CHAPITRE III
Le vieillard. — Ses traits — Le sacrifice. — La ressemblance. — Douleur diiGéuéraL — Histoire d'im ouvrier.
Béringheld el son soldat furent bicntôtarrivés à l'endroit que l'on appelle le Trou de Gramont :
ils s'en approchèrent doucement, et Lagloire , sur l'ordre de son général , s'accroupit derrière le tronc d'un arbre; Tullius en fit autant. Ils prêtèrent une oreille attentive au moindre bruit, en
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attachant leurs regards sur la saillie du rocher, et, ainsi suspendus au-dessus de la grotte , ils ne tardèrent pas à être témoins d'une scène que l'acteur ne destinait sans doute pas à des yeux mortels.
Du fond de cette retraite, un vieillard s'élance!... etBéringheld frémît en croyant le reconnaître à la pâle lueur de la lune.
Ce personnage extraordinaire était d'une taille gigantesque , il n'avait des cheveux que sur lederrière de latétc, et leur blancheur jetait un éclat singulier car ils ressemblaient plutôt à des fils d'argent qu'à cette neige pure qui
(iécore le front chauve des vieillards. Son dos, sans être voûté, .'innonrait une étonnante caducité. Les proportions osseuses de SCS membres n'étaient pas en rap- ])ort avec sa grande taille et cette ossification paraissait n'être recouvertequepar une carnation lépère, en comparaison dece qu'elle devait être pour desos d'une grosseur si énorme.
Quand il fut sorti, il fît quelques pas, scdicssa sur ses pieds et se retourna pour examiner le rocher sur lequel il était possible qu'il eût entendu du bruit; alors Béringheld put se convaincre de ce dont il voulait s'assurer , en
achevant de reconnaître l'inconnu Quant à Lagloire, aussitôt qu'ilaperçiitle vieillard faceà face, tout accoutumé qu'il était à des spectacles insolites, il tressaillit d'épouvante.
Le crâne du vieillard semblait ne pas avoir de peau , tant cette partie s'était idenlifiée avec le reste : ce front caduc paraissait devoir plutôt appartenir à la minéralogie qu'à l'ordre animal : aussi, la première idée qui se présentait à l'esprit , à Faspect de ce crâne commepétrip,é, c'était que l'Eternel l'avait formé du granit le plus dur . Sa couleur grisâtre le prou -
vait,etuueimaginationviveaurait
t:ru apercevoir sur cet os frontal la mousse verte qui pousse sur les marbres en ruine. Aucune chose au monde n'exj)rimait l'impassibilité comme ce front sévère, et si l'on avait à faire la statue du Destin , il en rendrait à merveille l'inflexibilité.
Mais rien ne pourrait donner une idée des 5 eux de cet être étrange:
leurs sourcils , sans couleur humaine, paraissaientcommelefruit d'une végétation forcée, et la main du temps qui s'efforçait de les arracher, était évidemment combattue par une force supérieure.
Dessous cette bizarre forêt de poils hérissés, s'étendaientauloin, sous
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!e front , deux cavités noires et profondes, du fond desquelles un reste de lumière , un filet de flamme animait deux yeux noirs qui roulaient lentement dans leur orbite trop vaste pour eux.
Les attributs de Toeil , c'est-àdire, la paupière, les cils, la prunelle, la cornée, l'angle lacrymal , étaient morlset ternes , le vif de la vie les avait quittés, la pupille seule brillait solitairement de ce filet de flamme brûlante, sèche et comme flamboyante.
Cette singularité de l'individu étonnait plus que tout le reste, car elle imprimait à lame une espèce de frayeur involontaire.
Les joues du vieillard, ayant perdu toutes les couleurs vitales tenaicut plutôt du cadavre que de rhonimc vivant, cependant elles étaient fermes quoique ridées outre mesure et la grosseur des os maxillaires ne contribuait pas peu àcettcrudesse delà peau. Sabarbe longue , blanche et clair semée ne servait guères à rendre Tincoimu vénérable, elle ajoutait, au contraire par son désordre et sa bizarre disposition, au surnaturel de cette tête. Le vieillard avait un large nez dont les narines applalies offraient une ressemblance vague avec celles d'un taureau :
enfmceltc similitude pouvait être
complétée par une bouche d'une grandeur démesurée, remarquable, non seulement par la pose bizarre des lèvres , mais encore par une tache noire qui se trouvait précisément au milieu.
Cette tache noire paraissait l'efFel d'une cautérisation. En cet endroit les deux lèvres brûlées fîguraienl parfaitementbien du charbon et la lèvre en avait la consistance; du reste, cette difformité ne s'étendaitpastrès-loinetl'on nepourrait donuerl'idée de sa dimension que par l'application d'un crayon qui a urait la vertu de produire cet eft'ct. Les jambes massives de 1 etranger annonçaient une force
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nnisculairo telle , que lorsqu'il était debout, on eut cru qu'aucune puissance ne serait assez \igoureuse pour l'ébranler sur ces deux soutiens immuables.
Néanmoins, celle carrure, cette épaisseur procédait, je l'ai déjà dit, du système osseux. Ce vieillard était maigre , son ventre n'offrait aucune saillie ; d'après ses gestes , on pouvait croire que le sang coulait lentement dans ses veines ; aucune vivacité ne se faisait sentir dans cette masse cadavéreuse: enfin il offrait une parfaile image de ces chênes deux fois séculaires, dont le tronc noueux est vuide, qui dureront encore
long -temps sans vivre, et qui semblent assister au spectacle des timides développemens des Jeunes arbres, un jour, témoins de la mort de ces rois des foréls.
L'ensemble du visage de ce vieillard présentait une grande et belle masse, et les contours, la forme , l'ampleur , offraient une ressemblance frappante avec la jeune figure du général Béringheld ; on y reconnoissait un air de famille ^ s'il est possible de s'exprimer ainsi.
Quoiqu'il en soit, l'aspect de ce vieillard imprimait à l'âme un ordre d'idées très-étranges : on aurait voulu ne point l'avoir vu
et ccpendantrimaginalion éprouvait UQ cerlaiu contentement de ce coup-d'œil. La lumière de îa lune, le silence et le site, l'effort du vent, le solennel des mouvemens de cet être bizarre lui donnaient de la ressemblance avec les créations originales et vaporeuses d'un rêve, et si l'on venait à se recueillir, l'imagination, en l'examinant, l'assimilait à une pyramide d'Egypte, car sa présence avait quelque chose de monumental. Les peintres qui nous ont, jusqu'à présent, représenté le Temps, n'ont rien fait voir qui nous offrit l'idée de cette divinité, aussi bien que le spectacle de ce vieillard.
Ses mouvemens semblaient appartenir plutôt à la tombe qu'à la vie , aux siècles écoulés qu'au présent. Enfin si les morts reviennent , si les ombres marchent et ont une espèce de vie , le vieillard était le- type de cette pâle existence.
Son costume très-simple ne se rapprochait d aucune mode connue ; mais sans s'éloigner de l'habillement d'alors , d'une manière trop singulière, il ne paraissait tenir d'aucun temps. Un vaste manteau de couleur carmélite qu'il jeta par terre, en sortant du Trou de Grammont , annonçait ,
par la finesse du tiss»u, que le T, i. 4
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vieillard, en le drapant autour de ses vastes formes, pouvait l'accomodor aux modes de tous les pays.
Si ce vieillard eut pu être vu par l'imagination, debout, sur les mondes détruits, on laurait pris pour un éternel modèle de r//^<?mme laissé par la Divinité; peut-être pour le Temps , pour la Mort, pour un Dieu. Les anciens l'eussent déifié , les modernes l'auraient brûlé et un romancier serait effrayé d'apercevoir ce qu'il nommerait le juif errant ou un vampire^ objets de tant de folles créations.
EnBn, un savant aurait pensé
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qu'un nouveau Pascal, réunissant les talens de Boëerhave, d'Agrippa , ou de Prométhée , avait créé un homme factice.
Aussitôt que le grand vieillard fut sorti de la grotte , qu'il eut jeté un rapide regard sur le bocage qui surmonte le rocher , il s'avança dans la prairie , il examina le vuide de la campagne. Il ne revint qu*après s'être assuré d'une solitude profonde car il monta jusque sur la levée et il s'éloigna assez pourvoir si des piétons n'arrivaient pas par la route de Bordeaux qui forme un coude au-dessus du Trou de Grammont.,, Enfin , après tous ces préambules
et après ces recherches faites avec la soigneuse prudence de la vieillesse, il s'enfonça de nouveau dans la grotte.
— Eh bien général? demanda Lagloire à Béringheld.
Le général immobile et stupéfait, fit signe , du doigt, à son soldat, de nepas parler. Le vieux sergent, imitant le général , tâcha de lui dire , à force de signes , que le vieillard lui ressemblait ; mais un léger bruit interrompit Lagloire qui regagna le tronc de son arbre, dont il s'était un peu écarté.
Le frémissement des feuilles et des broussailles causa un faible tressaillement à l'inconnu; il ren-
tra un moment dans sa grotte , comme pour y déposer ce qu'il tenait , et il en ressortit sur-lechamp , en levant son énorme tête. Il arrêta long- temps sa vue sur l'endroit où le froissement des feuilles indiquait la présence de quelqu'être vivant. Alors le général et Lagloire se blottirent de leur mieux et tournèrent bien légèrement, à mesure que le vieillard se plaça à divers endroits, pour se convaincre que ce bruit n'était pas produit par des êtres humains.
Il s'avança comme pour gravir la roche mais il s'arrêta, parut réfléchir et croyant peut-être,
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comme on peut le présumer d'après le mouvement qui lui échappa , que des animaux causaient ce léger bruissement , il revint à la grotte et reparut bientôt, en portant sur ses épaules un sac qui contenait un fardeau d'un volume assez ample sans être pesant , car lorsqu'il le posa par terre, il n'en résulta qu'un léger bruit semblable à celui que peuvent faire des morceaux de bois , ou plutôt du charbon. L'œil s'effrayait des formes que la toile trahissait et, certes, la première idée que faisaient naître leurs figures longues et rondes par les bouts, c'était
celle que le sac renfermait les débris d'un cadavre.
Le vieux soldat montra du doigt à son général que le sac était lié avec la ceinture rouge de la jeune fille qui se promenait naguère dans la prairie ; Bé ringheld frissonna, et des larmes, arrachées par le malheur de Fanny , sillonnèrent le visage du général.
Le fardeau déposé, le vieillard disparut encore, il revint avec le schale de la jeune fille, le mit sur le sac, et , tirant de son sein une substance blanchâtre, il la déposa sur le cachemire rouge: en un instant, sans dé-
tonalion , sans flamme , sans effort , le sac , la ceinture , le schale et tout ce que renfermait la toile , furent anéantis de manière à ce qu'il n'en resta ni trace, ni odeur: seulement, une légère fumée s'exhala dans les airs. Le vieillard parut examiner avec attention d'où venait le vent, pour se soustraire à la maligne influence de cette fumée bleuâtre qu'il évita comme si elle était mortelle.
— J'aimerais mieux me trouver devant une batterie de canons de douze, qu'ici î murmura Lagloire.
— Moi aussi... répondit Béringheld, en essuyant ses larmes.
— Est-ce que ce serait le corps de cette jeune fille?... demanda le vieux soldat.
— Silence ! . . . dij le général , en mettant un doigt sur ses lèvres.
En effet , le vieillard s'était retourné: il ramassa son manteau, s'en couvrit et s'élança dans l'avenue de Grammont. Ce qui surprit le plus Lagloire, c'est que le gigantesque vieillard , avant de se diriger vers la levée, regarda l'endroit où il avait anéanti son fardeau et que des larmes s'échappèrent de ses yeux morts.
Son attitude fut un moment celle de la mélancolie et du regret mais un geste inexplicable termijia cette courte rêverie^
Cette circonstance acheva de mettre le comble à ïextvaordinuire qui semblait être l'apanage du vieillard. Tout en lui était en-dehors des choses communes i enfin, on eût dit que cet être venait d'une région située au-delà des idéales colonnes où l'esprit humain a gravé : Nec pixis nitrà,
Béringheld , n'ayant pas pu supporter plus long-temps l'idée de la mort de Fanny , s'évanouit et Lagloire resta stupéfait en voyant son général abattu par ce spectacle.
Le vieux soldat aida TuUius à se relever et le soutenant avec le soin d'un père , il le conduisit jusqu'au sommet d
la colline. Là , ils aperçurent le grand vieillard marcher d'un pas ferme vers la ville de Tours. Le général le montra à son fidèle serviteur, par un geste qui dépeignait énergiquement l'horreur dont Béringheld était animé.
— On lui soldera son compte, général!...
Béringheld agita lentement la tête, comme pour exprimer qu'il en doutait et que les mains mortelles ne pouvaient rien sur le vieillard.
— La jeune fille est donc morte?... demanda Lagloire en regardant son général, avec cette attitude sombre et pensive qui
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est propre aux \ieux militaires , lorsqu'ils sont gravement affectés.
1 uilius contempla son soldat avec douleur : un instant de silence régna , et Lagloire sentant ses yeux se mouiller, s'écria :
— Allons donc , général , jamais je n'ai pleuré, pas même lorsque j'ai vu tomber mon vieux Lenseigne! sortons d'ici....
En ce moment , le bruit de plusieurs voitures se fît entendre:
Lagloire, apercevant des fourgons et la berline de Béringheld , courut donner l'ordre au soldat qui la conduisait , d'arrêter à la descente de la montagne ; et
quand il revint , il guida son maître abattu , vers la levée.
Le général marcha lentement, en regardant le vieillard qui s'avançait d'un pas lent dans la majestueuse avenue qui conduit aux Portes de fer de la ville de Tours.
Arrivé à l'endroit où il devait monter en voiture, il jeta les yeux sur 1 e tertre où Fanny lui avai t racon té son histoire ; il y vit briller un objet dont il ne pouvait se former aucune idée : alors il s'élança vivement vers la prairie, et lorsqu'il fut près du tertre, il reconnut le collier d'acier que portait la malheureuse jeune fille; il s'en saisit, puis, regardant uneder-
nière fois le paysage des prairies (lu Cher, le Cher lui-même, la roche de Grammont, la grotte, le bocage et le tertre, il s'achemina tout pensif, et regagna sa voiture :
le cocher fouette les ardens coursiers, et la berline fend les airs, en résonnant sur le pavé. Bientôt la voiture rejoignit le vieillard qui marchait tellement lentement, qu'on ne s'apercevait pas qu'il changeât de place ; sa démarche était grave et droite, il semblait que le chemin de cet être bizarre fût tracé sur une ligue immortelle, dont il ne pouvait s'écarter. Lorsque la berline fut derrière lui , il ne se dérangea
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pas, ne détourna même pas la tête; les roues effleurèrent légèrement son manteau sans qu'il parût en être touché: pour lui, les sons retentissans du carrosse furent comme nuls.
Au moment où le général et son soldat passèrent à côté de cet étranger , ils le regardèrent encore et furent encore frappés des singularités du vieillard.
Mais quelque chose d'extraordinaire qu'ils n'avaient pas remarqué , les plongea dans un nouvel étonnement.
Lorsqu'ils virent l'étranger sortir du Trou de Graniraont , le feu de sesyeuxjbien quelumineux, avait
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cependant quelque chose de rougeâtre, semblable à la teinte sombre que répand un incendie qui s'éteint; maintenant, cetteflamme leur parut yive, pétillante , perçante et pleine d'une horrible mobilité. Le général et Lagloire se regardèrent l'un l'autre en silence et lorsqu'ils furent à cinquante pas de l'endroit où ils avaient revu l'inconnu , Lagloire dit à son maître :
— Mais , général , ne serait-ce pas là \ esprit dont ma tante Lagradna et mon oncle Butmel parlaient si souvent à Béringheld, et qui a fait tant de train au village.
Le général , en proie à une
agitation \iolente, ne répondit rien , car Lagloire se tut et Béringheld tomba dans une rêverie que son vieux soldat respecta.
Ce fut au milieu de cette méditation , dans laquelle il s'absorba , que le général arriva prés de Tours, sans avoir proféré une parole.
Cette ville est fermée , du côté du midi, par deux belles portes de fer : elles remplacent le pont-levis , qui jadis s'y trouvait, lorsque Tours était fortifié.
Les larges fossés s'étendent de chaque côté de cette grille qui interrompt les remparts , et les pavillons de l'octroi municipal
ontsuccédéaiix tours quidevaient y être autrefois.
Lorsque le bruit de la voiture se fit entendre à cet endroit , deux hommes du peuple grossièrement vêtus, s'avancèrent sur le chemin, de manière à ce que la voiture ne passât pas outre. Les signes que ces deux hommes se faisaient , l'air extraordinaire de leurs figures mystérieuses inquiétèrent Lagloire , qui, bien qu'il vît la barrière à quatre pas, n'en sauta pas moins à terre; et, mettant la main sur son sabre , retroussant sa moustache, il tournaautourd'eux comme s'il poussait une reconnaissance.
Le cocher, à l'aspect deLagloire
frisant sa moustache et de deux hommes qu'il toisait, retint ses chevaux : cette cessation d'un mouvement rapide tirant le général ae sa rêverie , il mit la tète à la portière pour voir ce qui causait cette interruption,
Un des hommes s'était déjà saisi du mords des chevaux avant que le cocher les arrêtât, mais Lagloire , prenant cet inconnu par le colle t de sa veste, avait déjà énergiquement procédé à son interrogatoire par un gros juron.
— Sergent, dît le camarade de cet ouvrier , nous sommes de braves gens , ouvriers de la manufacture de M. Lamanel. Nous
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sommes inquiets d'une personne que vous devez avoir vue, si vous venez de Grammont et nous voulions vous en demander des nouvelles.
A ces pacifiques paroles , le sergent lâcha la veste de l'ouvrier, et dit : — De qui voulez-vous parler , car nous venons du haut de cette montagne.
— Avez-vou s rencontré, répondit l'autre; ouvrier avez-vous rencontré unejeune fille vêtue d'une robe de perkale à ceinture rouge; elle portait sui sa tête un schale en forme de coiffure, et
— Oui, interrompit brusquement Lagloire.
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A cette réponse , la figure inquiète de chaque ouvrier fut animée par une joie céleste et ils se regardèrent comme pour se féliciter d'une heureuse nouvelle.
Le général , ayant entendu ce colloque , appela Lagloire. Ce dernier fit approcher les deux ouvriers de la portière où était Béringheld : toutes les réponses de l'ouvrier convainquirent le général qu'il voyait en ce moment le même ouvrier dont Fanny l'avait entretenu ; celui qui découvrit à la jeune fille, l'existence , le pouvoir et la présence du vieillard.
Alors Béringheld donna l'ordre de ranger sa voiture contre le
parapet du rempart, afin de laisser le passage libre, et il dit d'un ton sinistre qui glaça l'ouvrier :
— J'ai vu la jeune fille dont vous me parlez; je sais ce qui vient de lui arriver ; elle m'a raconté le sujet de sa course nocturne ; mais vous qui lavez entraînée à consulter le vieillard , d'où le connaissez-vous?... ditesmoi toutes les circonstances qui vous le firent voir, ne me déguisez-rien ? vous parlez au général Béringheld... je vous jure, sur mon honneur, que quand vous seriez coupable d'un crime , vos secrets seraient tellement ensevelis dans mon cœur, qu'aucun autre ser-
ment, qu'aucune autre obligation ne pourrait me forcer à les dévoiler. Parlez ? alors de mon côté je vous dirai ce qu'est devenue la pauvre Fanny.
Malgré ces paroles , l'ouvrier hésita , regarda le général, la route, son camarade et Lagloire avec une inquiétude et une espèce de honte , qui se manifestèrent par une rougeur subite.
Ce silence , piquant la curiosité du général , il dit à l'ouvrier :
— Regardez-moi bien , et voyez combien je ressemble au vieillard.
L'ouvrier frémit.
— J'ai, continua le général, j'ai
tant de rapportsavec cet inconnu, que les moindres détails m'intéressent vivement Vous seriezvraiment coupable de ne pas m'ins- Iruire de votre aventure.
L'ouvrier prenant la main du général, la serra; et, s'approchant de son oreille , il lui dit à voix basse : — Général, étes-vous audessus des préjugés ?
— Certes! répondit Béringheld avec ce sourire de dédain qui persuade tant.
Alors l'ouvrier dit à son camarade de s'éloigner. Lagloire resta, parce que le général répondit de son silence et de sa fidélité ; l'ouvrier n'eut pas de peine à y croire.
à l'aspect de la ligure toute romaine de Jacques Butmel, dit Lagloire.