AUX NOVATEURS
L'inquiétude écoute un bruit lointain qui gronde. La terre est en travail. Un monde va finir
En enfantant un nouveau monde
Au seuil obscur de l'avenir.
Et les hommes, les uns affolés par leurs craintes, S'efforcent d'arrêter le tourbillon fatal
Qui, sous leurs pieds, malgré leurs plaintes
Ébranle le vieux sol natal ;
Odelettes familières.
Les autres, tout enflés d'un orgueil ridicule, Dictent à la tourmente un programme hautain.
Tandis qu'entre leurs mains circule
La force aveugle du Destin.
Des sectes d'assassins, par le fer et la flamme, Cherchent l'Eldorado dans les destructions Et sous leur bombe ou sous leur lame Tombent les chefs des nations.
Ils vont par les cités criant : « Ni Dieu ni maître!
« Périsse qui combat les instincts dévorants ! « Le bonheur de tous ne peut naître « Que sur la tombe des tyrans ! »
— O jeunes gens, sachez qu'ici-bas tout se paie!
Œil pour œil, dent pour dent, mais aussi cœur pour cœi
Le couteau qui creuse une plaie
En fait-il jaillir le bonheur?
Le bonheur est la fleur de l'âme bonne et douce Qui dompte ses désirs et sourit à son sort : Rose divine dans la mousse, Lis d'eau sur un étang qui dort.
Aux Novateurs. 179
Qui veut renouveler la face de la terre N'a le droit de verser d'autre sang que le sien; Sous les coups même il doit se taire Et pour le mal rendre le bien.
Le triomphe sera le prix de son martyre :
L'homme est pour l'homme un dieu s'il sait mourir pour lui ;
Mais c'est la foudre qu'il attire
Quand il répand le sang d'autrui.
Car le sang veut du sang. Des autels qu'il arrose Tous les dieux bienfaisants détournent leurs regards.
Mieux vaut faire éclore une rose
Que d'aiguiser mille poignards.