A MARION
Le soleil s'est couché. Le crépuscule rouge Assombrit lentement l'air tiède où rien ne bouge. Sur la terrasse étroite où nous respirons seuls, Marion, le parfum lointain des hauts tilleuls, Qui se mêle à l'odeur des corbeilles de roses, Joint une haleine exquise à la beauté des choses. Vois ! L'ombre grandissante a fondu les contours Des arbres du vieux parc aimé de nos amours,
176 Odelettes familières.
Et, comme au ciel obscur, on voit dans l'étang sombre
S'allumer paiement des étoiles sans nombre.
Pour fêter ce beau soir qu'un flacon de muscat
Offre à notre plaisir son bouquet délicat !
Vois-tu dans le cristal couler son or limpide?
Nos mains semblent verser une étoile liquide,
Assieds-toi, Marion. Regarde dans les cieux
Marcher ces millions d'astres mystérieux.
La force formidable et sereine qui trace
Indéfectiblement leur route dans l'espace
Et qui pousse à leur but les soleils flamboyants
Que sont tous ces grains d'or dans les cieux poudroyants,
Est la même qui rythme, en leur rude harmonie,
Les flots retentissants de la mer infinie,
Qui fleurit dans la rose et le lys glorieux
Et qui fait resplendir tes lèvres et tes yeux.
Nous sommes frère et sœur des fleurs et des étoiles.
La substance du monde habite dans nos moelles.
Et ces arbres muets et ce lac ténébreux,
Vois ! nous pensons pour eux et nous aimons pour eux.
Mais que font à nos cœurs les êtres et les mondes?
Laisse mes mains errer parmi tes boucles blondes
Et, glissant sous les plis de ton manteau flottant,
Doucement t'attirer sur mon sein palpitant.
Viens ! ta lèvre à ma lèvre ! Et qu'un baiser suprême
Me laisse murmurer à peine que je t'aime !