‹ Le cerveau et ses fonctionsChapitre 37 sur 132 · PERTURBATIONS — DOULEUR MORALE · texte numérisé non relu

PERTURBATIONS — DOULEUR MORALE

persistant, — s'alimente de nos souvenirs, et vibre comme un écho douloureux de notre sensibilité anciennement mise en émoi, pour ne s'effacer qu'à mesure que la sensibilité s'émousse, dans la région où il a été primitivement engendré.

Une fois le choc produit, il s'incarne en nous, et s'y perpétue en produisant les phénomènes d'endolorissement moral. — Nous ne sommes pas libres de ne pas le ressentir, de ne pas souffrir, chacun à notre manière, il est vrai, — chacun suivant des tonalités différentes, suivant la délicatesse ou la richesse des éléments nerveux qui constituent notre sensorium; et — il ne nous est pas plus possible de nous soustraire à une émotion pénible et douloureuse qui vient faire en quelque sorte une contusion dans notre sensibilité intime, que de ne pas avoir d'ecchymose, lorsqu'un corps contondant est venu s'abattre sur nos téguments.

D'autre part cette participation de l'intellect à tout ce qui nous touche, et à tout ce qui nous émeut, devient aussi par cela môme une sorte de sollicitation maladive, incessante de notre éréthisme moral, et de la perpétuité des endolorissements des régions sensitives de notre être. — Les incitations physiologiques qui suscitent et font vivre notre sensibilité morale sont donc aussi celles qui avivent et perpétuent nos douleurs morales.

C'est parce que l'homme juge la perte qu'il vient de faire à la suite de la disparition brusque de ses affections et de ses espérances les plus chères, — c'est parce qu'il suppute les souvenirs heureux qui s'envolent, — les joies passées, les tristesses de l'avenir et la douleur du temps présent , c'est, — parce qu'il trouve dans son for intérieur une multitude d'éléments fournis par l'activité intellectuelle automatiquement en travail, — qu'il souffre moralement dans sa substance sensible, et que les plaies de son cœur, incessamment avivées par une foule de souvenirs qui l'assaillent, comme autant de stimulations morbides surgissant automatiquement , restent toujours ouvertes ; — la douleur vit et se nourrit inéluctablement en lui.

Vulnus alit venis et cœco carpitur igni.

Et c'est ainsi qu'il passe, lorsque le chagrin l'envahit, par celte série d'étapes douloureuses qui le mènent au désespoir

lent, à la phase des abattements profonds, qui sont si fréquemment le chemin direct des maladies mentales.

La vie morale de l'individu, les réserves de sa sensibilité intime, de son émotivité, ne se conservent donc à l'état de verdeur et d'intégrité, que par l'incessante activité de ses souvenirs, de son intelligence, et de la notion consciente des choses du monde extérieur.

Là où la mémoire et l'intelligence commencent à faire défaut, là où l'énergie de l'esprit s'émousse, la décadence de la sensibilité morale suit pas à pas les progrès de la décadence intollectuelle, et chez l'homme intellectuellement dégradé, il n'y a plus à compter que sur une moralité basse. — Et cela est si vrai, que celui dont les forces intellectuelles ont été déjà altérées soit par le fait de congestions diffuses cérébrales, soit par des excès alcooliques, ayant altéré la substance môme de son sensorlum, ne ressent plus la douleur morale suivant les processus réguliers par lesquels elle se développe chez ses semblables. — Que de fois on a vu, dans l'étude des maladies mentales, des individus paraissant raisonner avec une logique inflexible, et avoir conservé une certaine énergie des facultés intellectuelles, cesser d'avoir une notion exacte de ce qui se passe autour d'eux et de pouvoir comprendre comme tout le monde les émotions de la sensibilité morale ! — Vient-on à leur faire part d'une douleur de famille , de la perte d'un être autrefois aimé , cherche-t-on à faire vibrer quelque cord6 de l'émotivité, rien ne s'ébranle. Ils restent impassibles, et cfl défaut de réaction morale indique simultanément, leur inaptitude à comprendre, et le silence de l'activité intellectuelle qui n'a pas interprété d'une façon normale le sens des paroles et la portée de leur signification : — c'est là, dans ce défaut de réaction sensitive, que se trouve en quelque sorte la pierre de touche qui indique à l'observateur les délabrements latents survenus dans la sphère de l'activité mentale.

En résumé, c'est dans ce mode spécial d'évolution de la sensibilité morale, à la fois justiciable de souvenirs anciens et de l'activité intellectuelle, qu'il faut chercher le secret de cette action pénétrante des influences morales sur le développement des maladies du cerveau.

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