‹ Le cerveau et ses fonctionsChapitre 39 sur 132 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La sensibilité chez les êtres vivants s'éveille avec la vie. Ei> t;i,nt que sensibilité histologique proprement dite, elle est inhérente aux phénomènes primordiaux de l'évolution des cellules embryonnaires : — c'est un legs héréditaire qui s'accroît sans cosse, par l'adjonction de nouveaux éléments, de nouveaux tissus au fur et à mesure que l'organisme se complète et se perfectionne.

C'est en vertu de la sensibilité propre des cellules embryonnaires que celles-ci empruntent au milieu ambiant, à l'atmosphère liquide qui les baigne, les éléments propres à leur nutrition spécifique, — que les tissus se forment chacun isolément,

— que les systèmes organiques se groupent et entrent en fonction et — que le système nerveux lui-même se montre comme un appareil de centralisation et de perfectionnement organique.

Dans les premières phases de la vie fœlale, il est bien difficile de préciser à quelle époque la sensibilité, en tant que force mobile, se manifeste d'une façon précise; néanmoins, dès le quatrième mois on peut reconnaître que le système nerveux commence à réagir et à révéler la vitalité des différents appareils qui le constituent.

On sait en effet, que dès ce moment le fœtus est sensible à l'action du froid, qu'on peut développer ses mouvements spontanés en appliquant la main refroidie sur le ventre de la mère ;

— on sait aussi qu'il opère des mouvements spontanés pour se soustraire à des pressions qui le gênent et qui mettent oa jeu sa sensibilité.

On peut donc légitimement induire que ce sont là les lueurs premières de la sensibilité qui s'éveille et que dès ce moment, grâce au système nerveux, elle est transmise par ses voies naturelles, et déjà réglée suivant le mode dont plus tard elle se manifestera à travers l'organisme.

A la naissance, c'est la sensibilité cutanée tout entière mise subitement en éveil par l'irruption du jeune être dans une atmosphère froide, qui détermine ses premiers cris de saisissement et sespremièresinspirations. — C'est donc des régions périphériques sensitives que sortent les premières étincelles qui vont développer le jeu des rouages organiques et ces excitations du nœud vital qui, une fois mis en mouvement, ne s'arrêtera plus qu'à la fin de la vie.

A partir de ce premier moment, l'enfant prend le sein de la nourrice automatiquement, et en vertu des forces vives héréditaires qui existent déjà à l'état latent dans son système nerveux. Ses appétitions organiques sont flattées par le lait qu'il suce, et il se nourrit organiquement comme une cellule organique qui emprunte au milieu ambiant les matériaux qui lui agréent. Mais, en même temps, — cette satisfaction qu'il éprouve, il l'exprime, il la traduit à sa maniôi-e, il sourit en voyant le sein qui lui donne la nourriture et la vie, et dès lors, sa sensibilité intime est mise en émoi, son sensoriura est ému. — Il se réjouit parce qu'il se souvient, parce qu'il a gardé le souvenir des satisfactions données à ses appétitions physiques.

C'est là, dans ces premières phases de la manifestation de la sensibilité humaine, la formule rudimentaire sans laquelle désormais la sensibilité morale de l'être humain doit évoluer dans le cours de la vie, et déjà telle que nous l'avons trouvée dans l'être complet, c'est-à-dire se résumant en un phénomène purement sensitif multiplié par l'intervention de la mémoire et de l'intelligence.

A partir de ces premiers moments, la sensibilité se fleveloppe rapidement.

Les divers foyers sensoriels aux dépens desquels elle prend vie, s'allument, se multiplient et gagnent successivement on perfection. L'enfant, d'une façon successive, voit, entend, sent, odore, goûte, — il se souvient des satisfactions reçues, il reconnaît les personnes de son entourage immédiat qui le comblent de caresses. C'est la vue du sein de sa nourrice tout d'abord,

qui excitait ses premiers sourires, et, à mesure que son champ visuel s'agrandit, c'est la personne tout entière de sa nourrice A laquelle ces mêmes sourires s'adressent, puis, par extension, à tous ceux qu'il voit fréquemment et qui lui présentent une physionomie agréable.

Bientôt , par le fait du déroulement progressif de toutes les activités latentes des éléments organiques qui entrent en scène, la vie générale du jeune être se développe avec une luxuriante ampleur.

La sensibilité morale subit le même mouvement de développement; l'intelligence et la mémoire enrichissent à tout instant ces premières manifestations.

C'est, dès ce moment, que les premiers anneaux des affections de famille se nouent dans le cœur du jeune être , et deviennent ainsi l'origine des premiers sentiments et des premières émotions. — Il aime ceux qui l'approchent pour le bien qu'ils lui ont déjà procuré. Il sait reconnaître ceux qui lui veulent du bien ou du mal, ou qui lui sont simplement indifférents, et c'est ainsi, qu'à chaque être qui entre en contact avec lui, qui touche sa sensibilité d'une façon ou d'une autre, il voue un souvenir approprié et une reconnaissance proportionnelle à l'influence bonne ou mauvaise qu'il en a reçue. — Il aime ses parents tout d'abord parce qu'ils contribuent plus ou moins à son bien-être et à ses plaisirs ; parce qu'il prend l'habitude de les voir tous les jours et que ce renouvellement incessant des impressions physiques entretient à l'état de verdeur et de permanence le sentiment de la gratitude dans le sensorium; — ceux qui sont toujours présents devant ses yeux sont pareillement présents dans son cœur.

A une autre période de l'existence humaine, le plus violent des sentiments qui soit apte à faire vibrer toutes les cordes sensitives de l'être vivant, l'amour, ne se développe qu'en vertu des mêmes lois physiologiques.

C'est, au début, comme chez le jeune enfant, la satisfaction de la sensibilité physique qui en constitue le prélude nécessaire, la première étape et l'indispensable condition.

C'est parce qu'il a été ébranlé dans tous les éléments de sa sensibilité physique que l'être vivant, au moment des amours, se trouve fatalement entraîné par des impulsions héréditaires invincibles, vers l'être destiné à le compléter et à devenir

le réceptacle physiologique de ses joies les plus intimes.

C'est parce qu'il a été charmé à la fois dans tous les éléments sensitifs de sa substance, par la vue des beautés plastiques de l'objet de ses désirs, par les séductions de sa parole, son voluptueux contact, et l'ensemble de ses richesses intellectuelles et morales, qu'il est capté et subjugué; — c'est parce que toutes ses sensibilités physiques ont été simultanément mises en éveil et qu'une période d'éréthisme généralisée s'est développée dans son sensorium, qu'il aime l'objet qui a été pour lui l'origine de tous ses bonheurs, qu'il s'y attache, devient son esclave, et s'y donne tout entier, — comme, étant enfant, il a aimé, suivant la dose d'affectivité dont il était capable , la nourrice qui flattait ses premières appétitions sensitives.

C'est ainsi que l'amour, expression concrète de toutes les sensibilités mises en émoi, se développe chez l'être vivant comme une reconnaissance des voluptés physiques satisfaites, — comme une espérance de leur répétition, et que ce sentiment si simple dans les organismes rudimentaires où la sensibilité est si peu développée, se complique dans la série des êtres à mesure que la somme des éléments sensitifs se multiplie et que les phénomènes de la sensibilité morale entrent plus en jeu.

A mesure, en effet, que l'on poursuit l'étude de ce sentiment à travers la série des êtres vivants, on voit que par une graduation lente, il subit une transformation progressive, et qu'à mesure que les influences morales de la civilisation s'imprègnent en lui, l'amour physique purement bestial des peuplades sauvages dépouille son caractère primitif pour revêtir des formes nouvelles, appropriées au milieu nouveau dans lequel il se développe.

C'est ainsi que la polygamie, qui est l'expression sociale de la satisfaction de toutes les voluptés physiques, fait place insensiblement à la monogamie, expression plus parfaite de l'union de l'homme et de la femme, et garantie plus sérieuse du maintien de la famille. Cette forme régulière de l'amour qui résume en elle seule les délicatesses les plus perfectionnées de la sensibilité humaine, concentre sur une seule tête les souvenirs et les joies du passé , les espérances de l'avenir, et cimente ainsi des liens permanents consacrés par l'habitude de la vie commune. — Elle engendre fatalement à tous les degrés de l'échelle sociale, malgré les nombreuses défaillances dont elle est déshonorée, ces actes si naturels de dévouement, d'abnéga-

tion, pour l'œuvre commune de la progéniture, et foute cette série de sentiments respectables dont les mœurs intimes des peuples monogames offrent de si frappants exemples.

A mesure que l'homme s'avance dans la vie, la sensibilité s'atténue peu à peu, les sens s'émoussent, la vue perd de son acuité, la peau de son impressionnabilité aux agents extérieurs ^. Une sorte de ralentissement général de toutes les fonctions plane sur l'être vivant arrivé ainsi aux phases régressives de son évolution.

Cet état d'amoindrissement de la sensibilité périphérique retentit d'une façon similaire sur la sensibilité des régions centrales; — Timpressionnabilité morale, l'émotivité perdent de leur énergie à mesure que l'homme se fait vieux. Il s'intéresse de moins en moins aux choses extérieures capables de solliciter son activité mentale. — Il est moins sensible , moins impressionnable , moins curieux de connaître et de sentir, et, en môme temps, ses facultés intellectuelles s'altèrent simultanément ; — les souvenirs du passé, comme des lueurs phosphorescentes affaiblies, persistent pendant un certain temps à l'exclusion des souvenirs plus récents, mais ils finissent néanmoins par s'éteindre, de sorte que le cercle des choses anciennes allant en se rétrécissant de plus en plus, l'être vivant n'alimente plus son sensorium qu'aux dépens des opérations courantes de la vie. — La vie matérielle avec toutes ses nécessités, le boire, le manger, le dormir sont peu à peu la préoccupation favorite des organisations en période de décadence, et, quant à la sensibilité morale, le vieillard, égoïste sauf de rares exceptions, — réduit à la vie végétative et redevenu enfant, ne s'attache plus qu'à ceux qui le soignent tous les jours. Il oublie ses anciens amis, ses affections de famille les plus légitimes au profit des nouveaux venus, et, succombant plus ou moins aux sollicitations intéressées de sa personnalité, il arrive, au point de vue de la sensibilité morale, à une véritable anesthésie qui reflète l'état d'alanguissement progressif des éléments de son activité nerveuse.

1, Chez les vieillards, la peau s'atrophie très-notablement, et, chez un grand nombre, la peau du derme est tellement amincie que, en faisant un pli sur la région dorsale des mains, j'ai pu fréquemment constater qu'elle devenait tellement amincie, et translucide, que l'on pouvait voir par transparence la circulation s'opérer dans les réseaux capillaires sous-cutanés, comme on la voit sur une patte de grenouille.

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