‹ Le centenaire de VoltaireChapitre 3 sur 7 · VOLTAIRE, CITOYEN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

VOLTAIRE, CITOYEN FRANÇAIS

oltaire nous a fort maltraites, et cela de tout temps et dans tous ses ouvrages. Le 29 Août 1 742, il écrivait à Frédéric, qui nous appelait f)\'lons, perroquets, sapajous. « lime fallait le roi de « Prusse pour maître, et le Peuple anglais pour con- • citoyen. » — Ce qui ne l'empêchait pas de déclarer à Catherine qu'il voudrait être Russe ; — tout, excepté Français !

« Battez les Turcs, Madame, battez les Turcs ! « On dit bien qu'il y a des Français dans l'armée « turque. Mais, est-ce que je suis Français, moi ? »

« Je mourrai bientôt, et ce sera en détestant le Pays a des singes et des tigres, où la folie de ma mère me lit a naître, il y a bientôt soixante et treize ans. . . »

(A d'Alcmbert. — 7 d'Auguste, 17GC).

a La France est peut-être de tous les Pays, celui « qui a le plus uni la cruauté et le ridicule, o — (Essai sur les moeurs et l'esprit des Nations. — Introduction. - XXXV).

Tigres, loups, singes, sauvages, barbares, welches,

etc , telles sont les épithètes dont il nous honore, et

dans ses livres les plus sérieux. — Dans ses Facéties, il se gène moins encore : Le Discours aux Welches (1764), et les deux suppléments, par Antoine Vadé, frère de Guillaume, sont le nec plus ultra de L'insulte à sa Patrie.

Soit : — C'est probablement par excès d'amour pour nous ; — qui aime bien, châtie bien. — Les grognards de Napoléon, tout dévoués qu'ils étaient, et par cela même qu'ils étaient dévoués, — ne l'épargnaient pas dans leurs causeries de Bivouacs. — Des Royalistes, plus royalistes que le Roi, traitaient Louis XVI 1 1 de Jacobin ; mais, en face de l'Etranger, leurs paroles étaient différentes. — Voyons Voltaire dans ses rapports avec l'Etranger.

Commençons par la Pologne.

Le premier partage eut lieu en 1 771-1772 : le Roi de Prusse, l'Impératrice de Russie, la Maison d'Autriche eurent chacun un morceau de choix. Jamais plus odieuse usurpation ne constata mieux le droit

inique de la force; jamais la justice, l'humanité, la plus sainte des causes ne furent plus violemment, plus lâchement sacrifiées à l'ambition. — Ecoutons comment Voltaire juge ce crime national :

« La Paix a bien raison de dire aux Palatins : « Ouvrez les yeux, le Diable vous attrappe, « Car vous avez à vos puissants voisins, « Sans y penser, longtemps servi la nappe ; « Vous voudrez donc bien trouver bel et beau « Que ces voisins partagent le gâteau.

« C'est assurément le vrai gâteau des Rois, et la « lève a été coupée en trois parts. »

(Lettre à Frédéric. — 16 Octobre, 1 772).

« C'est donc dans le Nord que tous les Arts fleuris- « sent aujourd'hui ! C'est là qu'on fait les plus belles « porcelaines, qu'on partage des Provinces d'un trait « de plume, qu'on dissipe des confédérations et des a sénats en deux jours. »

(A Frédéric. - i3 Novembre, 1772).

a On prétend, Sire, que c'est vous qui ave/ imaginé 1 le partage de la Pologne, et je le crois, parce qu'il y « a là du génie, et que le traité s'est fait à Potsdam... »

(A Frédéric. — 18 Novembre, 177- ,

Nous aimons mieux le mot du Comte de Maistre : « Depuis le partage de la Pologne, l'Europe est en « état de péché mortel. )>

Le traité est du 2 Septembre, 1772.

Nous n'en finirions pas avec ces tristes citations.

Passons à Catherine.

Des Français sont allés au secours de la Pologne :

« Si je questionnais le Chevalier de Boufflers, je lui « demanderais comment il a été assez follet pour aller « chez ces malheureux Confédérés, qui manquent de « tout, et surtout de raison, plutôt que d'aller faire sa « cour à celle qui va les mettre à la raison. »

(4 Juillet, 1771).

Qui manquent de tout ! — Il faut être, fou, en effet, pour aller au secours de qui manque de tout !

« J'ai le cœur navré de voir qu'il y a de mes com- « patriotes parmi ces fous de Confédérés. Nos Welches « n'ont jamais été trop sages, mais du moins ils pas- « saient pour galants ; et je ne sais rien de si grossier « que de porter les armes contre vous. Il est bien « honteux et bien fou qu'une trentaine de blancs-becs a de mon Pays aient l'impertinence d'aller vous faire

« la guerre, tandis que deux cent mille Tartares « quittent Moustapha pour vous servir; ce sont les « Tartares qui sont polis, et les Français sont devenus « de Scythes. Daignez observer, Madame, que je ne « suis point Welche ; je suis Suisse, et, si j'étais plus « jeune, je me ferais Russe. »

(18 Octobre, 1 771).

Au Roi de Prusse, il dit : « Je veux mourir Prussien! » Prussien, Russe, Suisse, Anglais, tout excepté Français ! — C'est bien cela !

Toujours à Catherine :

a Une autre peste est celle des Confédérés de Polo- « gne ; je me flatte que Votre Majesté Impériale les « guérira de leur maladie contagieuse. Nos Chevaliers a Welches, qui ont été porter leur inquiétude et leur « curiosité chez les Sarmates, doivent mourir de faim « s'ils ne meurent pas du charbon. Voilà une plaisante « croisade qu'ils ont été faire Cela ne servira pas à « faire valoir la prudence et la galanterie de ma chère « nation. »

(t'r Janvier, 177a).

La réponse de l'Impératrice est admirablement à la hauteur des paroles si françaises de son correspondant' :

a J'ai aussi un remède pour les Petits-Maîtres sans « aveu qui abandonnent Paris pour servir de Précep- « teurs à des Brigands. Ce dernier remède vient en « Sibérie*, ils le prendront sur les lieux. Ces secrets « sont efficaces, et ne sont point d'un charlatan. >•

(A Voltaire. — Le iq^o Mars, 1772).

Et Voltaire s'indigne-t-il ? Et ne proteste-t-il pas contre ces ligues cruelles ? Le peu de sang français qui lui reste encore dans les veines ne se soulève-t-il pas ? Non :

« Nos extravagants Chevaliers errants qui ont couru « sans mission vers la zone glaciale combattre pour le « liberum veto, méritent assurément toute votre indi- « gnation. »

(29 Mai, 1772).

Quel amour de la justice et de l'humanité ! Quel patriotisme ! — O vieux idolâtre du Roi de Prusse (16 Octobre, 1772)! — O vieux Russe de Ferney (9 Auguste, 1774)! — Des Français vous élèvent

des statues î Des Français veulent célébrer l'anniversaire de votre mort '

Démocrates qui, aux cris de VIVE LA POLOGNE! faites des émeutes, envahissez, en armes, les assemblées élues par votre cher suffrage universel ; — Démocrates, frères et amis des Polonais ; — Saluez !

Quel Français pourrait applaudir aux désastres de- Strasbourg, de Metz, de Sedan? Eh bien! AuXVIII""' siècle, il s^st trouvé un grand écrivain, un Philosophe, né à Paris, — nous n'osons dire un Français, — pour chanter en prose et en vers notre défaite de Rosbach ! Pour railler, insulter cyniquement nos soldats vaincus ! — Les citations que nous allons faire ont été reproduites souvent, et toujours, opprobres de sa mémoire, doivent être jetées à la face de la statue de Voltaire ; mais il est bon de les répéter, de les remettre sous les yeux des fanatiques de ce mauvais Français, de cet adorateur de nos vainqueurs.

Ce sera bien le cas de dire : Saluez !

Donc, le 3 Novembre î 737, une batterie Prussienne, placée par le Roi sur les hauteurs d'une colline, écrasait l'armée française commandée par Soubise. — Malgré les prodiges de valeur du Marquis de Grillon

et d'autres officiers, la déroute, causée surtout par la conduite des Impériaux, nos alliés, fut complète et frappa la France de stupeur, mais fit jeter à Voltaire

des cris de joie et d'admiration !

Le ï6 Janvier 1758, Frédéric écrit en réponse à plusieurs lettres de son adorateur :

« Je vous remercie de la part que vous prenez aux « heureux hasards qui m'ont secondé à la fin d'une « campagne où tout semblait perdu. »

Cela pourrait servir d'épigraphe à nos citations.

«.Héros du Nord, je savais bien

« Que vous avez vu les derrières

« Des guerriers du Roi Très-Chrétien

« A qui vous taillez des croupières ;

« Mais que vos rimes familières

« Immortalisent les beaux . . .

« De ceux que vous avez vaincus,

« Ce sont des faveurs singulières;

« Nos blancs-poudres sont convaincus

« De tout ce que vous savez faire. . ..

(2 Mai, 1738).

C'est tout simplement infâme !

Bien des années après Rosbach, il n'en a pas perdu le souvenir délicieux :

« Vous souvenez-vous, Sire, d'une pièce charmante « que vous daignâtes m'envoyer, il y a plus de quinze « ans, dans laquelle VOUS PEIGNIEZ SI BIEN

(( Ce Peuple sot et volage, « Aussi vaillant au pillage (( Qic lâche dans les combats ? n

(7 Décembre, 1 7 7 4 .

« Sire, toutes les ibis que j'écris à votre Majesté sur « des affaires un peu sérieuses, je tremble comme nos - régiments à Rosbach. »

(28 Mars, 1775).

Quelques jours après :

« Il nY a point de Welche qui ne tremble en voyant « votre portrait ; c'est précisément ce que je voulais :

a Tout Welche qui vous examine

« De teneur panique est atteint,

« Kt chacun dit à votre mine

« Que dans Rosbach on vous a peint, n

(27 Avril, 1774).

Et plus tard :

» L'uniforme prussien ne doit servir qu'à faire « mettre à genoux les Wclches. »

(Mai, 1773).

Nous en passons, et des pires!

Franchement, traduit devant un Conseil de Guerre, le Patriarche de Ferney ^puisque c'est ainsi que M. Prudhomme rappelle) ne serait-il pas condamné à être fusillé, après dégradation (s'il pouvait être dégradé ! ) en face de l'armée française ?

Démocrates, qui aimez votre Pays, qui gémissez sur ses malheurs, qui, comme nous, pensez à une éclatante revanche sur la Prusse, — Saluez !

Deux jeunes gens, le Chevalier de la Barre et d'Etallonde de Morival , furent accusés (1766) de s'être agenouillés respectueusement devant des ouvrages impies, entre autres devant le Dictionnaire Philosophique ; d'avoir récité publiquement, à haute voix, l'Ode infâme de Piron -, enfin, d'avoir brisé un crucifix placé sur le pont d'Abbeville. Sur ce dernier crime, l'arrêt du Parlement déclarait qu'ils en étaient véhémentement soupçonnés. Condamnés à mort, La Barre

fut exécute, d'Ktallonde put se sauvera Ferney et en Prusse. — Voltaire frémit d'indignation : pendant plusieurs années, il protesta contre L'odieuse sentence. Frédéric, à qui il recommandait puissamment le fugitif, lui écrivait :

(7 d'Auguste, 1767) :

« Si vous me demandiez si j'aurais prononcé un « arrêt aussi dur, je vous dirais que non, et que « selon mes lumières naturelles, j'aurais proportionné a la punition au délit Vous avez brisé une statue « (pardon, il s'agit, Sire, d'un crucifix , je vous con- « damne à la rétablir : Vous n'avez pas ôté le chapeau « devant le Curé de la Paroisse qui portait ce que a vous savez. Eh bien ! Je vous condamne à vous « présenter quinze jours consécutifs sans chapeau à « l'église, etc.... »

Les Juges furent iniques : les accusés étaient seulement véhémentement soupçonnés d'avoir abattu le crucifix -, le reste était un simple délit qui, certes, ne méritait pas la mort ; — mais le Roi sceptique, s'etVorçant d'imiter la légère plaisanterie de son maître, ^c montrait beaucoup trop indulgent.

Certes, Voltaire était dans son droit, quand il entassait sur ce malheureux sujet lettres sur lettres, bro-

chu rcs sur brochures, mémoires sur mémoires ; mais, malheureusement, il ne s'arrêta point là, et le mauvais Français reparut bientôt.

(A M. (Tl^stallon de Morival. — 26 Mai, 17!

« Je voudrais que vous commandassiez un jour les « armées du Roi de Prusse, et que vous vinssiez « assiéger Abbeville. »

« A l'égard d'Etallon de Morival, qui ne s'occupe

« à présent que de contrescarpes et de tranchées, je

« remercie Votre Majesté de vouloir bien me le laisser

« encore quelque temps. Il n'en deviendra que meilleur

« meurtrier, meilleur ingénieur, et il vous servira avec

« un zèle inaltérable dans toutes les journées de

a Rosbach qui se présenteront. »

(A Frédéric. — i5 Février, 1 775).

« Morival est un garçon pétri d'honneur. Il trouve « qu'il y aurait de l'infamie à paraître à genou k avec « l'uniforme prussien, devant ces robins. Il dit que « cet uniforme ne doit servir qu'à faire mettre à genoux a les Welches. »

(A Frédéric. — Mai 1770).

Déjà nous avons cité cette dernière phrase : il est bon de la répéter !

« Sire, tandis que Votre Majesté fait probablement « manœuvrer trente on quarante mille guerriers, \z <( crois ne pouvoir mieux prendre mon temps pour lui > présenter la bataille de Rosbach, dessinée par ■ d'Etallonde.

« Il brûle de se trouver à une pareille bataille. »

[A Frédéric. — :i juin, 1775).

On voit qu'il n'a pas dépendu de Voltaire que son Protégé ne jouât le rôle de Coriolan, du Connétable de Bourbon, d'Armand Carrel, — d'Armand Carrel. — dont Sainte-Beuve a dit [Causeries du Lundi. — 3

mai 1 S 5 -2 ) : « Se battre contre son pays est toujours (( une chose grave. »

Démocrates, Patriotes, qui accusez vos adversaires politiques d'avoir pris les armes contre la France, salue/ encore ! saluez toujours!

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