LETTRE LONGUE A LA BIEN-AIMÉE. IO
sans besoins d'argent, sans guère de curiosités, et un petit littérateur plus jeune qu'elle, physique ordinaire, pas riche de cinquante louis, auteur sans aucune gloire de certains sonnets et de vagues contes
(eussé-je eu du plus clair talent, d'ailleurs pour ce que vous auriez
pu L'apprécier ! ). seulement favorisé d'une belle confiance patiente et pas timide du tout, devait-on supposer qu'il réussirait à planter le pavillon à ses armes pour se conquérir un peu de bonheur? — (( Struggle for joy ! )) — que je me suis sympathique ! Ah, le premier jour où vos yeux se troublèrent, je fus content et gai d'orgueil — et pourtant : quelles seules mesquineries suffirent.
Sur le petit tableau noir (à mon mur, entre une eau-forte de Rops : « .Mors S3*phylitica » et une image anglaise de « The first interview of Werther and Charlotte))..) où je méthodise ma vie par formules, j'écrivis : « Jouir d'elle d'abord, l'aimer ensuite » — cela n'aurait pas déplu à Stendhal — et c'est cette phrase-là — Bien-aimée — cette vilaine phrase-là qui régla, brutale, mes attitudes près de vous. Pourquoi en aurai-je honte, puisque j'ai réussi? Si je m'étais alangui, si j'avais laissé balbutier toutes mes enfantines fureurs de tendresse, si je n'avais pas refoulé, — cela me fît-il mal? — tous les dangereux accès où l'on voudrait pour tout poser son front contre une épaule à toujours, vous vous seriez moquée par une peur vague de vous apitoyer, vous auriez ri, un peu nerveusement, vous m'auriez appelé « Grand bébé », vous m'auriez dit : « Je suis votre grande sœur ». Nous n'aurions pas été dupes de tout cela, malgré le charme spécial qui s'y traîne, mais j'aurais été vexé, vous peureuse, et il n'y aurait eu « rien de fait ».
Bien-aimée — je vous lis a la cour ».
J'imagine — et je ne dois pas me tromper — que vous m'avez trouvé assez insupportable d'abord. On s'habitue peu à peu. Je poursuivais entre temps, avec un admirable courage, la tache ingrate de vous amener à faire semblant de vous intéresser aux choses qui m'occupent. Réformer votre ameublement — quelles dépenses ! — charger peu à
peu
peu les guéridons nouveaux de plaquettes aux titres bizarres, reléguer les marines verdâtres qui vaguaient par vos murs.
Vous ne marchiez pas du tout. Comme cela vous a ennuyé ! Le bel enthousiasme ne devait s'embraser que plus tard — hélas ! en exagérations stupéfaites.
Mes phrases se succédaient; pas au hasard. C'était stupide; mais exprès. A ma treizième visite je vous expliquais déjà, en termes obscènes et chastes, soigneusement choisis la veille, qu'il me paraissait convenable et avantageux à tous deux, nécessaire à la marche du monde, que sous peu nous couchions ensemble. Je crus, au geste brusque que vous fîtes, n'avoir pas, avant explosion, le temps de vous persuader que vous ne m'aviez pas compris.
... Vous vous habituiez peu à peu.
... Dans une allée du Jardin des Plantes — presque un rendez-vous déjà, car ce que nous nous fichions des kangouroos ! ... — je m'aventurais déjà à la (( déclaration )) inévitable.
Je parlais depuis longtemps. Je parlais — ça ne me gêne pas beaucoup de parler — : (( certainement, en supposant que pour ainsi
dire l'enlacement sincère de deux amants au point de vue esthétique de ces particuliers .... ». « Avez-vous songé, madame, à la
joie glorieuse )) Je m'arrêtai brusquement. Vous posiez du bout de
l'ombrelle des petits trous symétriques dans le sable des allées.
Combien mon émotion était sincère! comme j'aurais voulu... voulu poser sur cette épaule, sans complications et sans attendre, tout le fardeau de mon naïf désir d'affection — mais ce n'était pas votre cœur qu'il fallait toucher — et mon émotion devait servir à scander d'autres phrases : « Il y a trop Longtemps que cela m'étouffe, je le dirai dussé-je ne plus vous revoir. Je vous désire. Je ne sais pas si je vous aime, je VOUS désire. Vos lèvres, votre gorge, votrecorps, vos yeux, vos lèvres...!)) Je portai la main à ma gorge; je pensais que mon (( dussé-je» était Vraiment fâcheux — on n'écrirait pas ces choses-là. Vous vous étiez;
levée