‹ Le cercle, ou, La Soirée à la modeChapitre 29 sur 57 · SCÈNE V 3i · texte numérisé non relu

SCÈNE V 3i

LiSIDOR.

C'est un peu trop vous défier de vos forces, Monsieur, et j'aurais cru qu'une âme aussi bien placée que la vôtre pouvait regarder la liberté comme le premier bonheur de la vie.

Le Baron.

Elle le serait, sans doute, pour qui n'en abuserait pas. Mais le pouvons-nous au milieu des séductions qui nous environnent? Les plaisirs honnêtes ennuient bientôt un homme qui peut se livrer à tous; l'esprit s'y habitue, les sens s'émoussent, le cœur se blase, le goût s'endort, et ce ne sont plus alors que les excès qui le réveillent ; du moins je pense ainsi, et voilà ce qui me détermine.

LiSIDOR.

Je ne m'attendais point à ce nouveau concurrent.

Araminte.

Votre proposition me flatte en même temps qu'elle m'étonne; songez-vous bien. Baron, que Lucile est si jeune ... ?

Le Baron.

Vraiment, j'avais d'abord jeté les yeux sur vous. Je vous estime, je vous honore, et même, vu votre âge et d'autres considérations, peut-être nous conviendrions-nous beaucoup mieux ; mais vous vivez dans le monde, vous l'aimez, il faudrait

y renoncer, et je m'apprécie : je n'en vaux pas le sacrifice. C'est à la main de Lucile que j'aspire : elle a été élevée en province ; elle est jeune, assez naïve, il lui en coûtera moins pour se faire à ma façon de penser : car je vous déclare que j'ai dessein de vivre dans mes terres.

Araminte.

Voilà une résolution bien sévère.

Vous le croyez, vous autres que le tourbillon du monde entraîne, vous ne concevez pas le plaisir qu'il y a de vivre loin du tumulte et chez soi : une maison simple et bien disposée, où l'agréable s'unit sans faste à l'utile, un ciel serein, un air pur, des aliments salubres, des vêtements commodes, une société peu nombreuse mais choisie, des plaisirs vrais que ne suit jamais le repentir, et qui servent à la santé loin de la détruire. C'est là, c'est du sein de son château qu'un bon gentilhomme' voit se fertiliser sous ses yeux la terre qu'il a souvent aidé à défricher lui-même. Les arbres qu'il a plantés s'élèvent sous sa vue, et sa joie s'accroît avec eux. Entouré de paysans qui le chérissent en père, il les anime au travail le moins estimé, mais le plus noble ; il les encourage, il les récompense. Ces gens-là ne le louent pas, mais ils le bénissent, et cela vaut mieux. Il connaît ses prérogatives, il n'y déroge pas, mais il rougirait d'en abuser ; il sait

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