CHAPITRE m
A côté de ces phénomènes de mémoire dans lesquels la personnalité humaine est plus ou moins partie prenante, il existe toute une série d'actes similaires qui représentent des processus de mémoire en quelque sorte incomplètement développés.
Ce sont ces phénomènes en vertu desquels les incitations sensorielles, n'ayant pas porté leur action jusqu'aux réseaux de la personnalité consciente , restent à l'état de matériaux stériles, non perçus par le sensorium. — Comparables aux rayons somhres ultra-violets du spectre qui, quoique non perceptibles pour nos yeux, n'en ont pas moins une existence réelle, ils demeurent silencieusement accumulés dans les réseaux de l'écorce cérébrale et n'attendent pour surgir que la présence d'une cause Incitatrice capable de les faire sortir de leur obscurité.
Ainsi, nous savons tous qu'il y a pendant l'activité diurne de nos journées, toute une série d'impressions variées qui nous assaillent de toutes parts , qui frappent même à coups redoublés sur nos réseaux sensitifs, et auxquels nous ne prêtons pas attention. — Les bruits multiples des voitures roulant pendant tout le jour autour de nous, finissent par l'habitude par devenir inaperçus et indifférents. — Nous savons pareillement que lorsque nous nous livrons à un travail intellectuel absorbant, le timbre de la pendule placée à côté de nous frappe en vain
LA MEMOIRE EN EXERCrCE 119
nos oreilles, et cependant, nos nerfs acoustiques ont été itérativement ébranlés sans que nous en ayons eu la notion.
Onimus, dans cet ordre d'idées, a rapporté une observation très-curieuse dans laquelle il s'agit d'un homme qui en marchant s'était mis automatiquement à fredonner un air, tout étonné que cet air lui vînt à l'esprit; et ce n'est qu'incidemment qu'il s'aperçut que cet air lui avait été suggéré par un musicien ambulant qui le jouait sur son instrument à son passage, et qu'il n'avait pas perçu ^. — Cet homme, en fredonnant cet air , répercutait une incitation auditive , une réminiscence inconsciente.
Nous savons tous qu'en examinant un tableau, un paysage, une préparation histologique, nous en voyons tout d'abord passivement l'ensemble, et que certains détails, quand nous n'en sommes pas prévenus, nous échappent tout d'abord et — si une personne, après que nous nous sommes éloignés des objets que nous avons examinés, nous cite rétrospectivement certains détails, certaines particularités de l'objet, nous sommes tout étonnés de les avoir remarqués, et de reconnaître en nous-mêmes l'existence de certaines impressions demeurées silencieuses.
C'est aux dépens des impressions inconscientes, persistantes dans le cerveau, que s'alimente l'activité de notre esprit dans ce travail automatique qui s'opère dans l'acte de la réflexion et de la méditation.
C'est alors que les côtés inexplorés de certaines questions en suspens sont mis en lumière par l'adjonction d'impressions anciennes qui se dégagent ; il se fait sur place une sorte d'appel automatique pour les impressions connexes reviviscentes, qui viennent comme des facteurs nouveaux, éclairer nos jugements d'un contingent d'idées neuves.
L'étude symptomatique des maladies mentales présente à ce sujet des phénomènes souvent bien curieux. — On rencontre quelquefois des personnes ayant reçu une excellente éducation, des dames, des jeunes filles, vivant dans un milieu distingué, à l'abri de toute souillure, et qui, quand elles sont prises d'accès d'excitation cérébrale, se mettent à proférer des paroles grossières complètement étrangères à leur vocabulaire habituel.
1. Onimus, Journal d'anatomie et de physiologie de Roôin, page 551, 1873,
lîO PHOSPHORESCENCE DES ÉLÉMENTS NERVEUX
Evidemment dans ces cas , le phénomène ne peut s'expliquer que par ce fait : — c'est qu'en se promenant dans les rues, dans les endroits publics, ces paroles grossières les ont inconsciemment impressionnées et sont restées à l'état de souvenirs latents enfouis dans la trame cérébrale, et c'est par le fait de la suractivité moi'bide des régions où elles sont en dépôt, qu'elles se sont mises à découvert et ont fait saillie au dehors.
Des mémoires locales. — Il résulte des dispositions anatomiques sur lesquelles nous avons déjà plusieurs fois insisté, que les divers groupes d'impressions sensorielles ont tous dans les régions dififérentes du sensorium un territoire spécial de distribution, et par conséquent qu'il y a dans les cerveaux humains des inégalités très-nettement déterminées au sujet de la part afférente à chaque ordre d'impressions sensorielles en particulier (fig. 5 et 6).
Il suit donc de cette inégalité du développement des régions similaires chez les individus différents, qu'il existe des aptitudes spéciales pour la réception des différentes catégories d'impressions sensorielles. — C'est ainsi que tel, dont les régions cérébrales optiques sont abondamment pourvues de cellules nerveuses bien douées , bien vivantes, sera apte à apercevoir nettement le monde extérieur, les objets ambiants avec leur coloration, leurs rapports; — que tel autre (fig. 6-14 et 15), dont les régions acoustiques cérébrales auront un grand développement, sera prédisposé à apprécier toutes les nuances et les délicatesses de l'harmonie musicale ; — que tel autre aura telle ou telle aptitude suivant la prépondérance de telle ou telle région de son cerveau ; et qu'ainsi — les impressions sensorielles spéciales trouvant dans telle ou telle circonscription des conditions de terroir plus favorables, des agglomérations de cellules plus denses, plus vivantes, — ces impressions y laisseront des traces plus profondes, des souvenirs plus éclatants, et par cela môme, des réserves plus riches de matériaux destinés à féconder l'activité Dsycho-intellectuelle dans telle ou telle direction.
On est donc ainsi amené à dire qu'il y a dans l'ensemble des phénomènes de la mémoire certaines particularités en vertu desquelles cette mémoire est plus ou moins vive chez tel ou tel individu, pour telle ou telle opération cérébrale et qu'ainsi — il est un certain nombre de mémoires locales
bien nettement déterminées, et ayant en quelque sorte une autonomie aussi indépendante que les impressions sensorielles génératrices auxquelles elles sont solidairement associées.
De V enchaînement des souvenirs. — L'étude du cerveau vient de nous montrer qu'il y avait des régions isolées destinées à recevoir, et à élaborer d'une façon indépendante les groupes isolés d'impressions sensorielles ; — l'étude de l'écorce cérébrale, d'un autre côté, nous montre que s'il y a une certaine autonomie fonctionnelle, au point de vue de la dispersion des impressions, cette autonomie n'est ni complète ni définitive, attendu qu'il résulte de l'examen du reticulum nerveux de la corticale que ce reticulum forme un tout continu dans toute son étendue, une unité complète comme la surface cutanée, si bien que, — les incitations perçues à un moment donné, dans une certaine région du sensorium^ sont néanmoins aptes à se disséminer au loin et à associer à leur ébranlement les régions diverses du reticulum cérébral (fig. î et 6).
Ainsi, par exemple, quand en présence d'un paysage, d'un tableau, d'un objet quelconque qui vient frapper nos yeux, les régions spéciales de notre cerveau qui élaborent les impressions optiques se mettent en activité, ce ne sont que des impressions optiques , homogènes, et rien que des impressions optiques, qui se trouvent en activité dans une région déterminée de l'écorce.
Quand, d'autre part, ma vue s'étend sur un paysage, sur un parterre embaumé d'émanations odorantes; — quand j'assiste à une représentation théâtrale, dans laquelle les splendeurs de la mise en scène égalent les magnificences de l'harmonie musical, mon cerveau n'est plus sollicité par une incitation homogène, il est assailli à la fois par une série d'impressions simultanées qui se font cortège et s'impriment en bloc dans le sensorium.
Ces impressions simultanées, optiques, olfactives, acoustiques, reçues au même moment, et dans différentes circonscriptions à la fois, constituent une série de souvenirs contemporains qui se créent et s'implantent en moi ; et désormais ces ébranlements qui sont nés ensemble, qui ont été simultanément conçus , vont représenter dans la série générale de mes souvenirs un groupe défini, dont les éléments réunis par les liens d'une fédération mystérieuse vont vivre tous dô
la même vie, s'anastomoser les uns avec les autres, pour s'appeler aussitôt qu'un des chaînons sera sollicité.
C'est ainsi que la vue d'un coin même du paysage que j'ai vu tout d'abord, et du parterre qui a flatté mon odorat, me rappellera l'odeur des plantes que j'ai agréablement senties et même les émotions dans lesquelles je me trouvais à ce moment précis ; et — inversement, ces parfums perçus plus tard accidentellement, évoqueront en moi d'une façon automatique le souvenir des lieux, du parterre, où ils auront été simultanément perçus, — c'est ainsi encore que la vue de tel ou tel décor de la représentation théâtrale me fera me souvenir du morceau de musique entendu en sa présence, et que du même coup, si dans un autre milieu j'entends les refrains qui m'ont frappé, je sentirai s'éveiller en moi les souvenirs afférents qui me représenteront les décors et le spectacle des yeux dans lequel j'ai pour la première fois entendu les sons musicaux.
En prenant des exemples de plus en plus complexes, on arrive à voir que dans les phénomènes quotidiens de l'activité cérébrale ce ne sont plus seulement des groupes binaires, ternaires, quaternaires d'impressions sensorielles qui se juxtaposent et s'impriment dans le sensorium, mais bien des agglomérations multiples, qui se créent en nous, et qui découlent de toutes les sensibilités de l'organisme successivement et simultanément mises à contribution.
Ainsi, les plaisirs de la gastronomie qui peuvent si bien s'allier, ainsi que Brillât -Savarin l'a si bien exprimé, à tous les autres plaisirs; — les séductions de la volupté physique qui sont la synthèse de toutes les sensibilités de l'organisme en émoi, laissent dans le sensorium des empreintes d'autant plus profondes, des souvenirs d'autant plus vivaces qu'ils représentent uïï.e série d'impressions partielles juxtaposées, successives, qui se multiplient les unes les autres et se prêtent un mutuel concours, si bien qu'elles s'appellent, s'associent sous mille formes et deviennent, ainsi implantées par leurs innombrables racines dans le sensorium, comme une série de foyers conjugués, destinés à le mettre en éréthisme.
Cette curieuse propriété qu'ont les ébranlements seusoriels conçus à la môme époque, et constituant en quelque sorte comme des familles naturelles, est d'une grande ressource pour l'éducation de l'esprit et la culture méthodique de ses facultés;
«lie permet, lorsqu'une série de souvenirs, une série d'idées, de faits expérimentaux, de principes scientifiques, ont été imprimés en lui d'une façon contemporaine, de pouvoir les évoquer artificiellement, en se contentant de faire appel au premier des souvenirs de la série qui en est en quelque sorte la tête de ligne.
Grâce à cette solidarité de nos souvenirs, l'intelligence acquiert incessamment des richesses nouvelles et peut, à un moment donné, en vertu de son activité automatique, saisir ces richesses et les mettre en valeur.
Ainsi, quand par un fait d'observation clinique, par exemple, nous avons été instruits qu'étant donné un cas de rhumatisme articulaire aigu, cet état fluxionnaire des jointures s'accompagne d'une manifestation similaire du côté du cœur, ces deux impressions forment désormais dans l'esprit deux souvenirs accouplés, si bien, — qu'étant donnée la première, immédiatement la seconde surgit, et réciproquement. — En présence d'un malade atteint de rhumatisme on pense à l'existence d'une affection cardiaque, et réciproquement, en présence d'une ancienne affection du cœur, on interroge le malade au sujet de ses antécédents rhumatismaux.
Quand j'ai appris par expérience des maîtres, que les lésions des racines et des cordons postérieurs de la moelle s'accompagnaient d'une incoordination de mouvements, de troubles oculaires, de douleurs fulgurantes dans les membres, de crises gastriques, etc., j'ai antrStomosé dans mon esprit par l'étude, une série de souvenirs associés les uns aux autres et formant une sorte de fédération, de telle sorte que, — lorsque l'un d'eux vient à être isolément évoqué, lorsque je vois, par exemple, un malade avoir des troubles oculaires spéciaux, je pense automatiquement à l'incoordination de ses mouvements , à l'existence de douleurs fulgurantes, etc.
Ce qui se passe ici dans un ordre de faits nettement déterminés, pour une série de phénomènes méthodiquement réglés, se renouvelle incessamment en nous , d'une façon régulière, pendant la période de l'activité diurne.
Alors que notre cerveau est en éréthisme dans toutes ses parties , ne savons-nous pas tous combien les souvenirs s'appellent les uns les autres, toujours suivant leur même mode d'apparition en séries, et sans que nous puissions les com-
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mander. — Il suffit de voir un objet, une personne, d'entendre prononcer un nom, d'aspirer fortuitement une odeur pour immédiatement voir surgir en nous-mêmes une série d'idées contemporaines du moment où l'ébranlement a été primitivement conçu en nous. — Qui ne sait combien dans la conversation courante un mot, une simple assonance font la plupart du temps dévier la direction primitive des idées; — que de gens ainsi perdent de vue le point de départ, entraînés incidemment par un souvenir intercurrent qui commande l'arrivée de pensées divergentes, et insensiblement les fait dévier des idées du début.
Ne savons-nous pas tous que quand nous voulons à un moment précis évoquer un souvenir donné, et que nous craignons que les distractions de la vie courante nous le fassent oublier, nous rattachons mentalement l'objet à un signal quelconque qui devient ainsi pour nous le fil conducteur qui nous le ramène à l'esprit. — Chacun à ce sujet possède ses moyens mnémotechniques propres, et nous savons tous que c'est tantôt par un nœud fait à un objet qui doit nécessairement passer par nos mains, à un mouchoir, à un ruban fixé sur nos vêtements, à une marque voyante destinée à frapper machinalement nos yeux, que nous avons toujours recours, pour faire jaillir, suivant la marche des choses naturelles de la vie, le souvenir que nous voulons provoquer i.
1. Dans la pratique des moyens mnémotechniques, on sait que l'on a pour but d'associer une série de souvenirs difficiles à retenir à l'aide de combinaisons bizarres des mots, et ces mots faciles à retenir en raison de leur bizarrerie, renferment en eux-mêmes la solution analytique des pointa difficiles que l'on ciierche à fixer dans la mémoire.