‹ Le centenaire de Jean-Jacques, roman. Illustré de 64 dessinsChapitre 13 sur 21 · MOUCHON · texte numérisé non relu

MOUCHON

comme ça, monsieur. . .

qu'il était d'avis que j'y aille.

— Je vous inscris donc ? demanda Socrate.

— S'il vous plaît, monsieur, répondit Mouchon en recouvrant un peu d'assurance.

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— Je m'en doutais ! mâchonna Goiset mécontent; ce Mouchon ne m'a jamais paru bien net.

Des gloussements réprobateurs, éclos dans le coin des aristocrates, accompagnèrent le petit grincement de la plume de Socrate qui inscrivait en tête de la liste le nom de Mouchon.

On passa au premier rang de la section de gauche. Il y avait là trois douteux et un bon : Badollet, Plonjon, Chicand, les douteux, et Mercier, dont Goiset se disait sûr.

— Badollet, recommença la voix de Socrate, vous faitesvous inscrire aussi?

— Non, monsieur.

— Et vous, Plonjon ?

— Moi, oui.

Le crissement de la plume d'oie se fit de nouveau entendre.

— Chicand ?

— Oui.

— C'est trop fort I siffla Goiset; encore deux qui nous échappent !

— Mercier?

La tignasse fadasse de Mercier et son nez de chèvre émergè-

rent dans la lumière oblique qui traversait la salle. Goiset s'apprêtait à le rayer d'un crayon ferme, lorsqu'à ma grande

surprise j'entendis Mercier qui répondait sans trouble :

— Oui.

Le crayon de Goiset trembla

sur sa pointe.

— Je l'avais compté pour

bon, murmurait-il tout pâle.

G est un traître. INous ne sommes encore que quatre contre quatre. Qu'est-ce qu'il y a ?

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On revint à la section de droite, second rang. C'était au tour de Ducommun, qui flanquait Goiset à g-auclie. Celui-ci lui envoya dans le creux de la hanche un violent coup de coude prémonitoire et Ducommun, brandi comme un pantin, ouvrit la bouche et vota non.

— Goiset ? interrogea le régent.

Le dos de Goiset se dressa devant moi ; son bras se détacha en un i^f'esle large, puis se rabattit sur la poitrine dont il

fît jaillir un : « Jamais ! » indigné, où il avait mis toute l'é-

nergie de son àme.

Un murmure flatteur, comme une discrète ovation, s'éleva du cûlé des aristocrates, tandis que Poiiud marmonnait sommairement :

— Sacré mômier !

Le voisin de droite de Goiset, complètement dominé et d'ailleurs fils de pasteur, vota non également. Le quatrième du rang, Barbavoine, non

moins fils de pasteur, ne manqua pas de compléter cetimpres-^ sionnant quatuor. Le banc de Goiset se montrait à la hauteur de la situation.

Gniable qui suivait, — ce diable de Gniable, comme disait Goiset, — confirma les mauvais pressentiments que l'on avait conçus sur son compte. C'est même avec ostentation qu'il crut devoir manifester sonjeanjacquisme :

— Oui, monsieur, j'irai... vous pouvez m'inscrire... je suis fier et glorieux....

— C'est bon, interrompit sévèrement Socrate ; on ne vous en demande pas tant !

Les deux fils Pétavin suivaient Gniable. Ils étaient de taille semblable, d'aspect semblable, d'intelligence et de caractère identiques et ne différaient entre eux, momentanément, que par la voix, l'aîné étant en train de muer, tandis que le cadet avait encore sa voix de fille.

— Pétavin, Besançon? interrogea Socrate.

— Non, répondit le fausset de l'aîné.

— Pétavin, Philibert?

— Oui, fifra le cadet.

Socrate les regarda ahuri, et toute la classe, il faut le reconnaître, fit de même. Les deux fils Pétavin paraissaient du reste s'entendre à merveille.

— Comment, s'écria le régent, votre frère ne va pas etvous vous faites inscrire ?

— Oui, m'sieur ! refifra le second.

— Mais avez-vous consulté vos parents ?

Les Pétavin répondirent en duo :

— Parfaitement.

— Très bien, dit alors Socrate^ je n'insiste pas. Il ne m'appartient pas de m'immiscer dans le secret des familles.

Et^ sans se permettre d'autre considération, il porta dignement sur sa feuille le nom de Pétavin, Philibert, pendant que Goiset,qui avait suivi cette scène avec attention, déclarait très intrigué :

— Il y a là-dessous un mystère. Je le pénétrerai.

Le quatrième du second banc de gauche et le seizième de la classe était Bourdier, le seul des aristocrates qui occupât un rang convenable. Ce qui le lui valait, c'était sa supériorité en chronologie. Ce garçon avait la mémoire des dates.

Il vota non, comme c'était prévu. Avec Bourdier, cela nous mettait à dix contre six. Goiset était de nouveau plein d'espoir.

Malheureusement, la troisième rangée fut très mauvaise. A part moi et le troisième fils de pasteur, elle se manifesta entièrement jeanjacquarde. Elle comprenait, il est vrai, deux de nos plus intraitables « pirates », le terrible Brisetuile, qui avait déjà du poil sous le nez, et le dégoûtant Machuré, si sale

qu'on n'aurait guère osé le toucher qu'avec des pincettes. Mais plusieurs autres, escomptés comme bons, firent inexplicablement défection.

— Tu vas donc à Rousseau, toi? ne pus-je m'empêcher de dire avec affliction à mon voisin de droite, qui venait de donner sans vergogne son adhésion.

— Tiens, pourquoi pas ?

— Tu ne sais donc pas que cet homme a abandonné ses enfants ?

— Est-ce que ça l'empêche d'être Rousseau, dis, espèce de beuffe?

J'étais peut-être une espèce de beuffe, mais j'avoue que je ne parvenais pas à comprendre ce raisonnement. . Et à mesure que grossissait le tas menaçant des adhésions, ma confiance en l'immanente justice des choses fléchissait, tandis que, devant moi, je voyais la nuque affolée de Goiset changer de couleur comme un caméléon, passer du rouge au blanc, du blanc au jaune et du jaune au verdâtre.

Au bout de cette néfaste rangée, notre avance était perdue;

nous nous trouvions de nouveau à égalité, douze contre douze. Cachard, les aristocrates, le Roumain Pipesco suffiraient-ils à décider du succès final? Déjà nous avions renoncé à la victoire écrasante prédite par Goiset. Nous ne demandions plus qu'une toute petite majorité, fùt-elle d'une voix. Mais cette majorité, il nous la fallait : l'honneur de la seconde en dépendait.

— Trombert?

Le grand Trombert se hissa sur ses jambes maigres :

— Je vais à la fête ! glapi t-il.

Lui aussi, il cédait à l'attrait des mâts de cocagne de Plainpalais !

Une agitation incroyable soulevait la classe. Socrate luimême s'énervait.

— Malpicet ?

— Moi z'aussi !

— Une mauvaise à Malpicet pour faire des liaisons déplacées !

— Mais, m'sieur.. .

— Pas d'observation I

II inscrivit Malpicet en môme temps que sa mauvaise. Puis il passa au Bernois Schweinmetz.

— Schweinmetz ?

— la wohl ! tonitrua le Bernois, emporté par sa jubilation. L'effervescence éclata en un irrésistible brouhaha. Les pirates trépignaient.

— Silence ! rugit Socrate, dont la barbe se gonfla comme une crinière.

Tout à coup, il avisa Cachard, placé à côté du BerHois, et que masquait l'énorme carrure de Brisetuile.

— Cachard, qu'est-ce que vous cachez dans votre pupitre ?

— Moi, m'sieur? rien... assura Cachard tout blême.

— Vous mentez... ! Allons, parlez ! Est-ce un lézard ? un lapin ?...

— C'est pas un lapin, ni un lézard...

— Alors quoi?... Un livre défendu ?...

Le gros bout d'homme sortit de sa chaire, dégringola les marches comme une boule, roula vers Cachard, les yeux tournoyants, et vint saisir dans le pupitre suspect le tome des Confessions, qu'il brandit d'un poing courroucé.

— Trois mauvaises à Gacliard pour détention illicite d'un ouvrage étranger à ses études !

— Mais, m'sieur, c'est les Confessions !

.. ET VI^'T SAISIR D.tNS LE PUPITRE SUSPECT.

— Confisqué!

— De Jean-Jacques Rousseau !

— Confisqué !

— Mais, m'sieur, c'est pas à moi, c'est de la bibliothèque de mon oncle !

— Confisqué !

Réintégrant sa chaire, il mit sous clé le volume et aligna à i'encre rouge les trois mauvaises de Gachard, chiffre notable, inouï dans nos annales, les plus grands méfaits n'étant jamais passibles de plus de deux mauvaises à la fois. Aussi cet incident nous parut-il l'indice, sans cependant qu'il fût possible de l'affirmer, que les sympathies secrètes de notre régent n'allaient pas aux jeanjacquards.

Mais sans s'expliquer davantage, Socrate reprenait son interrogatoire.

— Cachard ?

— Quoi encore ? maugréa le prune.

— Vous ne m'avez pas dit si je devais ou non vous inscrire. — Vous ne voudriez pas, m'sieur, que j'aille... au jubilé

d'un... d'un individu dont on défend les livres f

— Pas d'observalion ! Répondez seulement : oui ou non.

— Non! jeta amèrement Cachard.

On abordait le banc des aristocrates.

— Fèvre ?

— Non.

— Boisseau?

— Non.

— Latronche-Pupigny ?

LATRONCHE-PUPIGNT.

— Non.

C'était écrit, et nous nous trouvions à seize contre quinze.

— Pipesco ?

— Non, fit le Roumain en écho.

Le petit œil de Socrate le considéra un instant et parut s'absorber dans une réflexion.

— Dites-moi, Pipesco, vos parents habitent la Roumanie?

— Oui, monsieur.

— Vous n'avez donc pas eu le temps matériel de les consulter, à moins que ce ne soit par dépêche?

— Je n'ai pas envoyé de dépêche.

— Je serais curieux alors de savoir ce qui motive votre détermination.

— J'ai une opinion person nelle.

— Ah! fit Socrate.

— Oui, monsieur, c'est celle de Latronche-Pupig-ny. Dix-sept! nous étions dix-sept !... Mais il ne restait plus que

trois votants, dont il nous fallait au moins un. Et quels votants ! Ceux du banc de Poilud, de ce terrible banc, qui allongeait entre la catelle du poêle et la grille de la fenêtre sa poutre fissurée de coups de couteaux, et qui nous paraissait la forteresse même du jeanjacquisme. Gougnaud, Zinzin et Poilud l'occupaient... Zinzin, Gougnaud et Poilud!... Nous nous sentions perdus.

— Gougnaud?

— Oui, oui, oui et oui ! tambourina en roulement de cliarg'e la basse-taille de l'interpellé.

Seize! ils étaient seize!...

— Zinzin ?

— Oui !... j'dis oui!...

Dix-sept!... Goiset s'effondra.

— Poilud?

— C'est fini ! gémissait Goiset anéanti. Dix-sept contre dixsept ! Avec la voix de cet infâme Poilud, ils en auront dixhuit! La majorité! Oui l'eût dit, qui l'eût cru, Seigneur? La seconde classique du Collège de Genève est jeanjacquarde!...

— Poilud, c'est vous que j'interrog-e.

Poilud, le dernier de la classe, se souleva à demi sur ses coudes râpés et répondit dans un nasillement narquois :

— Certainement.

— Quoi, certainement?

— Certainement, répéta le pirate en accentuant la g-og^uenarderie de ses quatre syllabes.

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