‹ Le cerveau et ses fonctionsChapitre 32 sur 132 · Voir Récit des expériences de Schiff, page · texte numérisé non relu

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et se maintient toujours active et toujours vivante en nous.

Il suit en effet, comme conséquence naturelle de ce que nous avons indiqué déjà, que — tout ce qu'il y a de sensible en nous, toute fibre qui s'ébranle, — tout plexus sensoriel qu? entre en éréthisme, produit un ébranlement qui se concentre dans les réseaux de la corticale et trouve dans leur intimité un vaste réservoir commun, le véritable sensorium commune dans lequel toutes les incitations collectées à la périphérie vont isolément s'amortir.

Que résulte-t-il donc, au point de vue des réactions secondaires de ce sensoriura^ de cette concentration générale de toutes les sensibilités diffuses de l'organisme dans ces réseaux ?

Il en résulte ce phénomène bien naturel , que toutes les sensibilités des régions périphériques du système nerveux, soutirées de l'intimité de nos tissus, de nos chairs, de nos muqueuses, de nos viscères, de tout notre être en un mot, et conduites à l'aide des filets nerveux convergents, comme le fluide électrique sur les fils qui le transportent au loin, se trouvent fatalement acheminées vers les régions centrales du système, vers le sensorium commune, où elles sont simultanément réparties; et que ces régions mères du sensorium représentent à l'autre pôle, en quelque sorte, les foyers conjugués sensitifs des régions périphériques en émoi.

Toutes ces sensibilités, quelle que soit leur provenance, sont donc physiologiquement transportées dans le sensorium et y trouvent une région symétrique qui vibre à l'unisson de leur tonalité périphérique; si bien que, fibre à fibre, élément sensible à élément sensible, tout notre être sensitif, toute notre personnalité sentante, en un mot, est conduite, transportée en bloc, comme une série de courants isolés, dans les réseaux du sensorium, commune ^.

]. La conductibilité et la dispersion de la sensibilité dans le sensorium, à l'aide des fibres nerveuses, est tellement réelle que, chez les amputés, alors qu'une irritation vient à envahir le moignon et à intéresser les nerfs sensitifs, elle se réveille immédiatement et développe dans le sensorium d'anciennes impressions posthumes. Ce n'est pas seulement l'état des nerfs sensitifs endoloris que l'amputé ressent, c'est aussi une portion de luimême qui ressuscite dans le sensorium, grâce à la persistance des conducteurs qui naguère lui servaient de support, et dans laquelle cette portion sensitive de sa personnalité était incarnée. (Voir Muller, Physiologie, tome T, page 598, sensations éprouvées par les amputés.)

C'est là que nous sommes représentés en détail, c'est là que tous nos éléments sensitifs se condensent, — se fusionnent — et s'anastomosent — en une inextricable unité, unité qui n'est elle-même que l'expression de la solidarité des réseaux nerveux sous-jacents. — C'est là, en un mot, que se trouve opérée la synthèse de toutes nos sensibilités éparses, réunies sur un espace limité et cependant fidèlement reproduites; — c'est là que notre personnalité vit et sent.

Il se passe ici, grâce à la conductibilité des incitations sensitives, grâce à l'intervention du système nerveux, qui représente dans l'acception la plus vraie un véritable appareil de perfectionnement implanté dans l'organisme, quelque chose de tout à fait comparable à ce que nous voyons dans le jeu d'une chambre noire — alors que, sur un écran qui représente une surface plane limitée, nous assistons à la projection des images du monde extérieur. — Les verres grossissants de l'objectif, les milieux interposés ont conduit, dirigé les rayons lumineux de telle sorte que ceux-ci se présentent étalés à nos yeux sur un espace limité, avec toutes leurs gradations de teinte et de coloris, et avec les rapports qu'ils avaient dans la nature.

C'est le monde extérieur qui est projeté à distance, et conduit dans une autre région que celle d'où il dérive, comme les incitations sensitives de l'organisme sont soutirées, condensées et transportées à distance par les appareils nerveux, qui les projettent dans le sejisorium et leur permettent ainsi de se grouper suivant leurs affinités naturelles.

De la sensibilité morale.

A partir du moment où les impressions périphériques sont dispersées dans les réseaux du sensorium, — à partir du moment où la cellule cérébrale est sollicitée, une nouvelle série de phénomènes se développe; ce sont les réactions spontanées des éléments du seyisorium en émoi qui se mettent à l'unisson, vibrent — et entrent en éréthisrae à la suite de l'arrivée de l'impression extérieure.

Il se passe à ce moment un phénomène tout à fait semblable à celui qui a eu lieu dans les régions périphériques. —

alors que les plexus sensoriels ont été inopinément ébranlés.

Ce n'est pas à froid et passivement, que ce conflit se passe e^ que la transformation de l'impression incidente sensorielle en incitation psychique s'opère. — Ces milliers de cellules cérébrales du sensorium commune qui sont inopinément mises en éveil, acquiescent aussi à leur manière ; elles réagissent d'une façon spécifique; — et, aussi. bien que les cellules partenaires situées aux antipodes dans les plexus sensoriels, elles réagissent dans le sens suivant lequel leurs affinités intimes ont été touchées, et, — suivant que l'incitation a flatté ou blessé leurs sympathies profondes, — elles sont agréable' ment ou désagréablement impressionnées.

Il y a donc à ce moment une phase nouvelle qui appaiiàii dans le processus de la sensibilité, un ^élément nouveau qui entre en jeu, qui parle, qui s'émeut, c'est la sensibilité propre des éléments du sensorium, l'émotivité qui se dégage de la substance corticale, et cela d'une façon fatale, involontaire, automatique, par la simple mise en éveil des propriétés élémentaires des régions intéressées. — Ne savons-nous pas tous que nous n'acceptons que trop passivement les incitations qui nous ébranlent, et combien nous ne sommes jamais libres de sentir ou de ne pas sentir les impressions du dehors ?

Ce champ de sensibilité, qui s'émeut alors malgré nous, ces réseaux du sensorium commune, qui renferment en euxmêmes toutes les sensibilités diffuses de l'organisme, représentent donc une sphère d'activité nerveuse en éréthisme, toujours vivante, toujours sentante, au sein de laquelle notre personnalité tout entière vibre et se nourrit. — C'est là, dans ■ce mystérieux réduit, qu'elle entre en perpétuel conflit avec le perpétuel mouvement des opérations de la vie cérébrale; — c'est là qu'elle rencontre, suivant la nature des incitations, ses satisfactions intimes et ses douleurs profondes, — les élans passionnés qui l'exaltent, les angoisses qui la dépriment; — c'est là que vibrent les cordes sensibles de l'être humain, qui, alternativement tendues et relâchées, expriment les tonalités diverses des émotions qui l'ébranlent.

1. On lira avec intérêt les pages que Guislain a consacrées à ce sujet, et on verra comment il a pressenti révolution physiologique des phénomènes que nous décrivons actuellement (Guislain, t. II, leçons sur les Phrénopathis, page 12).

Les phénomènes de la sensibilité morale, conçus, ainsi que' nous venons de le faire, comme une synthèse purement physiologique de toutes les activités nerveuses, se résument donc en une série de processus réguliers de l'oi'ganisme qui s'exécutent à ses dépens, et résultent des consensus harmoniques de toutes ses parties.

Ils présentent ces .deux particularités très-significatives, qui leur donnent une importance de premier ordre dans l'ensemble des actes de la vie cérébrale :

l» D'une part ils sont entretenus et vivifiés aux dépens des incitations anciennes ; — ils vivent de souvenirs accumulés et sans cesse reviviscents ;

2<' Et d'autre part, ils sont sollicités et tenus en éveil par i'intervention des régions intellectuelles avec lesquelles ils sont en perpétuel conflit.

1" Ainsi, tandis que les réseaux périphériques ne sont doués que d'une force coercitive restreinte pour retenir les vibrations extérieures qui les ont mis en activité, les éléments cérébraux au contraire ont cette puissance portée à un très-haut degré. — Ils peuvent, ainsi que nous le verrons plus loin, emmagasiner les impressions qui les touchent, comme les corps phosphorescents, les plaques de collodion emmagasinent les radiations solaires, et conserver par une sorte de phosphorescence organique, pendant un temps plus ou moins prolongé, la trace des éléments qui les ont plus ou moins sollicités.

Que résulte-t-il de la mise en éveil de cette nouvelle propriété au point de vue du processus de la sensibilité?

C'est qu'une fois qu'une incitation s'est produite dans le sensorium, une fois qu'elle s'y est incarnée avec un coefficient spécial de plaisir ou de douleur, — elle s'y maintient comme une lueur phosphorescente, et se survit à elle-même comme un souvenir posthume.

Qu'un objet, qu'une personne ait sollicité en nous un mouvement d'expansion, de joie, dans notre sensorium, le souvenir de la joie perçue survivra, et sera sollicité par le souvenir de l'objet ou de la personne qui aura provoqué ce mouvement de satisfaction. — De môme, dans un ordre d'idées inverse, le souvenir d'une injure, d'une injustice, d'une douleur morale persiste en nous, et se rattache à la personne ou à l'objet qui

en a été la cause, — l'émotion est tellement liée à ce souvenir, qu'il suffit d'y penser pour faire naîtro en nous un mouvement désagréable.

Nous savons tous qu'en nous reportant volontairement par l'esprit au spectacle des scènes déchirantes auxquelles nous avons assisté, ces souvenirs évoquent en nous des émotions contemporaines de l'époque où elles ont été perçues ; nous savons aussi combien — les jours anniversaires des douleurs privées et de deuil public ont un retentissement profond sur toute notre sensibilité intime.

On peut donc dire que la sensibilité morale s'engendre par le fait de l'arrivée et de la persistance des impressions dans le sensorium ; — c'est un phénomène de mémoire, la mémoire du cœur, comme on dit, qui vit, se développe en nous, et ne se soutient qu'aux dépens des émotions anciennes, lesquelles toujours plus ou moins reviviscentes, sont toujours vivantes et toujours aptes à opérer un retentissement sympathique sur les roseaux sensitifs de notre personnalité intime. — La sensibilité morale se trouve donc devenir le résumé de toutes nos joies et de toutes nos souffrances et le lien sympathique qui rattache nos émotions présentes à nos émotions passées.

2" La sensibilité morale trouve encore dans l'intervention de l'activité intellectuelle une puissance nouvelle qui la suscite, l'active et l'entretient dans un perpétuel état d'éréthisme.

C'est, en effet, un phénomène dos plus intéressants que de voir le rôle considérable que joue l'intellect dans l'évolution et le maintien à l'état de verdeur de notre sensibilité intime.

Si notre sensibilité dans les réseaux du sensorium trouve une existence propre, on peut dire qu'elle n'est éclairée, dirigée, éduquée, que par la participation directe de l'intellect à ses manifestations ; — sans l'intervention de l'intelligence , notre sensibilité avec toutes ses richesses ne serait qu'une force brute, inerte, diffuse et complètement indisciplinée.

Ce sont en effet les forces de l'esprit, toujours actives sous forme de discernement, qui nous font réfléchir sur le choix des choses ou des personnes qui ont plus ou moins touché notre sensorium. C'est parce que nous avons l'expérience acquise do certaines personnes, de certaines choses que nous pouvons leu r donner notre confiance. Choisir nos relations nos amitiés, cl:

faire ainsi couramment le diagnostic répété des hommes et des choses, est une opératon toute intellectuelle qui éclaire des lueurs de notre raison les élans trop souvent involontaires de notre sensibilité naturelle.

C'est encore en vertu de la même participation intime de l'intelligence aux actes de notre vie sensitive, qu'à propos d'une lecture, d'un mot, d'un son, d'une apparition, toutes les régions émotives de notre être sont subitement ébranlées d'une façon agréable ou désagréable.

Quand je reçois une dépêche télégraphique, une nouvelle subite qui jette en moi le trouble et la consternation, quand une lecture d'un auteur comique développe en moi l'hilarité, c'est encore l'intervention directe de l'esprit et de l'esprit seul qui suscite et développe ces élans de tristesse et de joie de ma sensibilité morale. — C'est parce que je comprends, — parce que mon esprit travaille, — qu'il interprète immédiatement la valeur des caractères écrits, que je me souviens que chaque mot exprime une pensée, détermine un sentiment d'une tonalité quelconque. C'est donc toujours l'esprit actif et présent qui, à propos d'une incitation extérieure subite, se met en éveil et fait surgir dans le sensorium des émotions appropriées aux signes extérieurs que ceux-ci symbolisent i.

Dans la même série de faits, quand en pays étranger, par exemple, je salue avec émotion l'apparition du pavillon national, qui se déploie devant moi comme un symbole de la patrie absente, est-ce que je ne fais que d'y voir un lambeau d'étoffe multicolore ?

Evidemment non. — Il y a à ce moment une série de souvenirs enchaînés qui s'éveillent en moi : — je songe involontairement à tout un passé de gloire, d'honneur et de dévouement qui se déroule dans ces plis, et à la solidarité patriotique qui me rattache à ceux qui le défendent; — et, d'idées en idées, de souvenirs en souvenirs, — d'émotion en émotion, — tous les éléments de ma sensibilité morale, mis en éveil à la vue d'une simple impression physique, d'un symbole exté-

1. Ces connexions des régions intellectuelles avec les régions de l'émotivité sont tellement intimes que dans les rêves, alors que les régions intellectuelles, livrées à leur activité automatique déchaînée, engendrent les conceptions les plus bizarres, on est quelquefois saisi d'impressions de terreur subite, et bouleversé à la suite de certaines apparitions terrifiantes.

rieur, — s'ébranlent les uns à la suite des autres, parce que ce symbole extérieur a éveillé dans les régions de l'intelligenco •des idées anciennes, des souvenirs nationaux.

C'est ainsi donc, que l'activité des régions intellectuelles suscite et entretient incessamment en nous la sensibilité morale dans un état d'éveil permanent et que, — à tout instant iu jour, dans ce travail incessant de toutes nos activités mentales, c'est l'esprit présent partout qui veille à tout, qui coordonne les souvenirs, règle les élans de la sensibilité, les provoque, et devient ainsi le frein naturel qui la maintient, autant que faire se peut, dans les limites de la droiture et de la raison ^ — et cela est si vrai, l'énergie de la sensibilité morale est tellement liée à l'énergie des facultés intellectuelles que lorsque celles-ci sont atteintes, — fatalement la sensibilité morale est en défaillance. Que de fois ne constate-t-on pas, en effet, combien chez les vieillards en démence, dont les facultés intellectuelles sont déjà considérablement amoindries , les élans de la sensibilité morale sont du même coup amortis et plus ou moins profondément lésés !

1. C'est cette participation directe de l'activité intellectuelle aux phénomènes de la sensibilité proprement dite qui fait que les différentes manières de sentir varient chez les individus suivant les différents degrés de leur culture intellectuelle, leur genre de vie, et les conditions d'organisation héréditaire qu'ils peuvent présenter. — L'homme cultivé sera ému par des spectacles différents de ceux qui plaisent à des hommes incultes et •grossiers; les raffinés de l'esprit ont des délicatesses de sentiment et des jouissances à part qui sont inconnues du vulgaire.

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