‹ Le CentavreChapitre 12 sur 39 · LETTRE LONGUE A LA BIEN-AIMEE · texte numérisé non relu

LETTRE LONGUE A LA BIEN-AIMEE

fiévreuses pour qu'aucun baiser s'y appuie; mes tempes trop serrées

pour qu'aucun enthousiasme s'y exalte ! ! Mon âme ambitieuse rêve de

décorations étrangères, mais ce sont les droits de chancelleries qui l'embêtent ! » — Je m'assis pour transposer ce bel élan au pratique : (( Et puis ! — ce ne serait plus cette vie ridicule qui nous perd l'estomac ■ oui, ridicule, où l'on traîne tous les soirs, de kummels en cocktails, dans les petits théâtres et dans les music-halls pour venir s'échouer sans lai m devant des soupers nauséeux — nauséeux. Pour ce qu'elles nous donnent, nos amies de louage, avec l'éternelle excuse maussade de quelque salpingite à soigner et l'écœurante bestialité de leurs sommeils ! (On ne peut pourtant pas toujours en prendre plusieurs). Mal à la tête et mauvaise bouche, avec la compensation un peu insuffisante de les engueuler de temps en temps — vraiment il n'y a pas lieu ! ». L'attendrissement reprit : (( Une gentille petite femme à soi ! On irait dîner chez elle, de temps en temps, avec un mari aimable, affable et discret, que l'on pourrait considérer comme un invité. On la saluerait aux premières et on la piloterait aux expositions. Les chers amis vexés

diraient : (( Elle n'est pas mal Seulement moi, tu sais, les fâmmes

du monde, ça me rase. )) — Et puis elle ne serait pas toujours

fatiguée, la petite femme à soi ; — on se ferait son professeur à forfait — on fait toujours beaucoup de progrès en enseignant. Et puis

— et puis le soir elle ne serait pas là, elle ne nous tannerait pas de

ses « si tu crois que j' m'amuse ! », on aurait de bonnes soirées pour lire, tranquille, pour travailler enfin aux beaux livres projetés — les

livres « à paraître », les livres qui ! Et puis quelle économie !

sans compter les sommes fabuleuses et zolistes qui me viendront de ces romans si beaux que j'aurais enfin le temps d'écrire — Seulement qui ? » Comme je me prenais au sérieux ! Une glace était là où j'aurais pu me rire au nez. je m'y souris — au nez — , avec indulgence : (( C'est

bien le diable si je ne trouve pas Il la faut douce sans fadeur,

blonde sans frisure au fer, mince sans corset, élégante sans notes en retard chez son couturier, entre vingt-cinq et trente, passionnée sans \h ! Si j'insérais une annonce au Journal ! »

Et

96 I,Ë CENTAVRË.

Et ce fut alors — Bien-aimée — que je me ressouvins de vos chers grands yeux verts et noirs aux cils longs, de vos yeux plutôt que de tant d'autres yeux clairs ou sombres. Je me souvins que vos mains étaient très dignes de la métaphore des petites colombes blanches — et surtout que vous portiez une belle bague à saphyr. Je me souvins de votre taille ronde, des lignes de vos bras et de votre nuque dorée — et surtout de la draperie trouvée de votre robe de mousseline de soie simple. Je me souvins de votre sourire étonné, de votre voix infléchie et nette — et surtout

Ne soj'ons pas trop difficiles : cette rêverie égoïste et vague fut la première où votre image me chatouilla de volupté, et j'en veux chérir le souvenir quand même. Je me suis levé, me frottant les mains, en pensant : (( C'est tout à fait mon affaire )> ; cela manquait d'un peu de douceur, — mais n'était-ce pas vraiment bien notre amour ? Nous sommes tout à fait notre affaire.

Et voilà — Bien-aimée — voilà comment zigzagua le coup de foudre qui m'incendia de mille feux échevelés. Bien des fois — plus tard — lorsque vous ne saviez que dire, (si souvent petite sotte chérie), vous m'avez demandé, en avançant le menton et les genoux : « Gomment m'as-tu aimée ? )) Et je répondais dans un baiser très fouillé : « Du premier instant où je t'ai vue! » O Bien-aimée — je le répondrai encore. Nous avons quelquefois, hélas, trop besoin d'excitants au renouvellement des ivresses pour nous priver d'une phrase si précieuse.

Je fis le nécessaire pour vous revoir ; curieuses coïncidences : (( Comme on se rencontre à Paris ! ))

Première visite inoubliable et nulle — quelles niaiseries n'avezvous pas dites sur le dernier Lemerre de M. Marcel Prévost. (Timides lieux communs, avec des faveurs roses au cou; ah, chère amie — si nous nous quittons jamais, vous me devrez bien de la reconnaissance, je vous aurai garnie des meilleures opinions, et je sais seul combien il y avait à faire !) Vous parliez, (Tu parles !) — et je regardais vos dents ; vous savez combien je les aime. J'étais heureux aussi de vous voir cette robe de pékin rayée : une amis regrettée en portait toujours de semblables. Vous parliez — je sus que vous vous nommiez Geneviève : joli nom, si français, si distingué, si « comme il faut )) : et riche en diminutifs gentils — Viève, Ginette, Giji, Gino, Giniche. Xini, et même Louloute : je préparais déjà quelques assonnances de càlinerie ou d'extase. Vous parliez — puis M. Prévost, joli sujet pourtant, vous manqua sous les phrases, il y eut un silence qui me tut infiniment tendre — vous aviez les yeux baissés doucement, et je m'oppressais peu à peu à penser : « C'est elle que je vais aimer — aimer — robe, sourire, muqueuses et tout. Ces lèvres-là, ces dents, seront glacées d'émotion par moi. Mes gestes glisseront. Nous nous aimerons,

nous nous aimerons ! C'est elle qui me dira bientôt « J'ai troid aux

pieds )) en enlaçant les jambes ! ))

m Des

Des messieurs chauves survinrent ; vous me dites : « Revenez me voir. )) Je baisai avec piété la petite main blanche à bague bleue. J'allai dîner en triomphateur.

Pourquoi fallut-il, ce soir-là, que le souvenir vint me gêner des hanches et des cheveux de cette amie regrettée dont les robes rayées étaient semblables à la vôtre?

Ce fut ce souvenir importun qui me fit inviter une jeune personne gaie que tous ses amis nombreux se permettaient d'appeler Bébé — nous soupâmes sans retenue, et ce fut — Hoh ! — sur ce même divan qui devait nous devenir nuptial.

Bien-aimée, ce fut très mal de ma part, et si vous me le reprochez, je nierai. Avoir au premier soir si honteusement souillé — Hah ! — notre pur jeune amour naissant ! mais je vous jure que je pensais à vous tout le temps.

Le lendemain je vous offris l'encens réparateur de deux gros cigares de méditation d'amour.

(J'appelle « méditation d'amour )> les suites de petites chroniques à transitions insuffisantes par lesquelles nous croyons occuper nos pensées tandis qu'il se passe en nous des choses qui valent mieux que nous-mêmes. Il paraît que nos lectures sont causes de cela.

Le charme est profond d'abord qui vient de la première imagination d'un amour de jamais ou de demain. L'incertitude où l'on est des détails de la volupté personnelle que vous donnera celle à qui l'on veut penser force l'esprit inquiet à se no3~er dans les meilleurs souvenirs ; on s'enveloppe de l'idéal frôlement de toutes celles étreintes ou vues ; on défaille sous d'étranges lèvres, légères comme des regards — on s'aime dans son propre désir. Et c'est l'éternel féminin — « das ewig Weibliche )), mais certainement — que l'on veut, malgré soi et malgré tout, retrouver le premier soir dans l'indécise méditation amoureuse où l'on évoque celle que l'on va aimer.

Seulement cela ne dure pas, on se figure que l'on « pense )) — — malheur ! — et alors )

« Simple dilemme : les filles ou les femmes.

« Le

IOO LE CENTAVRE.

(( Le plus grave inconvénient de ces filles est que nous ne les (( aimons pas. L'Amour est semblable à ces cylindres de cristal qui (( reflètent belles les lignes difformes du dessin auprès duquel on les u place. Nous ne savons, auprès d'elles, ni nous passionner pour elles- (( mêmes, ni limiter notre enthousiasme aux seules beautés qui ont (( déterminé notre choix — alors les médiocrités nous blessent, et cepen- (( dant. nous contentant de mauvais prétextes, nous demeurons par (( lassitude : le lendemain nous ne nous en estimons pas davantage. (( De temps en temps nous nous attristons à constater qu'il suffirait de (( peu de choses pour que nous puissions recevoir du bonheur de « celles-là même dont nous ne savons obtenir que bien peu de plaisir. (( Car, si nous baisons leurs nuques chaudes en fermant les yeux dans (( leurs cheveux, il n'y a pas de différence, puisque nous les avons (( vaporisées partout de ce même parfum — et il y a d'autres tiédeurs (( pour nos lèvres ; mais il n'y a pas, pour occuper les intervalles de nos a admirations motivées, l'exaltation continue de l'amour, et notre atten- « tion qui s'éparpille se sera bientôt heurtée à quelque détail sans déli- « catesse — alors se flétira la sincérité de notre volupté même.

(( C'est pourquoi, malgré nous, parce que les sensations simples se « brisent et nous blessent, nous rechercherons, chaque jour davantage, « des choses artificielles et rances, nous efforçant, cela est triste à dire, de « nous dessécher l'âme au profit de sensibilités immédiates — devenant « le^ a-ecte- navres d'un ascétisme aussi ridicule que l'autre : parce que

0 l'équilibre est sans doute théorique.

« Il y aurait beaucoup de choses inutiles à dire. Ainsi : que les « béguins de ces filles peuvent bien mieux que les plus vrais amours il uniques satisfaire les petites vanités dont se mosaïque notre orgueil . " Mais ce n'est p£fi de cela qu'il s'agit. ))

« Alors —

" Il est une société limitée factice et transitoire qui mérite, par ce U qu'elle a eu d'élégant et de fiévreux, que des écrivains curieux s'eflor-

1 cent de glisser dans leurs phrases son parfum composé, pénétré de

(( l'énervcmcnt

LETTRE LONGUE A LA BIEN -AIMEE. loi

« l'énervement des lourdes soies froissées, tachées tout a l'heure, peuti être, par les doux visages qui ee soir se lorceront à sourire, des larmes a lourdes de leurs sanglots. Parfum moral semblable, vraiment, à celui u des tubéreuses qui se lanent, à celui de la chair qui vient d'aimer.

(( (Jette société mal homogène, qui se retrouve et se congratule aux u expositions d'art et aux représentations de certains théâtres, à quel- (( ques conférences et dans certains salons, ne se présente jamais plus u sincèrement — je crois — qu'aux réceptions de fin de journée : Dans a les halls encombrés de choses luxueuses et discordantes, des jeunes (( femmes gaies, élégantes de cette élégance de cinq heures que je pré- (( fère à toutes, sont légitimement frivoles sous leurs admirations pré- (( parées ; des jeunes gens s'empressent, un peu raides dans leurs lon- « gues redingotes noires; des wagnérismes s'échangent: un couple. (( s'écartant un peu. murmure quelques paroles rapides; des converu sations ingénieuses se tachent d'anachronismes — si précieusement a naïfs — mêlés à des psittacismes imprudents

a C'est, il me semble, la véritable image qu'il convient de conserver « pour illustrer le souvenir de ces spectacles délicats que ne pourront « s'empêcher d'aimer avec indulgence ceux qui en auront connu l'émo- « tion spéciale et douce — le frôlement — Irôlement des gestes et des (( regards, effleurement des larges manches plissées, effleurement aussi (( des idées, des sentiments et des œuvres. Tous ces gens, qui ne doi- « vent jamais atteindre ni à l'amour ni à l'enthousiasme, s'attardent « auprès avec des hypocrisies gracieuses et polies. Ils aiment ces choses, « mais ils sont épuisés et las. par éducation, par atavisme, par paresse ; « ils prolongent les débuts de tout parce qu'ils pressentent que cela « deviendrait médiocre ensuite; ils ne lisent pas les livres, mais « ils assistent aux conférences que font sur ces livres ceux qui les a ont feuilletés : ils ne comprennent pas les œuvres d'art, mais ils les a honorent de quelques formules apprises, et. parfois, les achètent: — « et tous ces vagues sentiments d'impuissance et de désir s'harmonisent a en le snobisme triomphant pour constituer à ces salons une atmos- « phère lourde, unique et pénétrante....

« Sur ces tréteaux-là — quelles femmes?

« Nulle époque d'amour ne fut plus lamentable que celle qui précéda « nos jeunesses. On y vit beaucoup déjeunes femmes, parlant avec un (( faux aplomb un argot d'ailleurs maladroit, se prêter, dans des entre- (( sols de mauvais goût, à des messieurs bien mis qui en avaient « exprimé le désir. Chamfort avait écrit : « Coucheries sans amour)), (( ces fois ce fut presque même sans volupté. On affecta des (( sentia ments » intenses, déplorablement pervers, poussiéreux d'avoir traîné « dans toutes les âmes entr'ouvertes, sirupeux et collants — mais les (( dénouements furent rarement tragiques, et ces liaisons s'achevaient « en bâillements. En vérité, je crois que ce furent surtout les amants « qui se montrèrent au-dessous de leur tâche; ils furent presque tous (( d'une correction semblable et fastidieuse. (( Jouer )) les romanciers à « la mode, soit — mais pour de si piètres drames il eut au moins fallu ((• (( brûleries planches »; jamais les jeunes femmes ne purent croire (( qu'elles se damnaient à des plaisirs si médiocres, et seule cependant « la crainte de quelque diable romantique et cornu eût pu donner (( quelque charme à tous ces décorsetages pressés, précédés d'une tasse « de thé trop clair et suivis d'un verre de vin d'Espagne trop sucré. — « On dit que souvent des intérêts matériels intervinrent.

(( 11 n'y eut guère de différence entre celles-là et celles qui res- « tèrent « honnêtes », — toutes, dans un coin de leurs âmes positives, a cultivèrent l'espoir d'un amour (( fort comme la mort », et que leurs (( belles âmes fussent enfin comprises. Des questions de convenance, « d'argent et de tempérament les distinguèrent. 11 faut excepter celles que U véritablement un amour — quelquefois conjugal — ou des scrupules a religieux ou maternels, maintinrent dans une fidélité choisie ou « acceptée. Les laides non comprises, elles furent en minorité, et très fX ennuyeuses. »

(( Aujourd'hui — cela est moins lamentable peut-être. Quelques « jeune^ femmes particulièrement douées ont subi l'influence de U l'époque d'une façon intéressante. 101 les ont attiré les regards et servi

(( de

Page 1