‹ Le centenaire de Jean-Jacques, roman. Illustré de 64 dessinsChapitre 19 sur 21 · CONTREFAISANT L OURS IJE BERNE · texte numérisé non relu

CONTREFAISANT L OURS IJE BERNE

aucune défaillance, et, transporté, ravi, plein de lui-même et l'œil émerillonné, il s'enhardissait même à faire maintenant

UNE RANDO.NNIiE KPERDUE

une cour indubitable à M"® Geneviève Latronche-Pupigny.

Mais ce qui mit le comble à ma stupéfaction, ce fut de le voir passer avec sa danseuse dans la g-alerie où un buffet de rafraîchissements était servi et, là, recommencer à s.'envoyer sans compter, comme si de rien n'était, des tartines, des bonbons, des boissons glacées et des pièces de pâtisserie.

Ce fut alors, dans ce décor sympathique, qu'eut lieu entre la jeune fille et son inénarrable partenaire une conversation importante, à laquelle j'assistai de trop loin pour en entendre un mot, mais dont je pus suivre l'essentiel sur le visage illuminé de Goiset, qui les observait de plus près. Ce fut d'ailleurs aussi court que définitif. Conquis, fasciné, subjugué, Poilud se rendit sans résistance et promit tout ce qu'on voulut. Que dis-je, il avait trop conscience de ce qu'il devait désormais à sa notable personne, au monde dans lequel il venait de faire si brillam-ment son entrée, à ses nouvelles amitiés et à ses anonymes aïeux, pour ne pas adopter de son propre chef le ton qu'il fallait et la. conduite qui convenait. Poilud ne connaissait plus Poilud, notre Poilud légendaire. Sous le pirate de Coutance venait de percer le jeune Genevois.

Le soleil descendait très bas sur le Fort-de-l'Ecluse, lorsque nous quittâmes la campag'ne Latronche-Pupig-ny.

— Eh bien, me demanda tante Bobetle en me recevant sur sa poitrine plate et dans son ample jupe, et bien, Nicolas, t'eslu amusé chez ces grandes gens ?

— Oui, tante Bobette, c'était superbe, très beau. Mais si ce g-ouliard de Poilud attrape une indigestion, il ne l'aura pas volé !

IL n'attrapa aucune indig^eslion. Nous le vîmes, le lendemain, arriver frais et dispos en classe. Il avait conservé sa cravate lie de vin et son gilet à boutons d'agate ; son visage était propre, comme la veille, et ses cheveux, saupoudrés encore çà] et là de légers grains de sucre, se séparaient de côté par

une belle raie. II s'assit correclement à sa place, le buste un peu raide, sans daig-ner prendre part aux turlupinades coutumières de ses familiers, Brisetuile, Zinzin, Gougnaud et Machuré.

— Qu'est-ce qu'il a? demandaient ceux-ci interloqués.

— Es-tu malade ?

— Vas-tu à la noce ?

— As-tu avalé ta règle ?

— Eh! Poilud !...

Machuré, Gougnaud, Zinzin et Brisetuile n'y comprenaient plus rien.

— Je ne vous parle pas ! se borna-l-il à leur répondre avec une hauteur marquée.

Il écouta dans une parfaite tenue la prière de Socrate. Quand le rég'ent se fut rassis et tout le monde avec lui, Poilud leva fort honnêtement la main pour demander la parole.

— Vous avez quelque chose à me dire, Poilud ? interrogea Socrate en le fixant de ses jeux gris avec une méfiance justifiée par d'innombrables précédents des plus suspects.

— Oui, môssieu, si c'est un effet de votre bonté, fit Poilud

en choisissant ses termes. J'ai, môssieu,une communication à vous faire.

Un grand silence nous immobilisa tous.

— Parlez, dit Socrate, je vous écoute.

— C'est par erreur, môssieu, commença Poilud, c'est par erreur que j'ai été inscrit parmi ceux qui figureraient, môssieu, aux fêtes de môssieu Jean-Jacques Rousseau...

Depuis qu'il frayait avec l'aristocratie, Poilud fourrait des « môssieu » partout.

Mais au mot d' « erreur », le front de Socrate, qui de sa vie de régent croyait bien n'en avoir jamais commis une, s'était rembruni.

— Par erreur? Que voulez-vous dire? Quelle erreur ?...

— L'erreur ne vient pas de vous, môssieu, mais de moi. Le visage de Socrate se rasséréna.

— Ou plutôt, môssieu, continua Poilud au milieu de l'attention redoublée de la classe, elle provient de ce que je me suis exprimé, l'autre jour, un peu à la légère. Môssieu Poilud, mon père, avait répondu qu'il s'en... je veux dire qu'il me laissait libre. J'avais donc tout d'abord donné mon adhésion. Mais

depuis, môssieu, j'ai réfléchi, je me suis enquis et j'ai appris que môssieu Rousseau, dont on devait célébrer le centenaire, n'était rien moins... rien moins, môssieu, que...

Mais la phrase dans laquelle allait s'embarquer Poilud était sibelle qu'il ne put la poursuivre. Il terminaplus simplement:

— Bref, môssieu, je déclare que mon intention est de ne pas assister à ces fêtes.

— Votre choix est définitif? demanda Socrate.

— Définitif.

— Très bien. Mais je vous avertis que je n'admettrai pas de nouveau changement. Je vous raye donc ?

— Oui, môssieu, s'il vous plaît.

Socrate tira de son pupitre la liste qu'il avait établie quelques jours auparavant, chercha un instant du doigt, prit sa règle, sa plume d'oie et, d'un trait décisif et grinçant, biffa le nom de Bastien Poilud.

Puis, embrassant du regard l'ensemble de la classe, il demanda :

— Il n'y a pas d'autre réclamation ?

Et comme aucun bras ne se levait, le rég-ent/Iapidairement, prononça :

— Sur les trente-cinq élèves de seconde, il y en a donc maintenant dix-sept exactement qui assisteront aux fêtes du centenaire de Jean-Jacques Rousseau et dix-huit qui n'y participeront pas.

Un long frémissement passa. Au banc des aristocrates il y eut un cliquetis d'allégresse. Le coin des pirates gronda sourdement, tandis que le terrible Brisetuile dardait sur Poilud le même œil furieux dont Goiset foudroyait naguère le traître Mercier.

Dix-huit ! nous étions dix-huit !

Quant à Goiset... n

— Silence! intima Socrate. Ouvrez le Xénophon à la page cent vingt-sept t

Quant à Goiset, il était transfiguré. Une joie intense couvrait ses traits, et je doute que dans tout le cours de sa brillante carrière, encore loin d'être achevée, grâce àDieu, il en ait jamais éprouvé, depuis, une plus pure.

Le vendredi 28 juin 1878, les fêtes commencèrent, comme Socrale l'avait annoncé, par un grand tir à la Coulouvrenière. Elles devaient durer cinq jours, le premier plus spécialement consacré aux tireurs, le second aux artistes, le troisième aux citoyens, le quatrième à l'Université elle cinquième aux écoles. Aussi, bien que le déploiement s'en étendît sur la ville entière, chacune de ces journées avait-elle son centre particulier : là première, le stand ; la seconde, le théâtre; la troisième, le Palais électoral ; la quatrième, les bâtiments universitaires ; la dernière, la plaine de Plainpalais.

Genève avait arboré son apparat des grandes circonstances. Pavoisée, décorée, festonnée, enguirlandée, elle flamboyait de couleurs, miroitait et claquait sur toutes les coutures. Des quais du lac aux falaises du Rhône, des vieilles artères de la Cité aux rues neuves des faubourgs, ce n'était qu'un bouillonnement de drapeaux, d'écussons, de banderoles, de fleurs, d'arcs de verdure. Sur tous les murs officiels, la bannière fédérale mariait la croix blanche de son champ de gueules aux couleurs genevoises, parties ou ondées et chargées de l'aigle et de la clé. Ces deux pavillons, celui de la Confédération et

celui du Canton, prédominaient dans l'ornementation de la ville, répandant partout leur flot d'or, d'argent et de rouge. Mais il y en avait bien d'autres. Le vert et le blanc coupés de Vaud, la bande jaune de Berne avec son ours passant, l'azur et l'argent taillés de Zurich, les trois couleurs de Neuchatel,leblancet le noir de Fribourg,les treize étoiles du Valais et jusqu'aux crosses de Bâle, jusqu'au pèlerin de Glaris, jusqu'au bélier de SchafFhouse ou au taureau d'Uri variaient et bariolaient de toutes parts les aspects. A la diversité suisse s'ajoutait la bigarrure étrangère. Presque aussi fréquent que le pavillon de Genève, le drapeau français flottait à des milliers de fenêtres ; puis c'étaient les bannières également tricolores du royaume d'Italie et du nouvel empire d'Allemagne, la pourpre britannique cantonnée de sa triple croix, les raies des Etats-Unis, la bande blanche d'Autriche avec son écusson, les croix de Suède, de Norvège, de Danemark et de Grèce, le croissant de Turquie et celui d'Egypte, le disque du Japon, le globe du Brésil, l'Espagne enfin, l'Espagne rouge et jaune, parée, en les disposant autrement, de nos propres couleurs genevoises. Tout cela rutilait, vibrait, chantait, hurlait, éclaboussait, entre les bleus

divers du ciel, du lac et du fleuve, le blanc des maisons, l'élincellement des vitres, le vert des jardins et des collines, les cimes éclatantes des lointaines montagnes, en une symphonie pittoresque et magnifique, sous le ruissellement incandescent d'un soleil éblouissant.

Mais, au lieu d'embrasser d'un coup d'œil et de quelque point bien situé l'ensemble de la ville en fête, si de spectateur on se transformait en promeneur et qu'on en parcourût les diverses parties pour en visiter le détail, on s'apercevait aussitôt de discordances étranges, d'anomalies extraordinaires, de vides surprenants. Alors que les rues commerçantes et populaires, non moins que la région brillante et internationale des hôtels, foisonnaient de parements et rivalisaient par la truculence de leur pavois, des quartiers entiers, et parmi les plus riches, s'obstinaient dans une indifFérence hautaine et marquaient leur dédain de ce qui se passait autour d'eux par la modestie extrême de leur mise. La noble rue des Granges se devait de n'avoir pas un drapeau : elle n'en avait pas un, et son altière façade s'élevait, du côté de la place Neuve, nue et grise comme le mur même qui la soutenait. Si, de la place de

la Madeleine, croulante d'oripeaux, et de ses ruelles sordides du Paradis, d'Enfer, du Purgatoire, des Limbes et de Toutes- Ames, par la rue de la Fontaine, la rue Verdaine, la place du Bourg-de-Four, la rue des Belles-Filles, toutes charg-ées à craquer et disparaissant sous leur chamarrure, on gagnait l'aristocratique plateau des Tranchées, on tombait dans un vrai désert, que parsemaient à peine les oasis de quelques panoplies françaises ou américaines, A Champel, rien ; rien aux Bastions. Le quartier des banques, derrière la Gorraterie, néant. Les magnifiques campagnes qui bordaient les deux rives du lac, au delà des jetées, n'arboraient que la splendeur naturelle de leurs ombrages, et elles avaient même poussé le scrupule jusqu'à amener les drapeaux qui se balançaient d'ordinaire au bout de leurs sémaphores.

Ces signes non équivoques ne frappaient guère les étrangers, dont les riches caravansérails, situés aux points les plus voyants de la ville, étaient fastueusement harnachés de tous les emblèmes de l'univers; mais ils impressionnaient vivement les Genevois, habitués à percevoir, derrière le pompeux décor de leur cité cosmopolite, les moindres pulsations de leur vie natio-

nale, et qui sentaient profondément l'importance de cette imposante contre-manifestation.

— Mon grand-père m'a raconté, disait mon père, qu'en I 762 il a vu brûler V Emile devant la Maison de ville. Certes, je ne suis pas partisan des représailles sanglantes; nous vivons dans un siècle de progrès ; il n'en est pas moins vrai que cette protestation silencieuse a aussi sa grandeur.

Tante Bobette, elle, n'aurait pas été l'ennemie d'un peu de sang, ni même d'un peu de flammes.

Cela n'empêcha pas les fêtes de se dérouler selon le programme prévu.

Les tireurs remportèrent leurs coupes. Les rondes du Devin du Village égrenèrent leurs couplets sous les ormeaux d'un décor champêtre. Des banquets fraternels, bruyants et patriotiques groupèrent les citoyens sur les places publiques et dans l'enceinte du Bâtiment Electoral. Des cortèges défilèrent. Des concerts remplirent les jardins de leurs fanfares. Les rues s'illuminèrent. 11 y eut une fête nautique, couronnée par le spectacle toujours féerique de l'embrasement de la rade. Puis,

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l'Université tint ses assises à l'Aula ; une foule enthousiaste, où figuraient des envoyés de toutes les nations d'Europe, salua les discours des professeurs Braillard, Amiel etMarc-Monnier, et une immense acclamation retentit lorsque ce dernier, tourné vers la délégation française, s'écria, en un magnifique mouvement oratoire : « Messieurs les Français, vous nous aviez donné Calvin, nous vous avons rendu Rousseau. Nous sommes quittes, recommençons I »

Puis, ce fat la Fête de la Jeunesse.

Je m'étais bien promis de n'en rien perdre. Non que j'eusse un instant l'idée de tricher avec la parole donnée, mais mon abnégation n'allait pas jusqu'à m'interdira d'assister de loin à ce spectacle. Je pris seulement la précaution de ne pas m'habiller de propre, pour ne pas donner à penser que j'étais de ceux qui allaient célébrer Rousseau.

Le cortège devait se former dans le vaste emplacement à triple étage comprenant la promenade basse des Bastions, la courtine à mi-hauteur de Sous-la-Treille et la plate-forme de Sur-la-Treille avec sa double rampe descendant de la Cité. C'est là qu'avaient à se concentrer, après s'être réunies dans leurs lieux de rendez-vous respectifs, toutes les écoles de la ville et du canton, et. c'est aussi de ce côté que j'allai tout d'abord rôder. Lorsque j'arrivai, bien avant l'heure, je trouvai la place occupée par les troupes. Les soldats étaient au repos et les faisceaux d'armes brillaient. Au bout d'un grand nombre de fusils étaient fixés de petits bouquets de pervenches. Des corps de musique et des batteries de tambours stationnaient. Des commissaires en habit, en cocarde et en cha-

peau de soie couraient ci et là, donnant leurs ordres. De grandes pancartes fichées au tronc des arbres désignaient l'emplacement des sections.

Je visitai d'abord les Bastions. Le bas, vers Neuve, était réservé à l'Ecole secondaire et supérieure des jeunes filles, qui allait prendre sans doute la tête du cortège. Le reste de la promenade était destiné aux écoles primaires de filles de la Ville. Sous-la-Treille, où je ne pus m'aventurer qu'avec difficulté, plusieurs écoles étaient déjà groupées ; d'autres survenaient, toutes de garçons. Les écoles de la campagne, dont beaucoup débarquaient des bateaux à vapeur ou des wagons de la Suisse Occidentale et de la ligne de Lyon, occupaient la plate-forme et les rampes de Sur-la-Treille. Elles formaient trois sections : celles d'entre Arveet Lac, celles d'entre Arve et Rhône, celles d'entre Rhône et Lac, chacune brassardée d'une couleur distinctive. Tout au haut enfin, au delà de la porte Baudet, la rue de la Treille attendait le Collège. Je le vis paraître, drapeau en tète, dans la rue de l'IIôtel-de-Vrlle. Mais je n'eus pas le temps de le voir se ranger. Les signes précurseurs du départ agitaient du haut en bas le triple gradin des promenades et j'en enten-

dais grossir au-dessous de moi l'immense ronflement scandé d'éclats de cuivres et de roulements de tambours. II me fallait aller au plus vite conquérir une place pour voir le défilé.

Je descendis la Grand'Rue ; je dégringolai la Tertasse. La place Neuve était noire de monde et des grappes humaines pendaient aux maisons de la Gorraterie. Le toit du café du Musée offrait aux jambes agiles et aux bonnes rotules un accès difficultueux. II se hérissait déjà de nombreux hôtes; mais, après quelques poussées savantes, je parvins à m'y ménager une suffisante installation. Du haut de cet observatoire, on dominait la première partie du parcours. Le coup d'œil était imposant. Sous le papillotement innombrable et versicolore des drapeaux, c'étaient des têtes, des têtes, une profonde et mouvante vallée de têtes, de chapeaux et d'ombrelles, où s'ouvrait, régulier, large, blanc et vide, endigué par des plantons, le lit où allait s'écouler le cortège. Une longue ondulation se propagea dans la foule. Le bourdon de la cathédrale, la Clémence, l'enveloppait de ses vibrations profondes. Soudain, un coup de canon retentit. Des acclamations partirent de milliers

de poitrines. Là-bas, un mouvement se produisait. Engendrée par la grille monumentale des Bastions, une quadruple ligne sombre, d'où jaillissaient des étincellements de métal et de buffleteries, avançait lentement, baignée des éclats de plus en plus distincts des tambours. Un fanion rouge et jaune émergea. Alors, emporté par la vague d'enthousiasme qui roulait à mes pieds, oubliant pour un instant le motif qui déployait ce spectacle émouvant, tandis que les tambours crépitaient, que les drapeaux claquaient et que flamboyaient les armes, que le colonel Ritzschell, caracolant sur son cheval blanc, prenait le commandement en chef de l'escorte, que la Clémence sonloi

nait, que des centaines de voix entonnaient au-dessous de moi l'hymne national et que, de minute en minute, le canon laissait tomber sa note formidable sur le flot magnifique du cortège progressant et comblant pas à pas son lit, mon cœur adolescent et genevois ne put s'empêcher de tressaillir lui aussi d'un patriotique émoi et des cris sortirent également de mon jeune grosier.

Patapla! ratapla!... Turulutu !... Dzingl boung !.,. Les gendarmes défilaient, de leur pas cadencé de parade, le bicorne en bataille et le fusil oblique sur leur ventre rebondi.

Ils étaient suivis d'un peloton de troupes, d'un corps de musique, d'un groupe d'anciens officiers dans leurs uniformes démodés et d'un huissier rouge et blanc de la Confédération, précédant les délégations des autorités fédérales, des gouvernements et corps académiques de Vaud, de Neuchâtel et de Berne et les envoyés des pays étrangers. Quatre huissiers de l'Hôtel de Ville venaient ensuite. Gonflés dans leurs grands manteaux rouge etjaune et porteurs de leurs attributs, ils introduisaient les autorités genevoises, les sept membres du Conseil d'Etat, le Grand Conseil en corps, le Conseil Administratif, le Conseil Municipal et les maires des communes. Les accents de

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la première fanfare s'éteig-naient à peine, que déjà retentissaient ceux de la musique de la Landwehr, précédant le cortège des écoles. Encadré dans toute sa longueur par le bataillon des pompiers et ceux des recrues, il s'ouvrait gracieusement par l'essaim blanc et rose de l'Ecole secondaire et supérieure des jeunes filles, toutes uniformément ornées d'un ruban lilas. Des applaudissements accompagnèrent leur passage, tandis que des étudiants poussaient en leur honneur des acclamations enthousiastes et lançaient en l'air leurs casquettes. Puis venaient les écoles primaires de la Ville, filles d'abord, garçons ensuite. C'était de beaucoup la section la plus longue. Tous

enrubannés de rouge, les enfants se suivaient, quartier par quartier, classe par classe, depuis les plus grands de treize à quatorze ans, jusqu'aux plus petits de cinq à six ans, tout occupés à allonger leurs jambes.

Pla! plan! rataplan! Arve et Rhône déboucha en bon ordre, instituteurs en flanc, ruban vert au bras. Puis ce fut Arve et Lac, avec le ruban jaune; Rhône et Lac, au ruban rouge et blanc. 11 y avait là quantité de petits paysans, fiers d'être à la ville, alignant consciencieusement le pas et jetant des regards d'admiration sur les édifices pavoises et les frontons triangulaires de la Gorraterie. Mais un nouveau mouvement se fil :

— Le Collège! criait-on, le Collège !

Le Collège apparaissait en effet, le Collège, gloire de Genève. Il s'avançait méthodique et compact, division sur division, par rangs de quatre, et, bien que réduit de plus de moitié, il avait encore grande allure avec ses cinq cents élèves marquant le pas.

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Mais à cette vue, qui me rappelait au sens des événements par le souvenir encore chaud des luttes poursuivies, mon cœur cessa de s'exalter et je repris possession de moi-même. La musique de l'Elite, dont on nous avait favorisés, avait beau remplir l'air de ses rythmes les plus entraînants, le brassard genevois, que seules de tout le cortège nos classes avaient l'honneur de porter, avait beau frapper l'œil de ses deux vibrantes couleurs, tout ce déploiement me parut dès lors indifférent, entaché qu'il était de son indignité foncière, et je perçus fort bien la voix de ma conscience m'objurguant sévèrement : « Que fais-tu là, Nicolas Pécolas? N'as -tu pas honte d'avoir applaudi, d'avoir crié, toi aussi? N'es-tu pas un protestataire? Ne regarde pas, ne regarde plus!... »

Mais je regardai tout de même... J,e vis passer Tuyau, son habit à basques étriquées, ses longues jambes, sa moustache tombante et sa figure d'enterrement. Je vis la minuscule première, le drapeau du Collège porté par le dixième élève de la classe, les neuf premiers ayant fait défaut. Je vis notre petile seconde, restreinte à ses dix-sept jeanjacquards, dont Poilud n'était pas. Je vis Socrate, toujours plus solennel, toujours

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plus énig-matique, mais qui de haut ne me paraissait plus qu'un gros nain, avec sa barbe venant balayer ses souliers. Je vis Piquant et Caporal. Je vis la troisième de Bouche-à-Beurre, la quatrième A de Leclo, la quatrième B... J'assistai même au passage des franchiens... Et quand tout le Collège eut défilé, que les derniers franchiens eurent passé dans le rythme de leurs derniers talons, je regardais toujours. Et je regardais encore lorsque le cortège se ferma sur de nouvelles lignes de bicornes et de fusils, derrière lesquelles s'écoulait torrentueusement la foule.

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