Développement des faisceaux et de la substance grise
L'organisation définitive des fibres conductrices, fibres nerveuses, est marquée par le développement de la gaine de myéline qui entoure le cylindre-axe jusqu'alors nu des fibres nerveuses. Jusque vers le milieu de la vie utérine, tout le système nerveux central est formé de cellules nerveuses et de fibres nerveuses amyéliniques (Flechsig). Grises jusqu'à ce moment, ces fibres deviennent blanches. Cet engainement débute par les fibres sensitives. A la naissance, le faisceau pyramidal est complètement blanc, de l'écorce cérébrale jusqu'au bulbe, ce qui permet de le suivre avec facilité à côté des faisceaux voisins qui sont encore gris pâle; mais dans le bulbe et la moelle, il est nu encore, tandis que le ruban de Reil a achevé son organisation. A cette époque, le système d'association n'est pas engainé non plus. Dans les premières semaines après la naissance, le faisceau pyramidal achève sa constitution, c'est-à-dire sa myélinisation (Flechsig) ; à la fin du premier mois, on voit blanchir le centre ovale du lobe occipital (ra-
Fig. 356. - Coupe sagittale du crâne de l'Homme (Topinard)
A, alvéon ; N, nasion; Or, sinus frontal; Br, Bregma; /, lambda: I, inion; o, opislhion ; B, basion; E, éphippium ; S, sphénion ; ASB, angle sphénoïdul ; SVPa, angle palatin (ici positif).
DtBlKRRK. — 31.
CERVEAU
cines optiques), et seulement du cinquième au neuvième mois le lobe frontal, qui est la partie la plus élevée, la plus humaine (Parrot).
L'engainement suit une marche descendante dans les fibres cérébrales, tandis que dans les fibres spinales, elle se fait simultanément dans toute l'étendue du faisceau. Gudden, par destruction de la région occipito-pariétale des animaux nouveau-nés, a obtenu l'atrophie du ruban de Reil jusques et y compris le noyau de Burdach ; et Marchi et Allegri rapportent avoir suivi des dégénérations analogues jusque dans les cordons postérieurs de la moelle.
Selon S. Fuchs, les cellules de Deiters sont visibles au cinquième mois avec leurs caractères typiques, et du septième au huitième mois on peut déjà distinguer les couches de Meynert avec leurs cellules pyramidales (Vignal), bien que celles-ci n'aient pas encore acquis leurs formes adultes. Elles sont alors, pour la plupart, comparables aux cellules cérébellaires de Purkinje, et elles n'acquièrent leur forme pyramidale typique qu'après la naissance (G. Magini). Enfin, d'après W. Betz (1881) on n'observerait que deux couches seulement, la première et la quatrième dans l'écorce du cerveau du fœtus de sept mois, et seule la corne d'Ammon posséderait de vraies cellules pyramidales. Chez le nouveauné on constaterait la même disposition, mais de plus les cellules géantes sont groupées en îlots dans le lobule paracentral. — A six mois, un grand nombre de circonvolutions renferment une troisième couche de cellules pyramidales; — ces cellules ont des prolongements manifestes. — Entre onze et quatorze ans, les cellules géantes n'ont encore qu'un nombre relativement restreint de prolongements (lietz, Ueber dée ferriere structur des Gehirnrinde des Menschen, Centralbl. f. d. med. Wiss., 1881). Les cellules de la névroglie, enfin, n'apparaissent qu'après le sixième mois (Vignal).
Quant aux fibres blanches, voici dans quel ordre elles apparaîtraient. Les fibres des voies réflexes de la moelle et du bulbe s'entourent les premières de myéline; les fibres du cervelet viennent ensuite; en troisième lieu nous trouvons les fibres qui font communiquer l'écorce des hémisphères avec la substance grise de la moelle et du bulbe; — les fibres disséminées dans les hémisphères cérébraux paraissent en dernier. Dans les régions rolandiques, les cellules pyramidales géantes, cellules comparables aux grandes cellules motrices des cornes de la moelle, prédominent (régions motrices), tandis que dans les régions postérieures du cerveau les cellules sont plus petites (cellules sensitives) et les grosses cellules rares, solitaires. — Or, les cellules pyramidales géantes n'existent qu'en très petit nombre chez les très jeunes enfants (Betz). Et de même que ces régions corticales motrices ne sont pas développées à la naissance, de même aussi les faisceaux pyramidaux ou moteurs de la moelle, qui sont en relation avec les régions motrices du cerveau, ne sont pas développés non plus (Fleehsig, Pierret), c'est-à-dire que leurs tubes nerveux ne sont pas encore engainés par la myéline.
Ainsi, d'après Van Gehuchten, les fibres du cordon de Goll ne sont entourées de myéline que sur les embryons de 28 à 30 cent, de longueur. Celle de la couche limitante latérale de la substance grise que sur des embryons de 32 cent. La myéline apparait encore plus tard dans le faisceau cérébelleux et seulement à la naissance ou un peu après dans les faisceaux pyramidaux.
A. Westphal (Arch. f. Psych. XXVI, p. 1, 1895), a montré que chez le nouveau-né la fibre nerveuse (comme la fibre musculaire) est incomplète. Dans les nerfs, les fibres sont beaucoup plus minces qu'à un âge plus avancé, et la gaine de myéline est fort incomplète encore. La gaine de Schwann présente de gros noyaux entourés de protoplasma ; elle ne présente d'étranglements que lorsque les nerfs sont pourvus de leur gaine de myéline. C'est de la 3e à la 6° semaine que ce travail est le plus actif, mais cette gaine n'a acquis à peu près le développement qu'elle aura chez l'adulte.
D'après Fuchs, à la naissance aucune fibre à myéline n'existerait encore dans le cerveau, ce qui paraît trop absolu, puisque Vignal observe ces fibres à partir du
CERVEAU
troisième mois (Arch. de physiol., 1888. — A en croire Edinger, la myéline apparaîtrait au neuvième mois de la vie fœtale dans i'écorce grise de quelques circonvolutions, mais dans les circonvolutions rolandiques elle ne ferait son apparition qu'après la naissance (1). Parrot (Sur le dév. du cerveau chez les enfants du premier âge. Arch. de physiol., 1879), a montré de son côté que le cerveau de l'enfant n'acquiert que peu à peu sa structure définitive et que quatre fois sur cinq le cerveau droit est en avance sur le cerveau gauche.
A en croire Korsch, les grosses cellules des centres corticaux moteurs n'apparaissent qu'un mois \/l après la naissance. Ajoutons que Below a démontré que chez les Mammifères dont les petits naissent faibles et entièrement dépendants de la mère (Homme, Chien, Chat, etc.) les cellules ganglionnaires se développent tardivement et présentent encore au moment de la naissance des caractères embryonnaires; — au contraire, les nouveau-nés qui, à la naissance, ont déjà un certain degré d'indépendance et n'ont pas absolument besoin de la protection maternelle (Cheval, Porc, etc.) ont, dès avant la naissance, des cellules ganglionnaires entièrement développées tant dans la moelle allongée que dans l'encéphale. — Les cellules de Purkinje du cervelet et peut-être aussi celles de Denissenko apparaissent vers le sixième mois (Vignal).
L'enfant est un « être médullaire », il réagit comme un « animal décapité», de telle sorte que la spasmophilie de l'enfance résulte tout bonnement de ce fait que le cerveau de l'enfant n'est pas encore capable d'exercer son action modératrice sur les mouvements (réaction médullaire).
Hutinel (Thèse de Paris, 1877), en constatant que les parties motrices du cerveau ne donnent guère lieu à des paralysies chez le nouveau-né et l'enfant en bas-âge, a confirmé les preuves expérimentales fournies par Rouget (1875), puis par Soltmann (1876), Tarchainoff (1878) et Bechterew, à savoir, qu'à la naissance les centres psycho-moteurs ne seraient pas encore suffisamment achevés pour être excitables, — ce qui a cependant été contredit, je dois le dire, par Marcacci, Dupcy, Laborde, Dastre, J. Paneth, en ce qui
(1) Chez les animaux nouveau-nés, chez lesquels les fonctions motrices et sensorielles sont encore imparfaites (Chien, Lapin), Soltmann et Bechterew, en excitant les circonvolutions rolandiques, n'ont pu obtenir de contractions des membres. Au contraire, chez ceux qui viennent au monde (Bœuf, Cheval) avec des fonctions sensorielles et motrices déjà bien ébauchées, ils ont vu que les centres moteurs et corticaux sont déjà excitables.
Fig. 357. — Coupe frontale du cerveau d'un embryon de sept à huit semaines après la soudure de la couche optique et du corps strié.
1, troisième ventricule ; i, ventricule latéral; 3, couche optique; 4, corps strié; 5, ébauche de la capsule interne; 6, face interne des vésicules hémisphériques (région dont la soudure entre les parois des 2 vésicules des hémisphères donnera naissance au corps calleux, au septum et à la voûte) ; 7, toit du troisième ventricule ; 8, faux primitive détachée de la pie-mère ; 9, tu plexus choroïdes des ventricules latéraux.
CER.VEAU
concerne des Chiens et Chats nouveau-nés, — mais ce qui concorde avec les observations anatomiques de Meynert, Edinger, Flechsig.
On peut en effet remarquer, à l'exemple de' ces derniers auteurs, que les faisceaux cérébraux moteurs ne sont qu'ébauchés chez le nouveau-né, et que plus tardivement encore s'achèvent les fibres d'association de l'écorce, constatation intéressante à faire et à mettre en regard de la vie purement végétative et réflexe du nouveau-né. De fait, Parrot a montré que les faisceaux sous-rolandiques apparaissent nettement dans la première quinzaine après la naissance chez l'enfant, les faisceaux post-rolandiques ne se développent que plus tard (au bout d'un mois), et les faisceaux prérolandiques plus tardivement encore. De son côté, Flechsig a montré que les seuls faisceaux de la moelle épinièrenon encore développés à la naissance sont les faisceaux pyramidaux ou cérébraux moteurs. Westphal a démontré que jusqu'à la cinquième semaine les nerfs des nouveau-nés sont encore incomptets; leur gaine de myéline est faible et irrégulière; les fibres nerveuses sont grêles. Aussi y a-t-il chez le nouveau-né une diminution très marquée de l'excitabilité indirecte pour le courant faradique et galvanique, et de l'excitabilité directe pour le courant faradique {Soc. berlinoise de psychiatrie, 8 janvier 1894). Il résulte de ces observations que le système cortico-moteur n'est qu'ébauché à la naissance. Chez le nouveau- né, la vie réflexe ou spinale n'est pas complète encore, mais combien est plus en retard la vie cérébrale ou motrice volontaire !
L'absence des cellules pyramidales dans l'écorce cérébrale du nouveau-né (Arndt, Mathias Duval) parle dans le même sens (Voy. Lemoine, Les localisations cérébrales (Thèse de Paris, 1880), et placée au côté de la difïluence du cerveau du jeune enfant (richesse en eau) que l'on peut nettement observer à la suite de Bibra, Schlossberger, Weisbach, Tarchanoff, Parrot, etc., elle explique l'absence de la vie psychique chez l'enfant en bas-âge (Voy. Preyer, L'Ame de l'enfant, Paris, 1887, et Bernard Pérez, La Psychologie de l'en/ant, deuxième édition, 1884). Et l'exception confirme la règle. Examinez l'écorce cérébrale du Cobaye qui vient au monde, vous y trouverez les cellules pyramidales caractéristiques (Tarchanoff); aussi cet animal présente-t-il, dès les premiers jours de sa vie, tous les mouvements de l'adulte. Bechterew encore a constaté qu'il était impossible d'obtenir l'épilepsie corticale chez le Chien nouveau-né, ce qui plaide également en faveur d'un développement incomplet des centres moteurs corticaux chez les nouveau-nés. S'il était vrai enfin, comme l'a soutenu Tarchanoff, que les centres moteurs des membres se développassent en premier lieu dans l'hémisphère gauche (obs. faite sur le Cobaye), on pourrait s'expliquer pourquoi l'immense majorité des hommes sont droitiers.