‹ Le cerveau et ses fonctionsChapitre 40 sur 132 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

J'ai proposé de désigner sous la dénomination dé phosphorescence organique cette curieuse propriété que possèdent les éléments nerveux, de persister pendant un temps plus ou moins long dans l'état vibratoire où ils ont été mis par l'arrivée des incitations extérieures, — comme nous voyons les substances phosphorescentes, illuminées par les rayons solaires, continuer à rester brillantes alors que la source de lumière qui les a éclairées a déjà disparu.

On sait en effet maintenant, grâce aux travaux des physiciens modernes, que les vibrations de l'éther sous forme d'ondulations lumineuses, sont susceptibles, pour les corps phosphorescents, de se prolonger un temps plus ou moins long, et de survivre à la cause qui les a produites.

Niepce de Saint- Victor, dans ses recherches sur les propriétés dynamiques de la lumière, est arrivé à des résultats bien plus précis et bien plus inattendus ; — ainsi dans une série de mémoires \ il a montré que les vibrations lumineuses pouvaient être en quelque sorte emmagasinées sur une feuille de papier et persister à l'état de vibrations silencieuses pendant un temps plus ou moins long , prêtes à paraître à l'appel d'une sub-

1. Comptes-rendus de l'Académie des sciences, 16 nov. 1837, t. XLV, p. 81l| et le' mars 1858, t. XLVI, p. 448.

staiice révélatrice : — c'est ainsi qu'ayant conservé dans l'obscurité des gravures exposées précédemment aux rayons solaires, il a pu, plusieurs mois après l'insolation, à l'aide de réactifs spéciaux, révéler les traces persistantes de l'action photographique du soleil sur leur surface.

D'un autre côté, la pratique journalière de la reproduction photographique par le collodion sec n'est- elle pas une démonstration péremptoire de l'aptitude qu'ont certaines substances, douées d'une sensibilité élective spéciale, à conserver les traces persistantes des vibrations lumineuses qui les ont sollicitées pendant un certain temps ? — Que fait-on en effet quand on expose aux rayons lumineux une plaque de collodion sec et que plusieurs semaines après l'exposition à la lumière on développe l'image latente qu'elle contient ? — On fait surgir des ébranlements persistants, on recueille nn souvenir àe soleil absent; et cela est si vrai, — il s'agit si bien dans ce cas de la persistance d'un mouvement vibratoire qui n'a qu'une durée limitée et qui doit être saisi à temps que, si l'on dépasse les limites voulues, si l'on attend trop longtemps , le mouvement va s'affaiblissant, comme une source de chaleur qui se refroidit, et cesse de pouvoir révéler son existence .

Cette curieuse propriété que possèdent les substances inorganiques , de pouvoir conserver pendant un temps plus ou moins long une sorte de prolongation des ébranlements qui les ont tout d'abord mises en mouvement, se retrouve sous des formes nouvelles, avec des apparences appropriées il est vrai, mais calquées et similaires, dans l'étude des phénomènes dynamiques de la vie des éléments nerveux.

Eux aussi sont doués d'une sorte de phosphorescence organique, eux aussi sont capables de vibrer et d'emmagasiner des impressions extérieures, de persister pendant un certain temps comme dans une sorte de catalepsie passagère, dans l'état vibratoire où ils ont été incidemment placés , et de faire revivre à distance les impressions premières.

Qui ne sait en effet que les cellules de la rétine continuent à être ébranlées lorsque les incitations ont déjà disparu. On a calculé que cette persistance des impressions pouvait être évaluée de 32 à 35 secondes, d'après Platau ^ C'est grâce à cette

1. La durée des impressions sur la n'-line est beaucoup plus longue que celle de l'action de la lumière; d'après Platau, la durée de l'impression

persistance des ébranlements, et à cette force coercitive spéciale que possèdent les éléments nerveux, que deux impressions successives et rapides se confondent, et arrivent à donner une impression continue, — qu'un charbon incandescent qu'on fait tourner au bout d'une corde donne l'impression d'un cercle de feu, — qu'un disque en rotation pourvu des couleurs du spectre né nous donne que la sensation de la lumière blanche, parce que toutes ses couleurs se confondent et .forment pour nous une résultante unique qui est la notion du blanc. — Tous ceux qui s'occupent d'histologie savent qu'après un travail prolongé, les images vues au foyer du microscope sont vivantes au fond de l'œil, et qu'il suffit quelquefois, après plusieurs heures d'étude, de fermer les yeux pour les voir apparaître avec une grande netteté.

Il en est de même pour les impressions auditives. Les nerfs auditifs conservent pendant un temps prolongé la trace des ébranlements qui les ont mis en vibration : après un voyage en chemin de fer, on entend plusieurs heures après l'arrivée, le bruit de la trépidation du wagon; — un air de musique, certains refrains favoris — résonnent involontairement dans les oreilles et cela, quelquefois, d'une façon très-désagréable.

Après de longues séances de musique, dit le docteur Moos (de Heidelberg), la persistance des sons durait pendant quinze jours chez un sujet, et chez un autre professeur de musique, elle durait encore plusieurs heures après chaque leçon ' .

Les réseaux gustatifs paraissent aptes aussi à conserver la trace des impressions agréables ou désagréables qui les ont ébranlés , et l'intensité de l'impression est quelquefois assez vive pour amener rétrospectivement, soit une excrétion de salive lorsque l'eau vient à la bouche en songeant à une substance aimée,. — soit, dans d'autres circonstances, un état nauséeux, lorsque la substance a été péniblement perçue.

Les impressions de la sensibilité générale, de la sensibilité olfactive, etc. , paraissent aussi présenter des phénomènes analogues.

Cette espèce de catalepsie histologique qui polarise en quelconsécutive croît en raison directe de celle de l'impression première: aussi peut-on conserver très-longtemps dans l'œil l'image consécutive d'un objet très-éclairé. (MuUer. Physiologie, tome II, page 355.)

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