‹ Le cénacle libertin de Mlle Raucourt (de la Comédie-Française)Chapitre 8 sur 38 · RÉCEPTION D'UNE TRIBADE DANS LA SECTE DES ANANDRYNES · texte numérisé non relu

RÉCEPTION D'UNE TRIBADE DANS LA SECTE DES ANANDRYNES

[D'après une estampe contemporaine.)

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DE MADEMOISELLE RAUCOURT gt)

jugeaient de la production avec un intérêt hâtif et quelque peu dédaigneux, dont témoigne leur note du 25 mars 1775 :

La plaisanterie qui court les cercles sous le titre d'Anbnaux rares de la Joire, porte principalement sur les demoiselles Arnoux, de Raucoux, Mimi, Dubois, du Thé, Beauvoisins, d'Ervieux, etc.; la méchanceté de la première, l'impudicité de la seconde, la bêtise de la quatrième, sont assez bien caractérisées. Du reste on y trouve des filles peu connues et qui ne méritent pas d'être tirées de la foule (1).

De Raucourt il y était dit. sans plus : « La demoiselle Raucourt fait voir la grande louve des bois, ainsi nommée à cause de son humeur dévergondée. On avait beaucoup vanté cette bête, mais elle est très paresseuse. Elle est très sensible au son de l'or et, pour quelques écus, donne la patte (2). » S'indigner? On n'y pouvait perdre son temps. Au reste, les jours et les nuits de la tragédienne n'y eussent point suffi, car les fleurs vénéneuses de ce parterre de l'ordure et de la diffamation jaillissaient en gerbes pressées de ce terrain qu'elle avait si admirablement préparé à leur éclosion. Et, après les livres imaginaires, c'étaient les annonces non moins fantaisistes qui ajoutaient à l'assaut des ironies injurieuses. Toutes, et c'est chose curieuse, avisent les amateurs de l'ouverture de cours de prostitution. En voici deux, saisies au hasard, et à l'exemple desquelles on se peut tenir :

Mlle Raucour, de la Comédie-Française, toujours occupée à se rendre utile, ouvrira chez elle, pendant la nuit, un cours de ga-

(1) Mémoires secrets... ; t. VII, p. 3i6.

(2) Mademoiselle Raucourt, dans Le Musée féminin... ; p. 14.

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lanterie très intéressant sur les gestes, les postures et les instrumens que les dames doivent employer entr'elles, quand leur goût ou la nécessité les réduisent à coucher ensemble : il n'y aura que les tribades qui entreront et on s'adressera pour prendre ses billets chez le prince d'Hénin (i).

La suivante figure dans une soi-disante Notice des raretés de V Académie Royale de musique, ou feuille périodique servant de supplément aux affiches et annonces du 18 août iy82,et c'est une banderille de plus dans l'épiderme de la lesbienne :

La Dlle Rosalie, élève d'Arnoux, Souke et Raucourt, vient d'ouvrir chez elle un cours de b...; toutes les femmes seront reçues à spéculer; les hommes n'entreront qu'en payant (2).

Et ce sont, encore, des dénonciations badines, des informations qui prennent prétexte de la curiosité du public, et où, avec Raucourt, la Saint-Huberty, Sainval et Malignan, sont englobées sans discrétion :

Ces dames se réunissent quelquefois pour céiébrer avec les initiées les mystères de la bonne déesse. Nous avons tenté l'impossible pour être admis incognito, dans cet intéressant comité. Nous n'avons pu encore réussir. Nous ne désespérons pourtant pas de nous y insinuer; et si le public accueille avec indulgence ce léger opuscule, nous donnerons le supplément dans lequel nous lui ferons part de nos découvertes (3).

(:) Etrennes à la vérité ou almanach des aristocrates... ; pp. 38,

(2) Le vol plus haut ou l'espion des principaux théâtres de la ca pitale. contenant une histoire abrégée des acteurs et actrices de ces mêmes théâtres, enrichie d'observations philosophiques et anecdotes récréatives ; dédié aux amateurs; à Memphis, chez Sincère, libraire, réfugié aux Puits de la Vérité ; 1784, in-8, p. 12b.

(3) Almanach des adresses des demoiselles de Paris... ; dans Hector Fleischmann, Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal... ; pp. 173,

Avec le supplément promis, et non paru, privonsnous de ces découvertes. Mais ces exemples de l'injure donnés, on peut se demander si, visiblement, la conduite de Françoise, ce qu'on ne pouvait ignorer de sa vie privée et ce qu'offrait sa vie publique, autorisaient ce débordement d'insultes, ce feu d'artifices de sanglantes ironies. Ayant examiné, recueilli et contrôlé les dires des contemporains, il faut reconnaître qu'elle doitêtre privée, dans le cas, des circonstances les moins atténuantes. « D'ignobles aventures ou la couvrent de ridicule et de mépris ou la font dévaler au niveau de la brute (i). » Ce n'est point exagérer le scandale. Il semble que Raucourt ait eu, ce qu'on pourrait dire, le point d'honneur de son impudicité, l'orgueil public de son vice. Toutefois, il parut bien, tout d'abord, qu'elle y mit de la discrétion et une certaine réserve. Ainsi, le hasard seul fit connaître le genre de ses relations avec une demoiselle Desmahis, fille galante de son métier, laquelle avait eu, du temps où elle vivait « avec un Anglois », le duc de Durfort pour greluchon, c'est-à-dire ce que Voltaire appelle un maquereau (2). C'était une courtisane « agaçante et jolie (3) », à laquelle le prince de Monbarrey ne demandait pas mieux que de porter intérêt. Certaine nuit il pénétra chez elle et la trouva dedans ses draps avec Raucourt (4). A la suite de quoi il priva la demoiselle Desmahis des

(1) Chateauneuf, Les Dix Mélanges... ; p. 40.

(2) Rapport de police de novembre 1772. — Paris sous Louis XV ; rapports des inspecteurs de police au roi, publiés et annotés par Camille Piton; Paris, MCMV, in-8, irc série, p. 87.

(3) Mademoiselle Raucourt, dans Le Musée féminin... ; p. 42.

(41 Mémoires secrets...: t. XXXIV, pp. 16, 17, 18. — Lefeuve, Les Anciennes Maisons de Paris ; histoire de Paris rue par rue, maison par maison; Paris, Leipzig; 1875, in-18, t. V, p. 144.

témoignages de sa bonté. L'histoire sue, le fut évidemment par M. de Monbarrey, car, en d'autres circonstances on voit Raucourt user d'une décente discrétion dans ses aventures. Une petite note nous renseigne sur celle qu'elle eut avec Mlle Dervieux, dont le nom n'est point tout à fait obscur dans les fastes scandaleux de la galanterie :

Nous ne devons pas laisser ignorer au public les tendres fureurs dont Mlle Raucoux s'est sentie embraser pour Mademoiselle d'Hervieux et le tendre retour dont elles ont été payées. Malgré le mystère dont on cherche à envelopper ces tendres amours, les curieux n'ont pas ignoré la durée de cette liaison ; on a vu Mademoiselle Raucoux s'évader furtivement toutes les nuits des bras de la charmante d'Hervieux par la petite porte de la bibliothèque qui donne sur le grand escalier, et aller regagner sa voiture, déguisée en homme, après avoir essayé à en remplir le rôle chez sa tendre maîtresse (r).

La carrière libertine de Mlle Dervieux ne se termina cependant point dans l'impénitence finale, car elle s'acheva par son mariage avec l'architecte Bellanger, ce Bellanger, « l'élève de Vitruve », qui avait fait les beaux jours d'amour de Sophie Arnould, autre lesr bienne. Ce ne fut donc point elle avec qui Raucourt vécut publiquement par la suite. Elle était quasi en ménage avec une jeune drôlesse, laquelle avait un fils. « Lorsque des relations de théâtre m'appelèrent chez elle, raconte Arnault, où demeurait alors une jeune femme à qui l'on reprochait de n'avoir plus d'amants, vingt fois j'ai trouvé ma Lucrèce en redin-

(i) Chronique arétine ou recherches pour servir à l'histoire des mœurs du dix-huitième siècle; première livraison; à Capree, 1789. in-8, p. 61.

gote et en pantalon de molleton, le bonnet de coton sur l'oreille, entre sa commensale qui l'appelait mon bon ami, et un petit enfant qui l'appelait papa (i). » Charmant croquis d'intérieur! Alexandre Dumas prétend avoir connu l'enfant et la mère, laquelle mourut vers i832 ou i833 (2). Du coup les pamphlets ne sontils point justifiés et leurs auteurs admis au bénéfice d'une amnistie, dont ils se sont d'ailleurs, fort allègrement passés? N'ont-ils point le vraisemblable pour eux, quand ils attribuent à la tragédienne cet alerte et significatif petit billet à la dame Gourdan, procureuse notoire du temps :

Ce 8 juillet 1780.

Hier, madame, il y avait avec vous aux Italiens, une jolie personne. Si vous voulez me l'envoyer pour passer la nuit avec moi, je vous donnerai six louis. Je suis tout à vous (3).

Épître apocryphe, certes. Mais ne savons-nous pas que « Mlle Gourdan est à toutes mains », qu'elle « fournit des filles aux hommes et des hommes aux femmes », et que même, elle procure « aussi aux tribades des succubes », nom dont on désigne « les patientes dans les combats amoureux de femme à femme (4) » ? Ainsi les traits authentiques du privé de l'impudique Françoise viennent confirmer ceux

(1) A.-V. Arnault, Souvenirs d'un sexagénaire... ; t. I, p. 320.

(2) Alexandre Dumas, Mes mémoires... ; t. III, p. 292. — J'observe que, relativement à la Raucourt, Dumas a effrontément pillé et plagié Arnault.

(3) Correspondance de Madame Gourdan, dite la Comtesse; introduction et notes par Jean Hervez ; Paris, s. d., in-18, pp. 76-77. — L'édition citée ici est celle du ColTret du Bibliophile à la Bibliothèque des Curieux.

(4) L'Espion anglois... ; t. X, p. 190.

qu'imaginent les libellistes. Et ils ne font qu'imaginer, les pauvres hères ! S'ils savaient tout, et la vérité ! Mais le peu de ce qu'ils savent ou présument, suffit. Et ils vont bon train. Moins, cependant, que leur héroïne que, libérée des espèces et des maîtresses de vie commune, nous avons à suivre maintenant dans ce grand monde où règne le lesbisme et dont elle fait les délices damnées.

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