‹ Le cerveau et ses fonctionsChapitre 41 sur 132 · Annales médico-psychol., tome II, page 121, 18G · texte numérisé non relu

Annales médico-psychol., tome II, page 121, 18G

que sorte les cellules nerveuses dans la situation où elles ont été immédiatement placées lors de leur imprégnation première, n'est pas seulement un phénomène unique qui se rencontre dans les régions périphériques du système nerveux ; — on la rencontre aussi avec un développement successivement croissant, dans les régions centrales du système où, alors, elle apparaît avec des caractères tellement accusés, tellement fixes, que l'on peut dire que c'est elle qui, dans la moelle, domine les manifestations de la vie automatique et, dans le cerveau, dirige celles de l'activité psycho-intellectuelle.

Dans les divers segments de la moelle épinière, la persistance des impressions se révèle d'une façon bien évidente dans l'accomplissement de tous ces mouvements coordonnés qui, ne faisant pas partie du patrimoine héréditaire des associations motrices de l'organisme, sont par cela môme acquis par l'habitude et le fait direct de l'éducation.

Ne savons-nous pas que le plus grand nombre des mouvements rhythmés que nous exécutons dans la plupart des exercices du corps, la danse, l'escrime, le jeu des instruments de musique sont des mouvements méthodiques que nous n'accomplissons jamais (si ce n'est dans les premiers temps) par l'intervention volontaire; — qu'ils sont le fait d'un long apprentissage ; — qu'ils ne sont acquis que par l'exercice, la force de l'habitude, et la tendance imitative que nous avons à reproduire les modèles qui nous sont présentés? — Or, comment nos muscles se meuvent-ils avec un si merveilleux ensemble, suivant des indications données? — comment nos mouvements se combinent-ils d'une façon harmonique dans le sens des opérations à accomplir, si ce n'est en vertu de cette aptitude latente qu'ont les cellules excitomotrices de la moelle épinière à conserver les traces des ébranlements qui les ont mises tout d'abord en émoi, et à persister pendant un temps plus ou moins long dans l'orientation primordiale qui leur a été tout d'abord donnée?

C'est donc l'impression première du début qui vibre en nous comme un écho lointain du passé, et qui sert de stimulus aux incitations de la vie automatique; — c'est elle qui, toujours vivante, toujours fidèle à elle-même, se dégage incessamment, sous forme de souvenirs inconscients, de manifestations motrices régulièrement rhythmées, qui répercutent fidèlement les traces de l'incitation primordiale.

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Ge sont ces mêmes incitations persistantes, condensées dans la sphère de l'activité automatique, qui, dans certains cas morbides, alors que les régions du sensorium et de la perception consciente sont momentanément fermées aux impressions du dehors, suscitent ces mouvements d'ensemble si curieux accomplis par certains somnambules, et qui s'exercent motu proprio^ par la simple mise en activité des régions automatiques agissant d'elles-mêmes, et traduisant au dehors une série de souveriirs inconscie?its.

Dans cet ordre de faits, Mesnet a rapporté dans ces derniers temps une observation des plus intéressantes relative à un militaire qui, ayant reçu un coup de feu à la tête, fut pris consécutivement d'accidents étranges.

Cet homme était sujet à des espèces de crises somnambuliques, en vertu desquelles son sensorium était fermé en grande partie à tous les ébranlements venus du dehors. — Il cessait, d'une façon plus ou moins subite, d'entrer en conflit avec le milieu ambiant, et alors, dans cet état, il marchait, il allait et venait, et si on esayait de diriger ses mouvements dans un sens déterminé, le processus évoluait fatalement en raison des incitations anciennes conservées, à l'état de souvenirs inconscients, dans les réseaux de son activité automatique.

C'est ainsi qu'en lui mettant, par exemple, sa canne coudée dans la main, ce contact éveillait en lui le souvenir de son fusil, et alors, il se mettait en position comme s'il allait assister à une scène de combat ; — venait-on à mettre à sa portée une plume, on développait en lui les mouvements inconscients et condensés pour tracer des caractères graphiques. — C'était dans la réserve des souvenirs latents, groupés suivant une direction primordiale et constituant en quelque sorte comme des lueurs phosphorescentes du passé, que les incitations motrices coordonnées se développaient automatiquement, comme on voit chez les animaux décapités des mouvements similaires s'exécuter en raison de la conservation de l'activité spinale automatique 1.

Legrand du Saulle a rapporté l'histoire d'un cas qui présente quelque analogie avec le précédent. 11 s'agit d'un jeune

1. Mesnet. Sur l'automatisme de la mémoire et des souvenirs. (Union médicale, 1874, n" 87.)

somnambule, qui était cordier de son état et qui, lorsqu'il était pris de son accès de somnambulisme, au moment où il filait sa corde, continuait l'opération commencée, même endormi a.

J'ai eu dans mon service une malade jeune encore qui, pendant longtemps, avait été attachée à la Salpétrière comme fille de lingerie jjour plier les linges et rouler les bandes. Dans les dernières années de sa vie, cette femme, étant devenue complètement aveugle et paraplégique, présentait les phénomènes suivants : — Etant dans le décubitus dorsal, venait-on à mettre entre ses doigts une bande non roulée, un bout de corde même, immédiatement ce contact éveillait en elle d'anciens souvenirs, elle se mettait à opérer des mouvements de roulement avec ses mains, automatiquement, sans savoir ce qu'elle faisait, comme si c'eût été un appareil d'engrenage mécanique.

On peut donc dire que les réseaux nerveux de la moelle épilîière conservent dans leur intimité, — comme les réseaux nerveux périphériques, la rétine entre autres, — les traces des ébranlements qui les ont préalablement suscités, et que ces traces persistantes deviennent, par cela môme, comme une série d'incitations autogéniques fixes, destinées à agir à longue portée, à rayonner à distance, et à produire, de cette sorte, une série de réactions tout à fait semblables à celles qu'elles ont tout d'abord dirigées. — Et, ces phénomènes de réaction motrice, qui se passent rien que par la mise en jeu des appareils de la vie automatique, sont aptes à évoluer d'eux-mêmes, à se répéter d'après les mêmes formules et en dehors de toute participation de la personnalité consciente momentanément absente 2

Maintenant si, pénétrant dans l'étude de l'activité cérébrale proprement dite, nous cherchons à connaître quel rôle cette propriété qu'ont les éléments nerveux de retenir la trace des ébranlements anciens, joue dans les opérations de la vie du cerveau, nous allons voir quelle part énorme doit lui être faite dans la plupart de ses manifestations et combien, toujours iden-

1. Annales médico-psychol., 1863, tome I, page 89. (Legrand du Saulle, le Somnambulisme naturel.)

2. Voir le récit des expériences faites, sur le corps d'un supplicié par décollation, au sujet du développement des manifestations de la vie automatique, dans une direction déterminée antérieurement par habitude, et de la persistance de certains mouvements appropriés à certain but.

(Ch. Robin. Journal de physiologie, Paris, 1869, page 90.)

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tique à elle-même, toujours présente, répartie à travers les milieux d'éléments nerveux qui constituent sa trame, la phosphorescence organique multiplie ses effets sous les apparences les plus variées.

Eparpillée en quelque sorte d'une façon diffuse dans toutes les agglomérations de cellules, comme dans autant de foyers de phosphorescence en activité, elle se confond en une résultante unique qui totalise toutes les activités éparses des cellules cérébrales, et devient ainsi sous la dénomination de faculté générale de mémoire une véritable synthèse qui représente une des propriétés primordiales des éléments nerveux.

Les éléments de la substance cérébrale, ouvriers inconscients des manifestations de notre vie psycho-intellectuelle, travaillent silencieusement aux opérations qu'ils accomplissent en commun. — Ils s'associent avec leurs propriétés multiples en un synergique effort, correspondent entre eux par les voies mystérieuses de leurs anastomoses et — à notre insu, conservent dans leur intimité organique les prolongations posthumes des ébranlements passés. — Ils concourent donc simultanément à la production des phénomènes de la mémoire et isolément dégagent des souvenirs, comme les corps illuminés dégagent à distance les ondes lumineuses qu'ils ont emmagasinées dans leur substance ; — et, cette aptitude merveilleuse de la cellule cérébrale, incessamment entretenue par les conditions favorables du milieu où elle vit, se maintient incessamment à l'état de verdeur, tant que les conditions physiques de son agrégat matériel sont respectées, tant qu'elle est associée aux phénomènes vitaux de l'organisme.

Les jjhénomènes de la mémoire ainsi envisagés comme une conséquence nécessaire d'une propriété fondamentale des éléments nerveux rentrent directement dans les cadres des divers processus réguliers de l'activité cérébrale; ils doivent être par conséquent successivement envisagés au point de vue de leur genèse, — de leur évolution, — de leur mécanisme, — des phases diverses qu'ils parcourent pendant la vie de l'individu, et des perturbations fonctionnelles qu'ils sont susceptibles de présenter.

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