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CHAPITRE VI

On peut définir les sciences sociales comme ayant pour objet l'étude des lois générales qui régissent l'évolution de Tespèce humaine.

Ainsi qu'il a été expliqué au chapitre II, l'existence de lois générales dans l'évolution de l'espèce n'implique en aucune manière le fatalisme, la négation de la liberté de l'homme. En effet les sciences sociales ne s'occupent pas de l'individu, mais des groupes; il s'ensuit que les tendances communes s'accentuent et se renforcent, tandis que les différences individuelles s'effacent et se neutralisent en partie ou en totalité.

Par ordre d'importance, on peut classer comme suit les sciences sociales : histoire, droit, économie politique, démographie, statistique.

Histoire.

Pendant bien longtemps, l'histoire n'a été que le recueil des faits racontés d'une façon plus ou

moins intéressante. Scribebatur ad narrandum.

Au xvii'^ siècle, dans son Histoire universelle, Bossuet ouvre une voie nouvelle. Suivant lui, toute rhistoire des temps passés s'ordonne, s'oriente en quelque sorte, sur un grand événement, la venue du Christ, que tous les faits relevés ont pour objet de préparer et d'annoncer.

Vico imagine la série des trois phases, Tàge divin, l'âge héroïque, Tàge humain, par lesquelles, dans un recommencement perpétuel, les sociétés passent sans cesse, se mouvant sur une sorte d'hélice.

Au xviii^ siècle, Voltaire, dans son très rem.arquable Essai sur les mœurs, cherche à montrer l'humanité passant du fanatisme à la tolérance, de la barbarie à la civilisation.

A la même époque Montesquieu, reprenant sur un domaine plus vaste les méthodes de Guichardin et de Machiavel, s'efforce de déterminer par une analyse pénétrante les rapports nécessaires qui lient les hommes et leurs constitutions à l'influence des races, des milieux, des climats.

Herder enfm, dans ses Idées sur rhistoire de riiumanité, baptise le premier du nom de philosophie de l'histoire la science qui cherche à tirer du passé des conclusions et des enseignements pour l'avenir.

Au xix^ siècle, la philosophie de l'histoire prend un caractère plus précis par l'introduction, dans la suite des événements et des faits sociaux, du concept de séi^ies homogènes dont les termes, croissant ou décroissant pendant une certaine période, permettent d'induire l'évolution de ces faits ou de ces événements pour les périodes suivantes.

Prenons l'esclavage, par exemple; c'est là un fait social commun à toutes les civilisations antiques sans exception.

Au moyen âge, il est remplacé par le servage. La situation matérielle du serf est un peu meilleure que celle de l'esclave; sa situation morale très supérieure, puisque, devant Dieu et devant l'Église, il est placé sur le même pied que son maître.

Le servage à son tour a disparu ; la condition civile des domestiques et des ouvriers, aujourd'hui chargés de remplir l'office que remplissaient autrefois les serfs et les esclaves, est incomparablement supérieure, puisque le domestique et l'ouvrier n'exercent leurs fonctions qu'en vertu d'un contrat librement consenti et résiliable adnutum. Au point de vue politique et moral, ils sont placés sur la même ligne que le maître et le patron, jouissent des mêmes droits. Si, au point de vue social, leur condition est

inférieure, c'est qu'ils portent la peine de la négligence, de l'immoralité, ou du désordre des générations dont ils sont issus; mais la société leur offre des moyens de plus en plus perfectionnés (instruction gratuite, à presque tous les degrés pour les sujets distingués) pour leur permettre de rattraper le temps perdu ou mal employé par leurs ancêtres. Il y a certainement beaucoup à faire encore dans cette voie, mais, pour en revenir à la série historique, il est certain que Tesclavage est un fait social appartenant à une série décroissante et que, par suite, il est permis d'en espérer et d'en prédire la disparition. Cette introduction de l'idée de série dans l'histoire est due principalement à Saint-Simon et à son école.

Pour arriver à déterminer l'avenir des sociétés humaines les saint-simoniens groupent les événements en séries homogènes; ils partagent l'histoire en époques organiques, où le but à atteindre est senti, désiré, aimé par tous; et en époques critiques, dans lesquelles toutes les activités individuelles concourent à la destruction, à la dissociation d'un système social, politique, religieux, devenu suranné. En comparant deux à deux les époques organiques successives, ils espèrent pouvoir saisir au moins la direction de la courbe parcourue par l'humanité et déter-

miner à grands traits le sens de son évolution. (Voir, pour plus de détails, XExposition saintsimonienne dont la partie historique est l'œuvre principalement d'Hippolyte Garnot.)

Ils trouvent que les faits de guerre et d'exploitation de l'homme par l'homme forment les termes d'une série décroissante, tandis que les manifestations de l'activité pacifique se présentent toujours de plus en plus importantes et nombreuses. Ils en concluent que le but poursuivi par l'humanité est Fexploitation du globe par l'homme, au moyen de l'association universelle et pacifique des peuples.

Disciple dissident de Saint-Simon, Comte reprend sur un autre terrain la théorie de Vico. Suivant lui, les sociétés passent nécessairement par trois états : l'état religieux, l'état métaphysique, l'état positif.

Cette idée de l'évolution des faits sociaux, évolution prédéterminée au moins dans ses directions principales, par ses antécédents, fait une grande et rapide fortune.

Augustin Thierry s'y rattache expressément, et, entre autres travaux de premier ordre, retrace l'histoire des communes françaises. Sismondi étudie les annales des républiques italiennes, puis dépense des trésors d'érudition dans son Histoire de France,

Guizot écrit sa belle Histoire de la Civilisatio?2, l'un des ouvrages les plus remarquables de notre époque.

Michelet enfin, ainsi qu'Edgar Quinet, à travers la fantaisie poétique et l'éclat du style, trahissent toujours la préoccupation de saisir dans les annales du passé le secret du présent. Chez Michelet, le point de vue, l'orientation du système historique change à chaque ouvrage et presque à chaque volume, au gré de sa brillante imagination d'artiste. Quinet, vers la fin de sa carrière, sous l'influence d'événements contemporains douloureux, voit s'évanouir sa foi dans la philosophie de l'histoire; il se reproche à lui-même, à ses contemporains, à ses prédécesseurs d'avoir cru à une sorte de fatalité, de prédétermination des événements. (Voir une réfutation de ce point de vue désabusé dans les Études philosophiques et religieuses d'Adolphe Guéroult.) Poussant les choses encore plus loin, M. Renouvier, déniant à l'histoire le droit de parler de lois quelconques, s'amuse, supprimant deux ou trois gros événements, à raconter dans XUchronie une évolution de l'humanité toute différente de celle qui a eu lieu en réalité.

A l'étranger, il faut signaler, dans des genres tout différents, les grands ouvrages de Buckle et de Gantù.

Depuis trente ans environ, il s'est produit une réaction contre le principe même de la philosophie de l'histoire. On a pensé, non sans raison d'ailleurs, que les hypothèses émises embrassaient des périodes trop courtes, et reposaient sur un trop petit nombre d'événements.

On s'est donc remis à l'étude minutieuse des faits, et même des petits faits, avec une sûreté, je dirai même un luxe d'érudition et de critique tout à fait inconnues jusqu'ici.

Dès le début du siècle, Niebuhr a détruit de fond en comble les récits de Tite-Live sur les premiers temps de Rome; Ghampollion a trouvé le moyen de déchiffrer les hiéroglyphes. L'étude des monuments anciens de l'Egypte, de l'Assyrie, de la Grèce a jeté les plus vives lumières sur l'histoire de l'antiquité païenne. Les fouilles de Schliemann ont fait revivre jusqu'à la fabuleuse Troie d'Homère. La Bible, les Évangiles ont été soumis au creuset de la critique pénétrante des Strauss, des Renan, des d'Eichthal qui, relevant les interpolations, les altérations, les contradictions, les confusions de textes, ont ôté à ces grands livres une partie de l'autorité dont ils étaient revêtus.

Des monographies intéressantes ont paru en grand nombre : VHistoire de la Conquête d'An-

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gleterre et les Récits mérovingiens crAugustin Thierry ; V Histoire d'Attila, par Amédée Thierry ; V Histoire des Croisades de Michaud ; les études de M. Mignet sur Marie Stuart, sur Gharles- Quint et Philippe II; les beaux volumes de Michelet sur Jeanne d'Arc et la Renaissance. Sainte-Beuve fait VHistoire de Port-Royal, et, à vrai dire, son œuvre tout entière a bien plus le caractère de l'histoire que de la critique proprement dite. M. Cousin écrit les biographies des grandes dames de la Fronde. Enfin les frères de Concourt étudient avec un soin minutieux, un détail exquis, l'histoire du xviii^ siècle. M. le duc de Broglie écrit de très remarquables chapitres d'histoire diplomatique. Quant aux deux grands événements tout à fait hors de pair de notre période, la Révolution française et le règne de Napoléon P% j'ai le regret de dire que nous n'avons pas encore de livres vraiment dignes d'eux.

Pour les annalistes modernes, depuis Thiers, Michelet, Louis Blanc, jusqu'à M. Taine, l'histoire de la Révolution est une sorte de trésor de guerre, d'arsenal où les partis politiques viennent puiser à pleines mains les arguments qu'ils se jettent réciproquement à la tête. C'est là dénaturer absolument le caractère essentiel des sciences historiques , lesquelles , comme

toutes les autres, doivent s'appuyer sur l'observation sincère, impartiale, exacte des faits \

Pour Napoléon P', Thiers, témoins philosophe des c( mortels », lui a élevé un monument, j'allais presque dire un autel, déparé par une admiration irréfléchie pour le terrible héros, mais où les chiffres, les documents précis empruntés aux archives, tiennent une place considérable, et initient le lecteur aux arcanes les plus mystérieux jusqu'ici de l'administration et du gouvernement.

Dans un sens tout à fait opposé, et peut-être non moins partial, Lanfrey a écrit une histoire de Napoléon, restée malheureusement inachevée, et où il remet « l'homme du destin » à sa place avec une sévérité parfois excessive. Lamartine est peut-être encore celui qui a porté le jugement le plus juste sur cet étrange personnage.

Enfin, tout récemment, les travaux de MM. Sorel, Lavisse, Fustel de Goulanges témoignent d'une grande sûreté, d'une sagacité merveilleuse dans la recherche, la critique, la connaissance des faits ^

1. Il faut faire une exception pour les Considérations sur la Révolution française de Mme de Staël et V Ancien Régime et la Révolution de Tocque ville.

2. En Italie, il y a une douzaine d'années, Ferrari a publié un ouvrage très curieux intitulé Teoria dei Periodi politichiy

Néanmoins — ceci est une opinion personnelle — je ne puis croire que l'humanité ait renoncé pour jamais à relier le passé au présent et à lavenir par une vue d'ensemble sur l'évolution qu'elle accomplit.

De quelque manière qu'on envisage les choses, la civilisation se développe à la surface du globe comme un foyer de peu d'étendue d'abord, sur lequel on jetterait successivement des pelletées de charbon noir. A chacune d'elles le feu est couvert et semble sur le point de s'éteindre, mais bientôt, à la chaleur du combustible renouvelé, il reprend des forces nouvelles et s'étend sur une aire plus vaste. L'ancienne Egypte est submergée sous l'inondation des peuples pasteurs. Le monde gréco-romain, après avoir victorieusement repoussé les envahissements des Perses et des Gaulois, est à demi enseveli sous les invasions des Barbares.

Quant au monde moderne, par sa surface civilisée, il semble défier toute nouvelle catastrophe de ce genre. Depuis cent ans, grâce aux progrès de l'industrie et du commerce, il semble préparer et annoncer un rapprochement

où il explique par l'alternance des générations successives les vicissitudes des gouvernements et des formes politiques. Victime du discrédit oîi étaient tombées les théories générales, ce livre ne me semble pas avoir obtenu le succès qu'il méritait.

définitif entre la race européenne et les peuples de l'extrême Orient, Tout cela me paraît, jusqu'à l'évidence, jusqu'à la banalité, offrir le caractère d'une série se développant suivant une loi, reposant elle-même sur les données fondamentales de la nature humaine.

En résumé, le travail historique du xix^ siècle présente un double et très intéressant caractère.

En premier lieu, par la précision, la sûreté, j'ajouterai la hardiesse à s'aventurer sur les domaines autrefois réservés, il a donné à l'érudition, à la critique historique, à la restitution des faits et des monuments de l'antiquité, un caractère véritablement scientifique et que rien n'avait pu annoncer jusqu'ici. Nous avons aujourd'hui par exemple sur l'ancienne Egypte, l'ancienne Asie, et même sur les âges préhistoriques, des données plus certaines ou au moins plus probables qu'à aucune autre époque.

En second lieu, par la philosophie de l'histoire, le XIX® siècle s'est efforcé de trouver aux événements une suite, un sens logique, une direction rationnelle qui permette de prévoir au moins d'une façon générale les phases ultérieures de l'évolution de l'humanité.

Droit.

Le droit est Tune des sciences sociales les plus intéressantes, et où se manifestent le plus clairement les propriétés vraiment caractéristiques du règne humain. Les problèmes sociaux qui en forment comme la matière sont d'une complexité très grande, dépassant à coup sûr la portée de nos facultés d'analyse.

Sous l'influence de nécessités impérieuses, rtiomme imagine d'abord une solution grossièrement approchée qui semble suffire aux besoins du moment. Bientôt, par les souffrances qui persistent ou même s'aggravent, la pratique révèle dans cette solution une série d'imperfections qui avaient d'abord passé inaperçues. On y remédie par tâtonnements, par « cotes mal taillées ». Puis, après un certain temps, obéissant à une sorte d'instinct, d'aspiration vague à l'établissement d'un équilibre, d'une harmonie comme dirait Bastiat, l'homme fait un retour analytique sur la solution empirique obtenue. Il s'efforce de la trouver conforme à un idéal de justice, de raison qu'il a dans la tête. S'il n'y peut réussir, il reprend son œuvre et la modifie en conséquence. On pourrait citer de nombreux exemples de ce processus remarquable, où la coutume, c'est-à-dire le droit empirique, incon-

scient, et la loi, c'est-à-dire le droit écrit, rationnel, analytique, exercent Tune sur Tautre une action constante et réciproque.

Je me bornerai à rappeler l'évolution (voir chap. III) qui, de la capture des femmes des tribus étrangères, d'un fait de conquête, de violence, de brutalité s'il en fût, a tiré le mariage monogamique moderne, où les époux placés presque sur le même pied se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance, et grâce auquel la considération, le respect de la femme n'ont cessé de grandir et grandiront encore dans la société.

II n'est pas moins curieux de constater que le droit absolu du capteur sur les enfants de ses femmes esclaves, ait donné naissance à un lien qui ne tient plus aujourd'hui que par l'affection et la tendresse, au sentiment de la paternité moderne.

Dans révolution de la propriété, des différents contrats, partout se retrouve le même processus, cette faculté, mieux que cela, ce ferme propos de déduire des faits une théorie qui les rattache par un lien rationnel, de les soumettre à une loi supérieure d'équilibre, de justice, d'harmonie.

A ce point de vue, la Révolution de 1789 doit compter comme uiie des dates les plus importantes de l'histoire du droit humain.

Dans un élan sublime qui sera Féternel honneur de notre pays et de notre race, les Français ont manifesté l'ambition magnifique de ne plus obéir désormais qu'aux lois de la raison, de la justice, du droit, sacrifiant au besoin les résultats acquis par des siècles et des siècles de coutumes.

L'entreprise était ardue et à de nombreux égards chimérique, contraire à la nature des choses, aux conditions de l'intelligence humaine, laquelle, dans le domaine des sciences les plus simplifiées, les plus abstraites, peut à peine suivre le mouvement de quatre corps. En faisant table rase pour supprimer les abus et les iniquités, on risquait de rayer du même coup un beaucoup plus grand nombre de résultats excellents dont on ne soupçonnait même pas l'existence.

Dans la pratique il en fallut bientôt rabattre, et, comme Tocqueville Fa démontré *, le travail intérieur du Consulat et de l'Empire a surtout consisté à baptiser de nouveaux noms, à rhabiller à la nouvelle mode la plupart des institutions du passé, revues, corrigées, souvent même considérablement augmentées.

Néanmoins, du grand mouvement de 1789,

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