SCÈNE V
Le Baron.
Entrons donc en matière. Çà, dites-moi, dois-je ajouter foi, ma chère Araminte, au singulier bruit qui se répand de vous dans le monde?
Araminte.
Comment?
Le Baron.
Etes-vous décidée absolument à marier votre fille, sans m'en donner le moindre avis, à un certain marquis, un extravagant, un fou sans mérite? Araminte.
Doucement, Baron.
LisiDOR, à Araminte à demi-voix.
Vous voyez, Madame, que je ne suis pas le seul...
Araminte.
Oui, je sens que vous triomphez... Vous pourriez être mal informé. Baron.
Le Baron.
Je ne le sais que trop bien. Croyez-moi, les gens de mon état et de mon âge ne se compromettent jamais et n'avancent rien sans en avoir des preuves.
Araminte.
Quelles que soient les vôtres, je vous conjure...
Le Baron.
Je vous conjure, à mon tour, de croire que ce
3o LE CERCLE
mariage ne se fera point. Je viens tout exprès ici vous proposer un autre parti pour Lucile.
LiSIDOR.
Qu'entends-je ?
Araminte.
Et quel est-il?
Le Baron.
C'est moi.
Araminte.
Quoi! vous-même, Baron?
Le Baron.
Oui, moi-même ; que trouvez-vous donc là de si surprenant? Je suis las de vivre seul au sein d'une maison que ma fortune rend honnête, mais où mon âge n'appelle plus les plaisirs; je m'ennuie de n'être entouré que de valets qui me volent ou de neveux qui traitent provisionnellement de ma succession avec des usuriers; et puis, je ne sais, je me sens un certain vide dans l'âme ; enfin je veux me marier. J'épouserai quelque personne honnête qui m'aimera, qui en aura l'air du moins; je tâcherai d'en avoir bien vite une couple d'enfants, dont l'éducation sera l'amusement, la consolation de mes vieux jours ; en formant leur cœur je jouirai du mien ; cela m'animera, m'occupera, car il faut s'occuper : j'en ai plus besoin qu'un autre, et je ne conçois pas qu'un homme oisif puisse être vertueux.