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CHAPITRE II

Pour que les processus de l'activité cérébrale, qui constituent la mémoire, évoluent suivant leurs lois naturelles, il faut d'une part, — que les régions périphériques du système qui colligent et transportent les ébranlements sensoriels, et d'autre part que les régions centrales qui les transforment et les absorbent, soient réciproquement dans des conditions convenables de conductibilité et de réceptibilité physiologiques.

1° C'est en effet dans les régions périphériques, au milieu des dernières expansions nerveuses, que l'activité des régions centrales trouve son alimentation régulière. C'est de là qu'émergent toutes les stimulations destinées à les mettre en mouvement.

Lorsqu'une incitation extérieure vient à retentir dans un point quelconque de leur intimité , — qu'il s'agisse d'une onde sonore, ébranlant les expansions acoustiques, — d'une onde lumineuse s'éteignant dans les régions de la rétine, — d'un ébranlement direct mettant en vibration les nerfs sensitifs de la peau et des muqueuses ; incontinent, cette incitation purement physique est transformée sur place par l'action propre du plexus nerveux en éréthisme ; il l'absorbe, la transforme en vibrations nerveuses et en quelque sorte l'animalise en l'incarnant dans l'organisme.

Or, les cellules nerveuses périphériques, avons-nous dit,

retenant en elles-mêmes, comme des lueurs phosphorescentes, la trace de ces ébranlements qui les ont tout d'abord mises en vibration, il en résulte que ces impressions persistantes deviennent, à notre insu, comme une réserve de souvenirs périphériques latents, qui entretiennent les cellules des régions ' centrales partenaires dans une sorte de sympathie vibratoire persistante. Elles fertilisent à leur tour l'action de la mémoire centrale, et deviennent en quelque sorte un moyen de renforcement physiologique destiné à aviver, à entretenir son activité.

Cette solidarité des régions périphériques, avec les régions centrales du système, est tellement réelle que lorsque les premières viennent à faire défaut, le fonctionnement des régions centrales partenaires est du même coup interrompu.

Lorsque les régions sensitives périphériques sont anesthésiées, la perception centrale cesse de s'effectuer ; il n'y a pas de souvenir persistant dans le sensoriumy parce que la trace de l'ébranlement persistant périphérique n'a pu être enregistré. — Touchez, pincez, excitez d'une façon quelconque la peau d'une hystérique en lui fermant les yeux, elle ne gardera aucun souvenir des excitations cutanées, parce que ses réseaux nerveux périphériques engourdis n'auront pu rien transmettre au sensorium de ce qui s'est passé dans leur intimité. — J'ai vu souvent des paralytiques généraux , atteints d'anesthésie passagère des nerfs gustatifs et pharyngés, se plaindre amèrement à moi qu'on ne leur avait pas servi un plat à leur repas, alors que j'avais assisté à l'ingestion des mets qu'ils disaient n'avoir pas pris. — Là encore, l'absence de la sensibilité dans la région périphérique fait que l'impression sensorielle n'est est pas absorbée sur place ni transmise directement aux régions centrales par ses voies habituelles.

Pour que l'impression sensorielle produise les effets désirables dans les réseaux du sensorium, pour qu'elle soit nettement perçue, il faut que les réseaux périphériques qui sont ses véritables portes d'entrée dans l'organisme, soient donc dans des conditions de receptibilité et d'éréthisme propre, que leur sensibilité intime ait été directement mise en éveil, et qu'il y ait de leur part une participation active et prolongée à l'arrivée de la stimulation du dehors.

Tout le monde sait en effet qu'une impression fugitive et légère ne laisse que des traces insignifiantes de son passage,

qu'il faut une répétition incessante des mêmes impressions pour les retenir d'une façon stable, et que ce n'est qu'à force d'oublier que nous arrivons à avoir présents à l'esprit certains détails qui nous échappent et qu'il a fallu itérativement réapprendre. La répétition des mêmes impressions périphériques, la vue répétée des mômes objets, l'audition des mêmes sons, deviennent donc les conditions fondamentales indispensables de la conservation des souvenirs, et, à ce point de vue, les souvenirs émanés des plexus sensoriels, la mémoire des sens, comme on dit, en pédagogie, sont les stimulations les plus énergiques de la mémoire mentale ' .

D'un autre côté, pour que l'ébranlement persistant dans les réseaux périphériques du système détermine dans les régions centrales une impression durable , les conditions précédentes de la transmission centripète ne sont pas seules nécessaires, — il faut qu'il y ait, de la part de ces mêmes réseaux centraux du sensorium, quelque chose de plus; il faut qu'il y ait une participation effective , une association intime de leur sensibilité aux incitations périphérigues aui viennent ainsi les mettre en émoi.

Au moment en effet où l'impression extérieure vient faire vibrer les cellules sensorielles périphériques, celles-ci alors sont touchées, suivant les différents modes de leur sensibilité intime ; elles sont, suivant que l'incitation leur est agréable ou pénible, sensibilisées d'un façon différente. — Dans le premier cas c'est une notion de plaisir qui accompagne l'impression extérieure, dans le second cas c'est une notion de déplaisir; si bien que l'élément nerveux se mettant en jeu avec son activité latente, il transporte au sensorium non-seulement la notation de l'arrivée de l'incitation extérieure, mais en même temps, la notation spéciale de plaisir et de douleur afférente à chaque incitation.

Chaque ébranlement ancien, chaque souvenir qui sommeille en nous-mêmes, du moment qu'il a été perçu, y reste donc emmagasiné avec un coefficient spécifique qui nous rap-

1. Tous ceux qui ont pratiqué l'étude de l'anatomie savent combien il est nécessaire de revoir souvent certaines régions du corps humain pour biea les connaître, et que ce n'est qu'après avoir vu, touché, disséqué, que nous arrivons à fixer dans notre mémoire les différents détails que nousavons étudiés.

polie la joie, la douleur ou même l'indifférence de ces mêmes réseaux périphériques au moment où il s'est incorporé avec eux et où il a commencé à vivre de leur vie propre.

Ne savons-nous pas tous combien le souvenir de la douleur physique, des châtiments corporels, si vivant chez les animaux que l'on soumet au dressage, est pour l'homme le guide le plus sûr- de sa conduite , et l'avertissement le plus fidèle qui le porte à éviter les infractions destinées- à provoquer leur retour ?

Nous savons réciproquement combien le souvenir des impressions agréables, de celles qui nous ont procuré le plus de joie sont aussi celles qui ont en nous les racines les plus profondes, et qu'en un mot ce sont les états divers de l'émotivité, associés à l'arrivée dans le sensorium de tel ou tel groupe d'impressions'extérieures, qui se perpétuent avec le plus de ténacité et deviennent ainsi, au point de vue des désirs qu'ils suscitent ou des aversions qu'ils engendrent, les pivots naturels autour desquels gravitent toutes les activités humaines.

2° Nous venons de voir le mode de genèse et de transmis sion des incitations sensorielles persistantes, au moment où elles sont engendrées dans les régions périphériques du système, — voyons maintenant comment elles sont reçues dans les réseaux du sensorium et quelles sont les réactions qu'elles provoquent à leur suite.

Les connexions entre les plexus périphériques et les plex.us du sensorium sont tellement intimes qu'aussitôt qu'un ébranlement a été produit dans les premières, les régions partenaires centrales se mettent du même coup immédiatement à l'unisson. Il y a un état nerveux de même tonalité qui s'harmonise de part et d'autre, et pour peu que l'ébranlement primordial ait été suffisamment intense , suffisamment prolongé, pour peu qu'il y ait eu une participation effective des réseaux nerveux périphériques mis à contribution, les réseaux partenaires du sensorium s'associent sympathiquement à leurs incitations et entrent dans une période d'éréthisme concordant. — L'incitation incidente arrive donc dans les réseaux de la corticale épurée, animalisée par l'action métabolique propre des réseaux nerveux au sein desquels elle s'est incarnée et alors, se transformant en incitation psychique, elle développe les énergies latentes propres des cellules cérébrales, s'y imprime et s'y

perpétue sous forme de vibrations persistantes comme une lueur phosphorescente du monde extérieur.

C'est ainsi que cette mystérieuse propriété qu'ont les éléments nerveux de persister dans l'état vibratoire où ils ont été placés se retrouve fidèle à elle-même à travers les différentes étapes parcourues par les incitations sensorielles, depuis les régions périphériques où elle se révèle d'une façon si indubitable (persistance des impressions sur la rétine) jusque dans les régions centrales, où elle acquiert alors des caractères tout à fait en rapport avec la multitude des éléments qui lui servent de support.

C'est ainsi donc, que les impressions extérieures de toutes sortes, que les émotions diverses que nous avons ressenties, s'atténuent en fin de compte dans les réseaux du sensorium et deviennent, sous forme d'ébranlements vibratoires persistants, les expressions posthumes d'impressions, d'émotions passées qui demeurent vivantes en nous, alors que les incitations primordiales ont déjà depuis longtemps disparu.

Les incitations sensorielles pour la plupart, à mesure qu'elles sont diffusées dans les réseaux du sensorium et qu'elles s'y fixent d'une façon persistante, n'y restent pas à l'état d'ébranlements vagues, incertains. — Elles vont plus loin, pénètrent plus profondément dans l'intimité de la vie cérébrale et, lorsqu'elles sont suffisamment vives et répétées , elles pénètrent jusque dans les régions intimes où s'élabore la notion de la personnalité consciente, et deviennent ainsi les souvenirs conscients des anciennes émotions qui ont retenti en nous.

C'est ainsi que notre personnalité intime se trouve saisie à propos des phénomènes de la mémoire suivant les mêmes procédés dont elle a été pareillement saisie à l'arrivée des impressions sensorielles; — seulement ces impressions qui la mettent en activité , prolongent leur action , s'implantent dans l'organisme et deviennent comme un écho vibratoire du passé. C'est donc de cette sorte, que le souvenir des incitations antérieures se perpétue dans le sensorium avec les coefficients propres de joie, de douleur qui ont procédé à leur genèse dans les régions périphériques et qu'ainsi, — une série d'émotions concordantes à propos de chacune d'elles, se développe et se perpétue dans les mêmes régions sensitives de notre être.

C'est ainsi également que les phénomènes de l'activité psychique, de l'activité morale, conçus comme nous l'avons indi-

que précédemment , se perpétuent, se développent incessamment, par le simple fait de la mise en activité des deux propriétés fondamentales des cellules nerveuses — la sensibilité et — cette force coercitive spéciale, la phosphorescence organique en vertu de laquelle elles prolongent les incitations vibratoires qui les ont tout d'abord mises en mouvement.

— Dans le domaine de l'activité intellectuelle, c'est encore la môme force qui est sous-jacente à la plupart des opérations dynamiques auxquelles cette activité donne naissance.

C'est en effet parce qu'il se souvient, parce que sa sensibilité a été impressionnée d'une façon spéciale, et que cette impression est persistante en lui, que le jeune enfant, dès les premiers instants de sa vie, exprime ses sentiments intimes; — c'est parce qu'il se souvient, qu'il reconnaît les objets extérieurs et qu'il les dénomme par un vocable approprié qu'il a retenu dans sa mémoire pour l'avoir entendu. — C'est donc eu vertu de la persistance des impressions acoustiques conservées à l'état de souvenirs sonores, qu'il parle, et que ses expressions phonétiques sont appliquées à chaque objet ambiant.

C'est encore en vertu des mêmes circonstances qu'il arrive à tracer des caractères graphiques , qu'il reconnaît comme expression symbolique d'objets absents, — et qu'il lit à haute voix, en transformant chaque caractère graphique en expressions sonores concordantes qu'il sait leur être équivalent.

Ce sont toujours, au fond de ces différentes opérations de l'intelligence, les impressions sensorielles persistantes qui dirigent les processus en évolution et qui vibrent comme un écho fidèle de l'impression première. — Il en est de même pour cette admirable faculté que possède l'être humain d'exprimer au dehors ses émotions intimes, de traduire en expression verbale ses émotions et les pensées qui le traversent. — C'est parce que l'homme a appris que chaque mot exprime un objet extérieur, une pensée, un sentiment, et que cette notion acquise, entretenue par l'usage journalier, est maintenue chez lui à l'état de verdeur permanente, — qu'il parle , qu'il s'adresse à ses semblables et est compris par eux ; — c'est la mémoire, ce sont les souvenirs accumulés et sans cesse présents à l'esprit, qui forment le fonds commun de son langage, et deviennent ainsi les réserves inépuisables dans lesquelles il trouve les moyens d'exprimer ce qu'il sent et ce qu'il pense.

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