NOTRE AIDE SOIT AU NOM DE DIEU
vivance était aussi tenace qu'immuable, et pour rien au monde Socrate n'eût renoncé à nous en apporter le quotidien témoignage. C'est tout au plus si son sens sévère de la discipline lui commandait parfois de s'interrompre brusquement pour un foudroyant rappela l'ordre, lorsque quelque geste déplacé rom-
pait la bonne tenue ou que quelque bruit insolite surprenait son oreilleattentive.il n'hésitaitpas alors àabattresansplus attendre sur le coupable le salutaire avertissement d'un « point », sinon la honte tout entière d'une « mauvaise ». Sur quoi Socrate achevait tranquillement sa prière.
Comme d'habitude donc, et comme si rien d'extraordinaire n'allait se passer, Socrate ouvrit la classe par son rituel :
— Notre aide soitau nom de Dieu...
Puis tout à coup, d'une voix de stentor :
— Je marque un point à Poilud!
Et d'une même haleine :
— ... qui a fait le ciel et la terre, amen ! On s'assit, très impressionné.
— Fermez les livres ! ordonna Socrate, s'apprétant à faire réciter les leçons.
La première classe du matin durait deux heures et elle était entièrement consacrée au grec. Apparemment, Socrate réservait pour la seconde heure son enquête sur la participation de
ses élèves aux fêtes de Rousseau. C'est ce qui arriva en effet. Mais ce qui arriva aussi, c'est que jamais, de mémoire de collégien, la distraction ne fut telle à une leçon de Socrate. On était à tout autre chose qu'au grec^^Les plus appliqués avaient des absences surprenantes et de déconcertants lapsus. Poupeliquet, le plus fort, rata sou aoriste. Un vent de bataille passait sur la classe. Les « petits saints » eux-mêmes s'agitaient comme des feuilles.
De l'oeil, jeanjacquards et antijeanjacquards se défiaient. Quelques boulettes volèrent. Tout à ses calculs, Goiset pointait, pointait toujours. Mais à mesure que l'événement approchait, pris de doutes étranges, il se demandait, des perles d'angoisse aux tempes, si tels de ceux qu'il avait imprudemment comptés pour bons étaient vraiment bons, si tels autres rangés dans la catégorie des douteux ne devaient pas être abandonnés, sans plus d'espoir, à la géhenne des mauvais.
Le malheureux eut même des doutes sur moi. Comme j'étais placé derrière lui, je le vis tout à coup se retourner, les traits altérés, pour murmurer avec une appréhension suppliante :
— Pécolas?...
— Mais oui, répondis-je humilié, mais oui, c'est entendu, je vote non.
Au banc de Poilud, qui groupait trois jeanjacquards des plus mauvais, on devenait, il est vrai, tout à fait arrogant. C'était à croire qu'un Goiset en sens inverse faisait la contrepartie. De redoutables marmonnements couraient, qui se précisaient parfois en paroles ou même en perceptibles invectives. Et, chose plus étonnante encore, Socrale, visiblement en proie lui aussi, à mesure qu'avançait l'heure, à des préoccupations assurément étrangères à la sagesse antique, laissait passer les plus belles occasions d'enrichir son registre des points et des mauvaises dont il était d'ordinaire si prodigue.
Socrate était-il jeanjacquard ou antijeanjacquard? Impossible de le savoir.
Quant à Gacliard, la tête dans son pupitre, il poursuivait fébrilement sa lecture secrète des Confessions.
Le carillon de Saint-Pierre avait sonné la ronde du Devin du village et les huit coups de huit heures l'avaient gravement
suivie. A la récitation d'un chapitre de la grammaire Haas avait succédé l'explication pénible d'un morceau d'Hérodote. L'énervement était à son comble.
Soudain, Socrate s'arrêta et dit :
— Nous allons maintenant passer à un autre sujet.
Un long- bruissement courut, comme le brisement d'une vag-ue sur la rive du lac. Chacun comprit que le moment solennel était arrivé.
Socrate toussa, tira son mouchoir.cracha, s'essuya la langue, puis, après deux bonnes minutes d'un silence imposant, dit :
— • Dans quelques jours, le 28 juin, commenceront les fêtes que la République de Genève offre aux mânes de Jean-Jacques Rousseau. Elles dureront cinq jours et seront ouvertes par un tir à la Goulouvrenière. La dernière de ces journées, le mardi 2 juillet, sera consacrée, sous la qualification de Fête de la Jeunesse, à la commémoration du grand homme par les élèves des écoles. Mais nos autorités constituées, soucieuses d'assurer à tous, sur notre terre de liberté, l'indépendance d'opinion qui est le plus beau joyau de nos insli-
tutions, n'entendent pas vous faire une obligation d'assister à cette solennité. Vous êtes libres de donner ou de refuser votre adhésion au jubilé qui se prépare, et comme votre jeune âge ne vous autoriserait pas à vous former une opinion personnelle sur un pareil sujet, je vous ai priés de vous en référer à celle de vos parents. J'aime à croire que vous l'avez tous fait.
Nous écoutions, médusés. Le petit buste de Socrale, posé par les aisselles sur le plateau de sa chaire, nous paraissait grandi de toute l'importance de ces considérables paroles.
— Je vais, continua-t-il, procéder à l'inscription de ceux d'entre vous qui participeront aux fêtes. A l'appel de son nom, chacun répondra d'une voix claire et indiquera intelligiblement s'il doit être ou non porté sur la liste.
Pénétrés de respect, nous le regardâmes régler sur deux colonnes une feuille de grand papier ministre. Ce travail nous parut durer toute une éternité. Puis nous le vîmes tailler d'une main minutieuse sa grosse plume d'oie. Xous ne respirions plus. Enfin, son œil se porta sur le premier du premier rang à sa droite, qui était Poupeliquet ; sa barbe remua et nous entendîmes résonner celte première interrogation fatidique :
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— Poupeliquet ?
Poupeliquet se leva, comme s'il allait réciter une leçon ; puis il prononça posément :
— Je n'irai pas, monsieur.
La réponse de Poupeliquet
n'était pas douteuse, mais elle n'en constituait pas moins un début d'heureux augure. La fi§-ure de Goiset s'illumina.
Le second était Perrod.
— Perrod? questionna le régent.
Perrod se leva, comme avait fait Poupeliquet, et répondit comme lui :.
— Je n'irai pas, monsieur.
Le troisième était Clialumel.
— Clialumel ?
Chalumel se dressa :
— Moi non plus, monsieur.
Tous trois avaient été pointés bons par Goiset, qui les raya
victorieusement sur sa liste. Un sourd grondement roula sur le banc de Poilud.
Mais avec Mouchon, le quatrième, on arrivait au premier des douteux. Quel parti ce douteux allait-il embrasser ? Mouchon serait-il des nôtres ou formerait-il la première unité de l'ennemi ? La minute ne laissait pas d'être palpitante.
A l'appel de son nom, Mouchon se leva, puis, après une
hésitation , comme s'il cherchait ses mots, et en glissant des regards inquiets autour de lui, il balbutia :
— Moi, monsieur... je dois vous dire , monsieur... mon père a dit