VOLTAIRE ET SA MORALE
aissons de côté la Pucelle que, pendant trente ans, même dans ses dernières années, il se plut à corriger (il appelait cela corriger) ! à remanier, à augmenter (mais, certes pas, à enrichir) ; dont il niait, avec serments, être Fauteur. Passons sous silence cet amas d'immondices brûlant à petits vers la sainte héroïne de la France ; nous aimons à croire qu'il n'y a pas dans le monde un Libre-Penseur (puisqu'ils s'appellent ainsi) qui osât accepter, approuver la plus ignoble, la plus anti -française de ses sales productions. Qui ne dirait avec Béranger (il n'est pas suspect, celuilà, en fait d'impiétés et d'obscénités) : « Je pris Voltaire « presque en haine quand, plus tard, je lus le Poëme « où il outrage Jeanne d'Arc, véritable Divinité « patriotique qui, dès l'enfance, fut l'objet de mon « culte. » — Béranger n'eut pourtant que des paroles
élogieuscs et sympathiques pour l'exécrable Pocmc de la Guerre des Dieux. — Ce bon M. Havin appelait, dans le Siècle, la Pucelle : « Un écart de génie. » — Un écart qui dure quarante ans !
Passons.
Si, comme le prétend Montesquieu, la vertu est le principe des Républiques, comment les Républicains peuvent-ils accepter un homme dont toute la longue vie fut une insulte à la vertu? Qui, pendant plus de cinquante ans, brûla l'encens de ses madrigaux jeunes ou fanés aux pieds de toutes les maîtresses royales ou princières ?
Certes, personne plus que nous n'a gémi des scandales de la Régence et de la Cour de Louis XV. — Eh bien 1 dès 1725, Voltaire chante Madame de Prie, cette odieuse maîtresse du duc de Bourbon, qui, a dit « un historien, fut pour ce premier Ministre ce que le « cardinal Dubois avait été pour le Régent, .... et qui a devint l'objet de Tanimadversion générale. »
« Vous qui possédez la beauté
■ Sans être vaine ni coquette
(Dédicace de VIndiscret. — 172b).
u De Prie, objet aimable, et rare assurément,
« Que vous passez d'un vol rapide ■ Du grave à l'enjoué, du frivole au solide!
« Que vous unissez plaisamment
<c L'etpril d'un Philosophe et celui d'un Knfant!
u Vous connaissez Alain, ce Poète fameux...
« Vous me pourriez payer d'un prix beaucoup plus doux
« N'attendez pas que je sommeille. »
(La Fête de Dellebat. — 1725).
Nous le verrons, cinquante ans plus tard, dire à peu près la même chose à Madame du Barry !
Le duc de Richelieu, à la sollicitation de Voltaire, demande pour Voltaire la protection de Madame de Chateauroux ; elle refuse, et la voilà quitte des flagorneries rimées.
Il n'en est pas ainsi de Madame de Pompadour, « la Demoiselle Poisson, fille d'une femme entretenue « et d'un Paysan de la Ferté-sous-Jouare, » dit Voltaire en ses Mémoires. — Mais, ici, le Poète de Cour ne tarit pas.
« Ainsi donc vous réunissez « Tous les arts, tous les goûts, tous les talents de plaire :
« Pompadour, vous embellissez
« La Cour, le Parnasse et Cythère.
« Charme de tous les cœurs, trésor d'un seul mortel ,
« Qu'un sort si beau soit éternel !
(A Madame de Pompadour, qui venait déjouer la comédie aux petits appartements).
u Les esprits, et les cœurs, et les remparts terribles
« Tout cède a vos efforts
« Pompadour, ton crayon divin
u Devait dessiner ton visage ;
a Jamais une plus belle main
a N'aurait fait un plus bel ouvrage. »
(A Madame de Pompadour, dessinant une tête)
« Lachésis tournait son fuseau
(A la même après une maladie).
a Cette américaine parfaite
« Trop de larmes a fait couler.
« Ne pourrai-je me consoler
« Et voir Vénus à sa toilette ? »
(Impromptu à Madame de Pompadour, en rentrant a sa toilette, le lendemain d'une représentation d'Aljire , au théâtre des Petits appartements, où elle avait joué le rô'e d' A If ire ■
Le titre, l'explication sont moins courts que ces quatre petits vers de mirliton, religieusement recueillis par les éditeurs.
« 11 sait aimer, il sait combattre; « Il envoie en ce beau séjour a Un brevet digne d'Henri Quatre « Signe Louis, Mars, et l'Amour
{QA Madame de Pompadour. — k. Etiole, juillet
( io )
Voilà quelques-uns de ces vers dont nous connaissons assez la contre-partie :
« Telle plutôt cette heureuse grisette
Puis, les lettres en vers et en prose.
a Quand César, ce héros charmant ....
« Ce n1est point comme vieux galant flatteur des « belles que je vous parle ; c'est comme bon citoyen. . .
« Je suis avec respect, madame, de vos yeux, de « votre figure, de votre esprit, le très, etc. . . »
(Avril, 1747).
« Sincère et tendre Pompadour,
« Car je veux vous donner d'avance
« Ce nom qui rime avec Amour, « Et qui sera bientôt le PLUS BEAU NOM DE FRANCE ! ! !. « »
« Dans ces lieux jadis peu connus
ce
« J'ai l'honneur, de la part d'Achille, « De rendre grâces à Vénus. . .
ce
« De deux rois qu'il faut adorer
(( Dans la guerre et dans les alarmes,
a L'un est digne de soupirer
« Pour vos VERTUS et pour vos charmes,
« Et l'autre de les célébrer »
(A Potsdam. — Le 20 Auguste, 1750).
Les VERTUS de Madame de Pompadour ! Aussi la courtisane commandait à son bas flatteur la Princesse de Navarre et lui envoyait son portrait-, mais
« il me manque des yeux pour le voir J'ai reçu
« le même jour des reliques de Rome pour une église « que je fais bâtir, et le portrait de Madame de Pom- « padour. Me voilà très-bien pour ce monde-ci et « pour l'autre. »
( A M™6 la comtesse de Lutzelbourg. — Ferney, 1 1 octobre 17G1 ).
« Je ne veux point mourir sans vous avoir envoyé « une ode pour Madame de Pompadour. Je veux la « chanter fièrement, hardiment, sans fadeur, car je « lui ai obligation » .
(A M. le duc de la Vallièrc. —Mai, 1 7 5 <j ) .
Magnifique sujet, digne de la verve lyrique de Voltaire !
Ce n'est pas tout: N'oublions pas de quel ton vère et dédaigneux Taustère Philosophe reproche au grand Corneille d'avoir dédié Cinna à M. de Montau-
ron. Mais M. de Montauron, simple citoyen, ami et protecteur des lettres, valait bien Mademoiselle Poisson, la courtisane, et c'est à Mademoiselle Poisson, la courtisane, devenue, on sait comment, marquise de Pompadour, que Voltaire, âgé de soixante-six ans, dédie sa tragédie de Tancrède, en rassurant non-seulement de sa reconnaissance et de son attachement, mais de son respect que rien ne saurait altérer. !
Descendons, s'il est possible, plus bas ! plus bas encore ! Une fille publique, ramassée dans les mauvais lieux, succède à Mlle Poisson, et le vieux Patriarche (79 ans ! ) :
« Madame, M. de Laborde m'a dit que vous lui « avez ordonné de m'embrasser des deux côtés de « votre part :
« Quoi ! deux baisers sur la fin de ma vie !
« Quel passe-port vous daignez m'envoyer?
« Deux! c'est trop d'un, adorable Egérie:
« Je serais mort de plaisir au premier !
« Il m'a montré votre portrait \ ne vous fâchez pas, « Madame, si j'ai pris la liberté de lui rendre les deux « baisers
« Vous ne pouvez empêcher cet hommage, « Faible tribut de quiconque a des yeux:
« C'est aux mortels d'adorer votre image ; ■ L'original était fait pour les Dieux'. ((
« Daignez agréer, Madame, le profond respect d'un « vieux solitaire.... »
(A Madame !a comtesse Dubarry. — 20 juin 1773).
Profond respect y tout comme à Madame de Pompa don r !
Baiser, comme à Madame de Prie ! — 1725 — 1 7y3 !
Vertueux démocrates, saluez ! — Vous qui, avec raison, exécrez les courtisans, saluez'
Madame la duchesse de Choiseul écrit à Madame du Defland (18 Août i773) :
« La prose est assez plate, mais il y a de jolis vers :
« C'est assez aux mortels d'adorer votre image ; « L'original était fait pour les dieux !
« Je crois que je les gâte en vous les écrivant, car « ils ne me paraissent plus si jolis. Ce pauvre Vol- « taire a bien souillé sa plume en vieillissant! »
Et dans sa jeunesse, donc! Et dans son âge mur ! Et dans sa vieillesse !
Madame la duchesse de Choiseul, Madame la marquise du Deiland, ces amies intimes de Voltaire, et qui lui passaient tant de choses !
Le 18 février 1737, il écrivait à Cideville: a Je ne « louerai jamais ce que je méprise, et je ne ferai
« jamais la cour à personne Je ne déshonorerai
a jamais le peu de talents que la nature m'a donnés
« par aucune flatterie. »
Et Louis XV? — Trajan est-il content? — Et Frédéric : Je suis Prussien ! — Et Catherine : Je suis Russe ! etc etc etc
Cette prose, ces vers, ces lettres sont sans doute dictés par Tintérêt, par l'ambition, par le besoin de protecteurs et surtout de protectrices • jamais adulation ne se prosterna d'une manière si abjecte, mais, enfin, elle avait un but. C'est surtout dans sa vie privée, dans sa volumineuse correspondance qu'apparaît la profonde immoralité de Voltaire, même abstraction faite de ce qui peut n'être regardé que comme plaisanteries, saillies bouffonnes. C'est là qu'on peut surtout l'étudier, le connaître intùs et in cute. Mais trop souvent il est impossible de citer, et par respect pour Monseigneur le Public, et pour cause de salubrité publique, et par crainte de tomber sous le coup d'outrages à la morale.
Nous aimons les correspondances des hommes illus-
très, quand ils ne la rédigent pas pour la postérité, qu'avaient en vue Voiture et Balzac. Là, se montre le cœur avec toutes ses faiblesses, toute son énergie, toutes ses qualités bonnes ou mauvaises. Les Mémoires, les Confidences, les Souvenirs, les Histoires de ma vie, les Confessions, etc...., ne nous apprennent que ce que leurs auteurs veulent bien nous en dire. Il n'en est pas ainsi des lettres confidentielles.
Voltaire, lui, ne pose pas ; dans sa vaste correspondance, il se confesse d'autant mieux qu'il ne veut pas se confesser. Certes, il savait bien que ses lettres pourraient être lues parfois par d'autres que ses correspondants \ qu'il y avait plus d'un Damilaville dont tout le mérite et toute la gloire consistaient à les faire circuler dans les salons du baron d'Holbach, de Mesdames Geoffrin et de Lespinasse (i); mais le plus grand nombre ne fut connu qu'après sa mort; d'ailleurs, il ne pouvait se tenir toujours en garde, et, bon gré, mal gré, c'est là qu'il se fait connaître. Une biographie de Voltaire où cette énorme correspondance serait négli-
(i) Damilaville, espèce de niais, surnomme : Et moi, je vous dis, pa ce que, vide d'idées, s'emparant de celles de d'Alembert, de Diderot, de d'Holbach, d'Helvétius, il allait les répétant toujours et partout, en s'écriant avec tierté : « Et moi je vous dis! » On lui a attribue quelques très mauvais ouvrages qu'il n'était pas même capable d'écrire, tout mauvais qu'ils sont.
gée, serait radicalement fausse. C'est donc là, nous le répétons, qu'il faut l'étudier.
Aimable, souple, Léger, abondant, admirable d'esprit, d'élégance, de goût, de suprême bon ton, il s'y montre en même temps, petit, vain, grossier, menteur, calomniateur misérable, intolérant, lui, le grand apôtre de la tolérance. Il loue et il déchire, il caresse et il mord, il flatte et il insulte, il cajole et il tue, il dit vrai et il ment, à propos des mêmes personnages, selon la pensée qui lui traverse l'esprit, sans fard, sans apprêt. Rien de plus attrayant que cet immense recueil qui va de Louis XIV à Louis XVI ; qui, embrassant une période de soixante-cinq années, commence en 1 7 1 3 par des lettres d'amour, et se termine en 1 778, par un billet, tracé d'une main mourante, pour le fils de Lally. On se plaît à voir les noms de ces conspirateurs en sous-ordre, sollicitant du Grand-Lama un brevet de génie et d'immortalité que le glorieux souverain leur jette à la face, en riant le premier de ces étranges prétentions.
Un compliment moqueur leur donnait le baptême;
Protégé de ton nom, riche de ton billet,
Pour la Postérité chacun appareillait ;
Mais, hélas ! la plupart sont restés sur la route,
Ta signature, hélas ! leur a fait banqueroute !
Tu les avais en vain nommés tes héritiers,
Et, flattés et flatteurs, ils sont morts tout entiers!
C'est le plus enchanteur des hommes, c'est le plus effronté des hypocrites î Mais que de grâce î que d'aisance ! quel naturel exquis ! c'est, comme ses autres ouvrages, en prose, — entendons-nous, — la meilleure satire de bien des livres de nos jours: « Je n'a1 « jamais lait une phrase de ma vie, répétait-il, et je « m'en vante. » Qu'eût-il dit , grand Dieu, du roi Voltairel Quels bons et francs éclats de rire ! Les lettres de Cicéron pourraient seules soutenir le parallèle avec les lettres de Voltaire. Madame de Sévigné, comme femme, est hors de concours. Encore les lettres de l'immortel Consul tirent-elles leur principal intérêt des événements dont il parle -, jamais il ne connut le badinage élégant et facile, les rapprochements ingénieux, l'art de causer en écrivant, de faire jaillir un trait inattendu de l'incident le plus léger. Cicéron, écrivant à Atticus a l'air de parler encore />ro Milone, pro Ligario, pro Archiâ. « Les lettres de Cicéron, dit Jou- « bert, ce penseur charmant , sont extrêmement cour-
« tes, et il s'y trouve très peu d'agréments Il eût
« été aussi difficile à Cicéron d'écrire une lettre comme « Voltaire, qu'à Voltaire de faire un discours comme • Cicéron».
Malheureusement, dans la correspondance de Voltaire, l'homme perd tout à être connu : Pas un élan, pas un cri du cœur; c'est léger, charmant, spirituel,
mais c'est l'égoïsme élevé à la suprême puissance-, c'est le règne de ce Moi que haïssait tant Pascal parce qiïil se fait le centre de tout.
Voltaire ne s'occupe que de lui, de ses intérêts, de son argent, de ses ennemis, de ses rancunes, de ses haines, du succès de ses livres, du Tripot, de ses éternelles pièces de théâtre. — Sainte-Beuve (Causeries du Lundi. — 8 Novembre 1 852) a justement apprécié les Lettres de M. de Voltaire et de M. d'Alembert :
« Cette correspondance est laide ; elle sent la secte et « le complot, la confrérie et la société secrète -, de quelce que point de vue qu'on l'envisage, elle ne fait point « d'honneur à des hommes qui érigent le mensonge en « principe, et qui partent du mépris de leurs sembla- « blés comme de la première condition pour les éclairer. « Eclaire^ et méprise^ le genre humain ! Triste mot « d'ordre, et c'est le leur. Marche^ toujours en rica- « nant. C'est le refrain perpétuel. »
Vauvenargues, l'ami de Voltaire, avait dit avant Sainte-Beuve : « Ceux qui méprisent l'homme ne sont « point de grands hommes. » — Or, l'amer auteur de Candide a toujours méprisé l'homme ; il se joue cruellement de ses misères. — Pourtant, l'homme, pour qui a coulé le sang d'un Dieu, doit, malgré ses fautes et ses faiblesses, être respecté : le mépriser, n'est pas faire
preuve d'un grand esprit. — Pauvre observation aux yeux de Voltaire et de ses complices, mais qui n'en est pas moins juste et vraie. — La remarque subsiste, dirait encore Dacier.
C'est surtout dans ces lettres de Voltaire et de d'Alembert qu'abondent les mensonges, les petitesses, les misères, les calomnies, les injures et toutes ces obscénités qu'on ne saurait traduire même en latin ; du reste, le style si vif, si alerte, si clair, si limpide, si français de Raton ne se traduirait pas plus facilement que le style lourd, épais, insipide de Bertrand le géomètre. — A peine pourrait-on arpenter, à longues enjambées ce terrain infertile, les immenses déserts de cette stérile philosophie.
Quels sont ceux de ses nombreux correspondants que Voltaire honorait particulièrement de ses polissonneries? Thiriot, d'Argental, Richelieu, Chabanon, d'Alembert, d'Argcnce de Dirac, Thibouville, l'abbé
de Lachau, Damilavillc, Frédéric même, etc Et
les dames : Mesdames d'Argental, de Lutzelbourg, Denis et de Fontaine, ses Nièces 1 — A cette dernière il écrit :
(i3 Février, 17:0) :
« J'espère que vous ne mépriserez pas absolument « mes petits Pénates, et que vous viendrez les embellir
(< de votre présence et de vos dessins. Apportez-moi u surtout les plus immodestes pour me réjouir la vue. »
(S Janvier, i y5G) :
« Amusez-vous toujours à peindre de beaux
« corps tout nus, en attendant que le docteur Tronchin « rétablisse et engraisse le vôtre. »
Toute cette lettre est ignoble.
(Juin, 1737) :
(( Votre idée, ma chère Nièce, de faire peindre de « belles nudités par Natoire et Boucher pour regail- « lardir ma vieillesse, est d'une âme compatissante, et « je suis reconnaissant de cette belle invention. On « peut aisément, en effet, faire copier à peu de frais *, « on peut aussi faire copier, au Palais-Royal, ce qu'on « trouvera de plus beau et de plus immodeste, etc.. »
Pouah ! le cœur se soulève ! — Que serait-ce s'il était possible de transcrire tels passages des Contes, du Dictionnaire Philosophique, de Candide, ce chefd'œuvre de style, de méchanceté et de cynisme î
Nous lisions, un jour, dans un vieux numéro du Journal de l'Empire (2 Décembre 181 1), une excellente et juste réflexion, à propos de Piron : « Il est des
« torts que le talent ne peut excuser. Qu'un auteur « écrive d'une manière dangereuse sur des questions * de politique, de religion, de morale spéculative, on « pourra toujours l'excuser sur l'intention, et dire qu'il « s'est égaré de bonne foi ; mais il n'y a point de justice fication possible pour celui qui souille sa plume par a des productions ordurières, qui manque à la décence « publique, et qui lait aux Lettres un si grand déshon- « neur. »
S'il ne s'agissait encore que de péchés de jeunesse ! Mais, à quatre-vingt-quatre ans, Voltaire se plaisait à condenser en rimes, en prose plus que légère, ce que n'aurait pas trouvé Régnier dans les lieux qu'il fréquentait !
Austères et vertueux Démocrates, saluez !
La franchise, la bonne foi, la loyauté font aussi, nous le croyons, du moins, partie de la morale. — Qu'est donc cet homme qui, dit un historien, « met la « supercherie à coté de la gloire ? » — Qui invente les plus bizarres pseudonymes, signe ses pamphlets les plus haineux de noms connus et parfois respectés? — La liste en est longue! — Boulanger, La Visclède, Dom Calmet, Chaulieu, Hume, Mouhi, Lamothe-le- Yaver, Huet, Saint-Hyacinthe. Quesnel, Formey. Desmahis, et tant d'autres avaient tenu leur place dans
l'histoire des Lettres. — Tout l'exécrable système (c'est le même pour tous), se résume ainsi (il s'agit de la triste tragédie des Guebres) :
« Enfin Dcsmahis est l'auteur de la pièce ; il est « mort, il ne nous dédira pas ».
(A d'Argental, i5 septembre 1768).
Il voulait d'abord l'attribuer à Gueimond de Latouche, mort depuis dix ans.
Application de son fameux principe qu'on a cité bien souvent : « Il faut mentir comme un diable, non « pas timidement, non pas pour un temps, mais hardice ment et toujours ».
(A Thiriot, 21 octobre 1736).
En 1 856, parut une excellente brochure : Voltaire et les Genevois, par J. Gaberel , ancien Pasteur. M. de Pontmartin en rendit compte dans Y Assemblée nationale -, nous ne pouvons mieux faire que de transcrire le passage où réminent critique flagelle, avec plus de verve encore et avec autant d'indignation que le Ministre protestant, l'infamie de Voltaire cherchant à corrompre la ville à laquelle il doit un lieu d'asile.
« Il n'a pas même la force et le courage de combatce tre au soleil et à découvert »
Il dénonce aux magistrats les libraires Grasset, Giirol et leurs associés pour avoir introduit à Genève un ballot contenant des fragments de la Pucellc, des Dictionnaires philosophiques y etc A propos du
turpe Poème, o II faut, écrivit-il à M. Vernes, que je « sois tombé bien bas dans votre estime, puisque vous « me croyez capable d'une pareille saleté.» Pour Candide^ pour le Dictionnaire, mêmes dénégations, mêmes dénonciations.
« Et, dit M. de Pontmartin, pendant qu'il dénonce « ainsi et semble sacrifier les libraires, il s'entend avec « eux pour organiser une contrebande qui, en dépit o de la surveillance des magistrats, fait pénétrer dans « Genève des ballots pleins de ces ouvrages dénoncés « et prohibés. C'est ici que le rôle de Voltaire devient a particulièrement odieux, surtout quand on songe « qu'il était, à cette date, presque septuagénaire, et « que ses espiègleries en cheveux blancs ne respec- « taient pas même l'enfance. 11 a recours à tous les « moyens. Tantôt c'est son carrosse qui dépose à la « porte de Chirol les caisses suspectes; tantôt il fait « imprimer ses livres impies sous des titres religieux, « et il commence par trois ou quatre pages convena- « blés qui servent d'introduction aux plus indignes « blasphèmes. Une troupe de colporteurs chèrement « payés s'introduit dans les maisons, dans les bouti-
« qucs, et, sous prétexte d'une petite emplette, glisse « les brochures impies sous des papiers ou des ballots. « De jeunes femmes se trouvaient-elles au comptoir, « on avait soin de choisir les écrits les plus propres à « corrompre leur imagination. » « Bien plus, ajoute « M. Gaberel, on réussissait à s'introduire dans les « classes de collège, et les enfants rencontraient ses « petits livres parmi leurs cahiers : ceu\ quiconnais- « sent l'attrait des choses mystérieuses pour cet âge, « peuvent comprendre que ces ouvrages n'étaient li- « vrés aux maîtres et aux parents qu'après avoir été « lus et dévorés. La propagande voltairienne allait « plus loin encore. Dans les locaux où se donnaient « les leçons des catéchumènes, souvent les catéchis- « mes furent remplacés par des brochures reliées dans « le même format et contenant ces dialogues perfides « où l'incrédule triomphe à plaisir de son interlocu- « teur chrétien : on reliait les dictionnaires philoso- « phiques portatifs avec le titre et l'apparence des « psaumes, et on les laissait sur les bancs du temple de « la Madeleine, au service des jeunes gens.
C'est ainsi, c'est par son libertinage suranné, par ses supercheries, par ses fraudes, par ses hypocrisies, par ses faux, par ses mensonges continuels que le grand seigneur, le millionnaire, le Philosophe, le vieillard repoussait le respect du à l'âge, au talent, à la gloire
C'est ainsi qu'il se faisait donner des leçons de bienséance, de justice et de vertu par les Pasteurs de Genève, Moultou, Vernes, Vcrnet, Roustan, Claparède, Abauzit, Coindet, Picot, Bonnet qui, sous la grêle des épigrammes, luttaient intrépidement contre l'arsenal de Ferney ! — Malgré leur erreur fondamentale, ils conservaient le plus beau rôle et le plus digne.
Et maintenant, loyaux, fiers, intrépides Démocrates qui, sans doute, vous écriez comme Ajax :
Ciel, rends-nous la lumière, et combats contre nous !
Saluez !
Voltaire se confessait et communiait. — Ah ! cela vous étonne ! Vous ignorez donc ce qu'il a écrit ?
a La confession est une chose excellente, un frein
« aux crimes Elle est très bonne pour engager
« les cœurs ulcérés de haine à pardonner, et pour faire « rendre par les petits voleurs ce qu'ils peuvent avoir « dérobé à leur prochain. » [Dictionnaire Philosophique. — CURÉ DE CAMPAGNE. — Section II).
« On peut regarder la confession comme le plus « grand frein des crimes secrets. » (Essai sur les mœurs el l'esprit des nations. — Chapitre XXI).
« Voilà donc des hommes qui reçoivent Dieu dans
« eux, au milieu d'une cérémonie auguste, à la lueur « de cent cierges, après une musique qui a enchanté « leurs sens, au pied d'un autel brillant d'or. L'imagia nation est subjuguée, L'âme est saisie et attendrie. « On respire à peine, on est détaché de tout bien ter- « restre, on est uni avec Dieu, il est dans notre chair « et dans notre sang. Qui osera, qui pourra commettre « après cela une seule faute, en recevoir seulement la « pensée? Il était impossible, sans doute, d'imaginer « un mystère qui retînt plus fortement les hommes « dans la vertu. » (Dictionnaire Philosophique. — EUCHARISTIE).
M. Sarcey ne se plaindra pas de ce que cela manque de musique !
Donc, Voltaire, après ces grandes et belles paroles, devait, pour être conséquent, se confesser et communier. — Mais écoutez :
« Je me trouve entre deux Evêques qui sont du « quatorzième siècle, et il faut hurler avec ces sacrés « loups
« Puisque Ton s'obstine à m'imputer les
« ouvrages de Saint-Hyacinthe , de Tex-capucin « Maubert, de l'ex-mathurin Dulaurent, et du sieur o Robinet, tous gens qui ne communient pas, je veux « communier. »
(A d'Argental. — 22 Avril 1768).
Notez que c'est sous le nom de Saint-Hyacinthe, mort en 1746, qu'il publiait, en 1767, l'exécrable Dîner du comte de Boulauirilliers. — « On ne fait « nul tort à la mémoire de Saint-Hyacinthe, en lui « attribuant une plaisanterie faite il y a quarante ans. « Les morts se moquent de la calomnie, mais les « vivants peuvent en mourir. »
(A M. Saurin. — 5 Février, 17G8).
Continuons.
« Mon cher Marquis, le sieur Gillet ou Gilles n'est « pas trop bien informé des affaires de ce monde. Il ne « sait pas qu'il y a des choses si méprisables qu'on « peut quelquefois s'abaisser jusqu'à elles sans se com- « promettre. Si jamais vous vous trouvez dans une « compagnie où tout le monde montre son ... (le mot t( y est dans ses trois lettres), .... je vous conseille de « mettre chausses bas, en entrant, au lieu de faire la w révérence. »
(A M. le marquis de Villevicillc — Ier mai 1768)'
C'est du courage !
« Il y a longtemps que je suis accoutumé aux plaisan- « terieset aux impostures. Il est plaisant qu'un devoir
« que j'ai très souvent rempli, ait fait tant de bruit à a Paris et à Versailles. Madame Denis doit se souve- (v nir qu'elle a communié avec moi à Ferney, et « qu'elle m'a vu communiera Colmar. »
(Au Maréchal, duc de Richelieu. — 29 juin 17OS).
11 est de fait que les Philosophes n'étaient pas contents, que le grand Lama reçut bien des reproches. — Voyez la Correspondance de Grimm.
Même infamie, Tannée suivante :
« Eh bien ! Madame, je suis plus honnête que vous; « vous ne voulez pas me dire avec qui vous soupez, « et moi je vous avoue avec qui je déjeune. Vous voilà « bien ébahis, Messieurs les Parisiens ! La bonne com- « pagnie chez vous ne déjeune pas parce qu'elle a « trop soupe *, mais moi, je suis dans un pays où les « médecins sont italiens, et où ils veulent absolument
« qu'on mange un croûton à certains jours Vous
« savez que je n'ai pas deux cent mille hommes à « mon service, et que je suis quelquefois un peu go- « guenard. J'ai donc pris le parti de rire de la méde- « cine avec le plus profond respect, et de déjeuner « comme les autres avec ces attestations d'apothi- « caires.
(A Madame la marquise du Deftand. — 24 avril 1 769),
« Mes anges sont tout ébouriffés d'un déjeuner par
« devant notaire On ne peut donner une plus
« grande marque de mépris pour ces facéties que de
« les jouer soi-même. »
(A d'Argental. — s mai i-*
« J'édifie tous les habitants de mes terres, et tous « mes voisins, en communiant... Le roi veut qu'on « remplisse ses devoirs de chrétien. »
(Au même. — 23 mai 1769).
« La lettre, Madame, dont vous m'honorez, m'est « assurément plus précieuse que tous les sacrements « de mon Eglise catholique, apostolique et romaine. « Je ne les ai point reçus cette fois. On s'était trop « moqué à Paris de cette petite facétie. »
(A Madame Necker. — 23 avril 1776).
Nous voilà loin, bien loin, de la confession, excellente chose, frein aux crimes \ de la communion, mystère qui retient le plus fortement les hommes dans lavertu\ qui fait qu'on ne peut recevoir seulement la pensée d'une seule faute !
Etc etc etc....
Est-ce assez d'infamies !
Démocrates sceptiques, libres-penseurs, qui, même quand il s'agirait de la vie , reculeriez devant ces formidables sacrilèges, — saluez î
Voltaire, — qui a toujours de l'esprit, c'est convenu, — en abuse parfois. Kxcmplc : quand il dit (Histoire de rétablissement du Christianisme) (1777). — chap. VI I) : a Mylord Bolingbroke a bien raison de dire que 1 la première profession de foi qiï on attribue à cette « secte, appelée depuis l'onguent, ou christianis- « me.... » C'est Voltaire qui souligne ; puis, il ajoute en note, de peur qu'on n'en ignore:
« Christ signitie oint, christianisme, onguent. »
Nous ne savons si, en effet, Mylord Bolingbroke, qui ne manquait pas non plus d'esprit, a dit cette énorme bêtise; mais, dans tous les cas, Voltaire se l'approprie, la réclame pour son compte, la cite avec délices. Qu'ainsi soit!
Voici qui, certes, a trait encore à la morale :
(A Madame du Defland. — 18 mai 1767):
« Il y a une femme qui se fait une bien grande répu- « tation: c'est la Sémiramis du Nord, qui fait mar- « cher cinquante mille hommes en Pologne, pour éta-
« blir la tolérance et la liberté de conscience. C'est une « chose unique dans L'histoire de ce monde, et je vous « réponds que cela ira loin. Je me vante à vous d'être « un peu dans ses bonnes grâces • je suis son cheva- « lier envers et contre tous. Je sais bien qu'on lui « reproche quelque bagatelle au sujet de son mari, « mais ce sont des affaires de famille dont je ne me « mêle pas-, il n'est pas mal qu'on ait une faute à ré- « parer, cela engage à faire de grands elTorts pour « forcer le public a l'estime et à l'admiration, et « assurément son vilain mari n'aurait fait aucune des « grandes choses que ma Catherine fait tous les « jours. »
Que ne pouvons-nous donner toute la très longue et très magnifique lettre de Madame la duchesse de Choiscul, — l'amie de Voltaire, — à Madame la marquise de DelTand, — l'amie de Voltaire! —
« Rien de plus choquant que son enthousiasme
« pour l'impératrice de Russie -, rien de plus révoltant « et de moins léger que sa petite plaisanterie : « Je « sais bien qu'on lui reproche quelques bagatelles au « sujet de son mari) nuis ce sont des affaires de « famille dont je ne nie mêle pas!
« Quoi ! Voltaire trouve qu'il y a le mot pour rire « dans un assassinat ! Ht quel assassinat ! Celui d'un
OUVeraill par sa sujette, celui d'un mari par sa « femme ! cette femme conspire contre son mari et
« son souverain, lui ote L'empire et la vie de la façon « la plus cruelle, et usurpe le tronc sur son propre « fils, et Voltaire appelle cela des démêlés de famille! « Il n'est pas mal, ajoute-t-il, qu'on ait une faute à « réparer. Comment ! Ces crimes atroces ne sont que « des bagatelles, des fautes, de petits péchés véniels « faciles à réparer ! Il ne lui faut qu'un meâ culpâ et « une absolution : la voilà blanche comme neige ; elle « est la gloire de son empire, l'amour de ses sujets, « l'admiration de l'univers, la merveille de son siè-
« cle ! Vous avez senti cela comme moi, et vous
« lui avez répondu par le persifflage le plus fin et le
a plus délicat. Puisse-t -il en rougir !
« Voltaire a-t-il donc oublié ces beaux vers qu'il « met dans la bouche de Mérope :
« L'empire est à mon fils ; périsse la marâtre, « Périsse le cœur dur, de soi-même idolâtre, « Qui peut goûter en paix dans le suprême rang « Le barbare plaisir d'hériter de son sang !
* Voltaire pense-t-il la justifier en disant que ce a fils n'était qu'un enfant et que son mari était un im-
« bécille ! Mais quels droits seraient donc certains si « ceux des enfants ne le sont pas, et si Ton donnait la « colique hémorrhoïdale à tous les sots ! Grand Dieu ! « Quelle dépopulation dans l'univers! Cette politique « envers son fils est-elle bien adroite? Ne l'obligera- « t— clic pas un jour à un nouveau crime ?.. . . Mais « elle ne craint pas d'en commettre de nouveaux ; son « cœur y est aguerri. Que lui avait lait ce pauvre Ivan « pour le comprendre dans ces proscriptions? Il Faui rait laissé régner tranquillement, comme il avait « laissé mourir Elisabeth. Pauvre Elisabeth! C'est « par elle, dit-on, qu'a commencé le cours des forfaits
« de Catherine
« Qu'a-t-elle fait d'ailleurs pour son Etat ? Quelce ques fondations d'hôpitaux d'enfants trouvés, quel- « ques prix distribués aux Académies ! Elle a fait un « roi, mais elle lui fait à présent la guerre, et, comme « vous le dites fort bien, elle prêche la tolérance avec « 5o,ooo hommes ! Voltaire n'a rien dit de si plaisant ! «
« Ce que je ne pardonne pas à Voltaire, c'est ce froid, « ce bas, ce détestable panégyrique de sa Sémiramis,
« qu'il imprime, qu'il donne au public
«r Que des écrivains obscurs, vils, bas, mercenaires,
« lui louent leurs plumes abj< je leur pardonne ;
« mais Voltaire ! Voltaire, L'honneur et la merveille de
« son siècle, lui dont les écrits immortaliseront notre
« langue ! . . . . Il souille sa plume de l'éloge de cette
« infâme !
(A Madame de Choiseul. — 18 Juin, 17
Et Madame du Deffand.
« Permettez-moi de faire imprimer votre lettre, et « vous verrez l'admiration qu'elle inspirera, l'effet « qu'elle produira. L'admirable Catherine de Voltaire « deviendrait catin des rues. »