détails celle ci-dessus rapportée :

Les lettres de Hambourg apprennent que Mlle Raucoux, qui s'étoit retirée dans cette ville avec la demoiselle Soucie, non moins renommée qu'elle pour le vice dont on accusait la première, s'y étant permis des escroqueries, qui ont attiré l'attention de la justice, ces deux courtisannes, malgré l'étalage de leurs charmes, ont été condamnées à être fouettées, marquées et bannies. Quelle chute pour l'une, dont le début à la Comédie- Françoise lui avoit attiré une célébrité sans exemple jusque-là, et pour l'autre ayant vu dans ses fers le frère d'un grand Roi (2) 1

Ces deux récits ne sont point inconciliables, puisqu'on sait que Hambourg relevait d'un des trois landgraviats de la Hesse. Le fond doit en être admis. L'épisode marque, d'ailleurs, la fin des errances de la lesbienne et de son amie. Soeurs dans la volupté, elles le furent dans la honte et le scandale. Cela devait, semble-t-il, les réunir dans une indéfectible amitié. Hélas ! celle-là, du moins, ne résista pas aux âpres exigences de l'intérêt. En mars 1808, on voit Souck poursuivre Raucourt et lui réclamer, croit-on deviner,

(1) Chateauneuf, Les Dix Mélanges... ; p. 258.

(2) Mémoires secrets... ; t. XII, p. 42.

des sommes prêtées naguère (i). A la barre des tribunaux civils, toutes deux traînèrent les lambeaux de cette amitié condamnée et impure. Mais combien d'années étaient passées alors ? Trente ans déjà! Et c'étaient de vieilles femmes, ruinées et effondrées, épaves d'un passé dont, fidèle, leur demeurait l'écho des scandales, le bruit des disputes avec les créanciers, les algarades avec les recors, huissiers et commissaires, et, peut-être, au fond d'un tiroir oublié, la poussiéreuse liasse jaunie des papiers timbrés de ce temps où, fringantes, piaffantes, parées de l'éclat de leur jeune insolence et de leur joyeuse impudicité, elles menaient grand train le joyeux cortège de leurs banqueroutes resplendissantes...

(i) Lucien Lazard, sous-archiviste de la Seine, Répertoire alphabétique du Fonds des domaines [Préfecture de Ja Seine; archives départementales] ; Paris, 1894, in-8, p. 188.

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