PERTURBATIONS — DOULEUR PHYSIQUE
dir ainsi dans une certaine mesure la somme des vibrations dolorifères. — C'est ainsi qu'agissent les stupéfiants et les anesthésiques introduits en inhalation.
Chez les opérés que l'on soumet à l'action du chloroforme, cet agent répandu dans les réseaux du sensorium glace ses éléments nerveux, qu'il imbibe dans les mêmes conditions où se trouvent les plexus sensitifs de la peau d'une hystérique i.
Les incitations dolorifères ont beau être dardées des régions périphériques sous forme d'ébranlements aigus, incisifs, lorsqu'on sectionne les tissus ; — elles ne rencontrent plus dans le sensorium que des zones de cellules modifiées physiquement, frappées d'anesthésie, et incapables de s'ériger, de sentir, de s'élever aux tonalités de la douleur.
Comme complément de ressemblance, de même que l'on voit des sujets analgésiques auxquels on pince la peau et dans les tissus desquels on implante impunément des aiguilles, assister indifféremment, sans réaction douloureuse, à ce qui se passe sur leur corps, — de même on rencontre un certain nombre d'opérés qui, ayant pi: analyser leurs sensations au moment de l'opération, racontent que pendant la période d'anesthésie où ils étaient plongés ils ont senti le froid du couteau pénétrer dans leur chair, — qu'ils ont senti l'instrument tranchant sectionner leurs tissus, mais que c'était avec surprise qu'ils s'apercevaient qu'ils ne souffraient pas, et que la douleur obligatoire ne se dégageait pas naturellement comme ils pouvaient s'y attendre. — Un d'eux me disait qu'il avait éprouvé un étonnement comparable à celui d'une personne qui plongerait la main dans un brasier ardent, et gui aurait tout lieu de s'étonner de ne pas sentir la brûlure.
1. Pour comprendre le mécanisme intime de l'anesthésie, il faut savoir que le chloroforme n'agit pas seulement sur les éléments nerveux; si on place un muscle dans des vapeurs d'éther et de chloroforme, ou si l'on injecte dans un membre de l'eau légèrement chloroformisée ou éthérée, on amène la rigidité du muscle, et, en examinant le changement produit, on constate que le contenu de la fibre musculaire n'est plus transparent et a subi une coagulation. Il est à supposer que quelque chose d'analogue se passe pour la cellule nerveuse, mais celle-ci est beaucoup plus délicate, beaucoup plus sensible à l'action du chloroforme ; c'est elle qui, la première, subit*les effets coagulants; puis, à mesure que le chloroforme est enlevé par le sang, elle revient à son état normal, elle sort de son an«sthésie comme le muscle sort de sa rigidité. (Bernard. Leçons sur les anesthésies, 1875, page 155.)
La douleur morale.
La douleur morale n'est que l'expression de la sensibilité morale portée à son maximum d'intensité, comme la douleur physique n'est de son côté que la forme la plus exquise de la sensibilité physique mise en émoi. — Les conditions d'évolution sont les mêmes de part et d'autre ; seulement, la douleur morale se présente sous des aspects spéciaux d'ampleur et d'intensité qui lui donnent une expression et une persistance tout à fait caractéristiques.
Ainsi, à propos des conditions étiologiques de la sensibilité morale, nous avons montré comment cette sensibilité n'était qu'une longue synthèse, et le résultat de la combinaison de la sensibilité du sensorium mise en émoi, avec la reviviscence involontaire des souvenirs, et la participation incessante de l'activité intellectuelle, toujours sous-jacento à ses manifestations.
Les incitations extérieures, avons-nous dit déjà , une fois qu'elles se sont disposées dans le sensorium, ne s'éteignent pas sur place; elles se survivent à elles-mêmes et, comme des lueurs phosphorescentes, laissent dans les réseaux nerveux des traces persistantes de leur passage ; — d'un autre côté les incitations de l'activité intellectuelle sont aussi partie prenante du processus; elles sont toujours alertes, toujours actives, et en vertu de leur allure propre, de leurs énergies automatiques, elles se révèlent sous forme d'idées associées de souvenirs contemporains, de réflexions connexes, — si bien qu'elles constituent, elles aussi, comme autant de foyers d'activité aptes à attiser incessamment le mouvement dans les réseaux du sensorium.
Que résulte-t-il, au point de vue de la généalogie do la douleur morale, de la double participation de ces deux facteurs physiologiques, — la persistance des impressions, — et la participation incessante de llntellect aux phénomènes de la sensibilité? — C'est que, lorsque les réseaux de notre sensorium ont été ainsi vivement ébranlés dans leur profondeur, l'ébranlement produit ne s'éteint pas immédiatement; — il devient