A FRANCIS DE CROISSET
Francis, le temps n'est plus, hélas ! où le Désir, Ainsi qu'un dieu jeune et superbe, D'un pied vainqueur écrasait l'herbe
Et cueillait largement les roses du plaisir.
Le cœur de l'homme, alors, libre de toute règle. Bravant la foudre, bravant Dieu, Planait sans peur au ciel en feu
Et sur la proie élue il fondait comme un aigle.
i66 Odelettes familières.
Mais on nous a prêché les péchés de la mort, Les dieux ont perdu leur empire, La terre a perdu son sourire
Et nos cœurs assombris ont appris le remord.
Toutes les voluptés traînent leur infamie ;
Toute chair est marquée au fer ;
Tout baiser fait frémir l'enfer ; Toute beauté se meurt sur la terre ennemie.
Mais la Sagesse, ami, nous tend ses calmes bras: Nous saurons y trouver encore, Aux feux de la dernière aurore,
Un reste de bonheur qu'on ne nous prendra pas.
Laisse fleurir en paix le lys vierge et splendide :
La gerbe qu'arrache ta main
Ne sera qu'ordure demain.
Ne jette aucun caillou dans la source limpide.
Ce beau poisson péché, regarde : il va mourir ! L'oiseau qui charme le bocage Se tait et languit dans la cage.
Le fruit cueilli se sèche ou commence à pourrir.
A Francis de Croisset. 1G7
Sachons tout contempler sans déranger les choses. Souvenons-nous que le désir Détruit tout ce qu'il veut saisir :
Le baiser le plus doux flétrit les fraîches roses.
La joue en fleur, pareille à la fleur de pêcher, Les yeux et les lèvres en flammes, Les douces chairs, les pures âmes,
Si tu veux en jouir, garde-toi d'y toucher.