‹ Le cercle du Moyen-LogoneChapitre 25 sur 30 · XI. — Commerce · texte numérisé non relu

XI. — Commerce

Les Baghirmiens, les Bornouans, les Haoussas, qui sont tous d'habiles commerçants, vont dans les régions où la récolte a été abondante, achètent du mil, des arachides, etc., les transportent dans les régions qui ont été moins favorisées, soit à tête d'homme, soit au moyen de bœufs porteurs ou d'ânes (pour les petites courses, on charge ces derniers jusqu'à 400 kilos).

Du 11 au 31 juillet, la dîme perçue par le poste de Lai sur le mil passant de la rive droite à la rive gauche a produit 1.275 kilos. Nous devons ajouter que ce mouvement important tenait en grande partie à ce que l'on commençait à récolter le mil à Kariatou et Dormo, alors qu'il n'était pas encore mûr sur la rive gauche, et que d'un autre côté les calamités qui s'étaient abattues sur le pays l'automne précédent l'avaient épuisé complètement. Aussi les Massas vendaient une partie de leurs chevaux pour ne pas mourir de faim.

En temps ordinaire, les fétichistes vendent du fer, des chevaux, un peu d'ivoire, des peaux de cabris et, lorsque l'occasion se présente, le produit de leurs cultures vivrières.

En certains points de la rive gauche du Logone et à Gourgara-Plimouta, on extrait le fer en traitant l'hématite dans de hauts fourneaux (1 m. 50 de haut, 80 centimètres de diamètre). Les Baghirmiens, qui ne paraissent pas en avoir dans leur pays, l'achètent volontiers. On le forge de façon à lui donner la forme ci-contre. C'est une espèce de couteau de jet rudimentaire, qui sert de monnaie; en sara, on l'appelle Koulou.

Les petits chevaux saras valent 5 à 6 esclaves, les grands chevaux fellatas de 15 à 18 esclaves.

Les thalers ne sont connus que dans la région Foulbé. La véritable unité monétaire est l'esclave et la monnaie divisionnaire est le koulou.

Aucune factorerie européenne n'est installée dans le pays.

Comme on vient de le voir, le mouvement commercial est très faible ; mais cela ne tient pas tant au pays qu'à son état social.

KOULOU, MO>'XAIE SARA, MBAÏ ET MASSA

Avant notre occupation, les routes étaient moins que sûres. Les marchands étaient souvent pillés ou tués, et lorsqu'on les laissait passer, ils devaient payer aux chefs locaux ou baghirmiens de très gros droits de passage, dont le taux dépendait du bon plaisir des chefs.

Aussi les marchands baghirmiens, bornouans, haoussas et fellatas ont-ils apprécié beaucoup les laissez-passer que nous leur délivrons dans les postes et qui leur assurent notre protection en même temps que la sécurité.

A Lai, nous avons perçu la dîme sur toutes les marchandises qui traversent le Logone et nous avons annoncé que d'ici quelque temps nous établirions ce môme droit sur les marchandises circulant entre Fort-Archambault et Lai. Nous ne l'avons pas fait immédiatement pour favoriser la création d'un courant commercial entre ces deux points, et avant notre départ nous avons eu la satisfaction de le voir se dessiner.

Plusieurs commerçants haoussas et baghirmiens ont fait des voyages répétés entre Goundi (oii il y a des tisserands) et Fort-Archambault, pour y

vendre des boubous ou des bandelettes de coton. Voyant qu'ils écoulaient facilement leurs marchandises, ils sont venus en juin 1904 avec quelques bœufs porteurs chargés d'étoffes indigènes et de pièces d'étoffe d'origine anglaise achetées à Yola ou à Garoua (1).

Ils étaient heureux de les vendre soit pour des thalers, soit pour des perles qu'ils échangeaient ensuite, soit contre des produits du pays, soit contre de l'ivoire.

Un groupe de marchands haoussas, ayant appris que nousavionsdes factoreries dans le Haut-Ghari et des postes de gardes-pavillon jalonnant la route, nous ont demandé un laissez-passer pour aller jusqu'à Fort-Sibut. A notre retour, nous les avons trouvés qui revenaient. Ils étaient contents dQ leur voyage.

11 est à souhaiter que nos commerçants comprennent que leur intérêt est non de combattre ces marchands indigènes (on a malheureusement beaucoup trop cette tendance), mais de les utiliser comme colporteurs ou comme traitants. On peut et on doit trouver un système d'association qui sera fécond en résultats.

Tous ces Baghirmiens, Haoussas, Bornouans, sont commerçants dans l'âme ; il ne reste donc qu'à les utiliser.

En supprimant la traite, nous avons amené une très grosse perturbation dans les habitudes du pays et en interdisant la circulation de la marchandise préférée, l'esclave, nous avons ruiné les commerçants.

Il faut donc, sous peine de nous les aliéner, leur montrer que ce n'est pas le seul commerce, qu'il

(1) Calicot rouge imprimé, très léger, 2 brasses, 7 francs; étoffe blanc indigo, 2 brasses, 12 francs ; étoffe rayée jaune et noire, 2 brasses, 18 francs, (Toutes ces étoffes sont en petite largeur.)

Les prix sont ceux de la vente à Fort-Archambault.

y en a beaucoup d'autres et qu'en les faisant, ils pourront vivre facilement et même s'enrichir. Le jour oii ils comprendront cela, ils cesseront de nous être sourdement hostiles et alors la conquête morale du pays sera commencée.

Toutes les populations du bassin du Ghari seront heureuses de se vêtir et de manger du sel. Ce n'est pas le désir qui leur manque, mais seulement la possibilité d'acheter. C'est aux commerçants de faire le nécessaire pour leur en procurer à des prix raisonnables, et quel meilleur moyen pour en répandre dans tout le pays que ces colporteurs ! Ils iront partout et transporteront les marchandises à de très grandes distances sans prélever presque de frais de transport, alors qu'il n'en serait pas de même de nos commerçants, s'ils voulaient fonder des factoreries ou des postes de traitants fixes.

En échange du sel et des étoffes, les colporteurs achèteront tout d'abord ce qui est nécessaire à la vie des Européens et de leurs employés : poules, œufs, cabris, mil, etc., puis de l'ivoire, du caoutchouc, là où il yen a. On a vu plus haut que tout le sud du cercle en recèle des quantités qui semblent importantes, mais qui sont actuellement inexploitées. Enfin, de sont ces commerçants indigènes qui assureront dans les meilleures conditions le transport des bœufs et des chevaux que l'on exportera dans tout le Congo, qui en manque totalement soit comme viande de boucherie, soit comme moyen de transport ou de travail.

Les résultats obtenus à la mission de Bessou, oii le R. P. Moreau a plus de cinquante têtes de bétail et une dizaine de chevaux, qui tous sont en bonne santé et se reproduisent normalement, prouvent que l'acclimatement est possible.

Si l'administration, dans ses nombreuses tentatives, a échoué presque complètement, cela tient à ce qu'elle n'a pas un personnel technique. On ne s'improvise pas bouvier ou éleveur et d'autre

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part le personnel européen débordé de travail, souvent décimé par les maladies, ne pouvait s'occuper sérieusement et de façon continue de toute une série de détails, qui semblent bien peu de choses en théorie, mais qui, dans la réalité, sont tout.

La mission de Bessou n'a pas seulement résolu le premier problème quiseposait, l'acclimatement; elle a solutionné le second, l'utilisation des animaux. A la fm de 1904, elle avait trois charrues et des triqueballes qu'elle faisait traîner par des bœufs. Plusieurs tombereaux étaient conduits par des chevaux ondes ânes.

Il est à noter que, d'après les Pères, les animaux qui se portent le mieux sont ceux qui travaillent.

Les indigènes ont été très frappés de l'emploi de ces animaux pour travailler la terre ou pour transporter les grosses billes de bois que l'on utilise à la scierie.

On doit donc admettre que fatalement un courant commercial important s'établira entre le beau pays d'élevage qu'est le Moyen-Logone et le Congo proprement dit.

11 ne faut pas oublier que l'introduction de l'argent monnayé transformera complètement les habitudes et facilitera les transactions. L'échange, le troc est un procédé barbare de transaction : il est antiéconomique, car il ne facilite pas la circulation de la richesse. Nous ne devrons donc pas hésiter à payer sur place tous nos gardes régionaux, tous nos auxiliaires avec de la monnaie française et en employant surtout la monnaie divisionnaire. Avec l'échange, on réalise de plus gros bénéfices à chaque transaction, mais on en fait peu et finalement on gagne moins que si l'on avait employé l'argent, qui aurait permis de réaliser un plus gros chiffre d'affaires.

Enfin, lorsqu'on envisage les possibilités commerciales du Moyen-Logone, il ne faut pas ou-

blier que les marchandises venant d'Europe passeront parla Bénoué, ce qui leur permettra d'être importées relativement à bon compte. Alors que, venant par la voie Congo-Oubangui-Chari, leur transport reviendrait à 1.800 ou 2.000 fr. la tonne (au minimum), il y a tout lieu d'espérer que par la Bénoué elles n'auront à payer au maximum jusqu'à Léré que 450 francs la tonne et jusqu'à Laï (centre du cercle) 7 ou 800 francs. Ces chiffres, que nous établirons plus loin, montrent qu'au point de vue des relations avec la métropole le Moyen- Chari se trouvera dans des conditions sensiblement égales à celles du Moyen-Oubangui et de la Moyenne-Sangha.

Aussi il sera peut-être possible d'exporter dans quelques années du coton de la zone Binndéré- Foulbé, Léré, Lamé. Gela dépendra du fret que demandera la « Royal Niger Company » ou les sociétés rivales qui pourront se créer. Outre sa proximité de l'Europe au point de vue temps et prix de transport, le Moyen-Logone présente sur beaucoup de régions du Congo les deux avantages suivants : sa population est nombreuse (si on la compare, par exemple, aux sultanats du Haut- Oubangui où le commerce est cependant prospère) et, dans le pays, les animaux de bât, bœufs, ânes, chevaux, vivent depuis de longues années. On peut donc les utiliser pour compléter le réseau fluvial, qui dessert déjà bien la région. Les transports de marchandises pourront donc se faire, si l'on veut s'en donner la peine, sans employer le portage à tête d'homme, ce qui est un avantage inappréciable.

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