‹ Le cerveau et ses fonctionsChapitre 44 sur 132 · DÉVELOPPEMENT DES PHENOMENES DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

DÉVELOPPEMENT DES PHENOMENES DE LA MÉMOIRE

La faculté générale de la mémoire, la phosphorescence organique des éléments nerveux, est susceptible de présenter de grandes modiflcations suivant qu'on la considère aux différentes périodes du développement de l'être humain. Elle parcourt des phases successives qui ne sont que des reflets plus ou moins directs des propriétés histologiques des cellules, aux dépens desquelles elle se révèle.

Chez les jeunes enfants les cellules cérébrales sont douées de caractères histologiques tout spéciaux ; elles sont mollasses, grisâtres, flexibles en quelque sorte; elles sont de plus, au point de vue dynanique, vierges de tout ébranlement antérieur, aussi peut-on dire que l'excitation sensorielle qui arrive en elles à cet âge, s'y imprime d'autant plus facilement, qu'elle les trouve à l'état de viduité et que leurs forces coercitives n'ont pas encore été mises à l'épreuve.

D'autre part, dans les premières années de la vie, la substance cérébrale est en perpétuel travail de développement organique. — Des éléments nouveaux s'ajoutent incessamment aux éléments anciens, et comme les nouveaux venus, suivant toute vraisemblance, dérivent de leurs prédécesseurs, on est amené à dire que les cellules filles qui apparaissent, empruntent aux cellules mères qui leur ont donné naissance un lien de parenté fatal, une sorte de transmission héréditaire des états divers des

cellules mères d'où elles dérivent. — Il est donc vraisemblable que les cellules primordiales, aux dépens desquelles naissent toutes les lignées de cellules filles qui apparaissent dans le cours du développement cérébral, transmettent à leur descendance les modalités sensitives spéciales, — les tonalités phosphorescentes spécifiques dont elles étaient animées au moment de leur genèse, et que — c'est dans ces rapports intimes de cellule à cellule, dans ces liens mystérieux de parenté, qu'il faut chercher le secret de la pérennité de certains souvenirs. — C'est ainsi que certaines impressions perçues au temps de notre première enfance, se trouvent devenir le patrimoine commun de certaines familles de cellules, lesquelles les maintiennent à l'état de verdeur, les avivent incessamment par une sorte de synergie permanente.

Chez le jeune enfant, l'impressionnabilité de la substance cérébrale est telle, qu'elle retient, motu proprio, toutes les impressions qui viennent l'assaillir , aussi passivement qu'une plaque photographique sensibilisée qu'on expose à la lumière retient toutes les images qui viennent se réfléchir à sa surface.

Ce sont tout d'abord les impressions visuelles qui, avec des impressions sensitives, sont les premières inscrites dans le sensorium.

L'enfant voit dans un cercle restreint les objets, les personnes qui l'intéressent. Ces premières impressions le captivent et il en garde un souvenir ; il reconnaît individuellement chaque objet, chaque personne. — Peu à peu les impressions auditives se mettent de la partie, il entend des sons vagues d'abord, sans les comprendre ni les interpréter, et, insensiblement, par l'effet de l'activité du cerveau, il arrive à les reconnaître, grâce à la persistance des impressions et à la notion qu'il acquiert, que ces sons déterminés répondent à des objets précis, toujours les mêmes, et intéressant d'une façon quelconque sa personnalité

Peu à peu, ce travail de culture cérébrale se poursuivant sans relâche, des acquisitions nouvelles sont incessamment enregistrées dans le sensorium. Les divers modes de la sensibilité mis en éveil apportent avec eux des idées, des souvenirs nouveaux et suscitent en même temps dos réactions appropriées. Les régions de l'activité intellectuelle deviennent de plus en plus

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parties prenantes des incitations ambiantes qui viennent les mettre en éréthisme.

A cet âge heureux, l'enfant retient sans peine ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce qu'il goûte; — les mots les plus bizarres, les locutions toutes faites qu'il ne comprend pas, les substantifs propres abstraits, les morceaux de poésie, les opérations du calcul mental, laissent en lui des impressions persistantes qui se perpétuent et se maintiennent enregistrés d'une façon stable. — C'est la période spéciale d'absorption à outrance qu'on pourrait appeler Vâge des substantifs et qui représente dans l'histoire du développement de l'être humain les premières ébauches de l'activité intellectuelle, comme dans l'histoire du développement de l'humanité en général, la période de l'âge de pierre représente les premiers linéaments du travail humain i.

Chez l'adulte, les éléments de l'activité cérébrale à l'état de développement complet sont doués de toutes les énergies qu'ils sont susceptibles de revêtir. Ils ne se comportent déjà plus, au point de vue de la conservation et de l'emmagasinement des incitations extérieures, comme chez le jeune enfant au moment de son évolution.

La période de saturation commence pour la cellule cérébrale. Les forces coercitives, pour conserver les incitations extérieures, sont déjà sur les limites de la défaillance ; les acquisitions nouvelles d'éléments hétérogènes qui ne font pas partie du cercle de connaissances contemporaines des premières années, deviennent très-pénibles à effectuer, pour ne pas dire impossibles. — On sait en effet combien ce travail, si facile pour le jeune enfant, qui consiste à apprendre les mots des langues étrangères, devient pénible et difTicile pour l'adulte, — combien la mémoire est rebelle à l'enregistrement des mots nouveaux et — avec quelle dépense de forces intellectuelles nous retenons le vocabulaire des langues avec lesquelles nous ne nous sommes

1. Les substantifs jouent un rôle capital dans l'évolution de la pensée et du discours; ce sont les points de repère primordiaux autour desquels se groupent les attributs et le verbe; — ils sont les véritables corps simples qui se trouvent dans toutes les combinaisons de la pensée humaine. La facilité avec laquelle ils disparaissent de la mémoire, dans certains cas de désorganisation cérébrale, fait penser qu'ils sont véritablement reçus et emmagasinés, dès les premières périodes du développement intellectuel, dans des territoires isolés de cellules nerveuses qui leur servent de substratum •ous forme d'impressions sensorielles persistantes.

pas familiarisés dès l'enfance; — on sait encore combien, même dans le domaine des choses usuelles, nos forces coercitives de la mémoire, et par conséquent nos forces d'application en général, sont émoussées s'il s'agit d'apprendre des choses inconnues auxquelles nous sommes tout à fait étrangers, et combien par exemple, on considère avec raison comme impraticable, de se refaire une éducation technique spéciale, et de recommencer une nouvelle carrière après quarante ans.

A cette époque de la vie, les impressions premières persistent encore avec fidélité dans la mémoire, mais néanmoins, elles ont une tendance à diminuer d'intensité, et il est nécessaire de les vivifier par un incessant travail, de les rajeunir par des sollicitations nouvelles , en mettant les régions cérébrales où elles ont été déposées, dans des conditions identiques, par des ébranlements similaires de même tonalité, de façon à les empêcher de s'éteindre comme un foyer, que l'on avive sans cesse par l'apport de nouveaux aliments.

A mesure que l'individu subit dans chaque partie de son être les effets de la sénescence, à une époque très-inégale pour la plupart des hommes, les cellules cérébrales subissent, comme tous les éléments de l'organisme, les effets de l'usure progressive.

Elles vieillissent histologiquement, elles s'infiltrent plus ou moins de substances granulo-graisseuses ; elles cessent d'être transparentes, elles se ratatinent et au point de vue dynamique, elles perdent insensiblement une partie de leur sensibilité et de leur force coercitive propre, si bien, qu'en tant que foyers de phosphorescence organique, on peut dire qu'elles s'éteignent par places dans certaines circonscriptions de l'écorce cérébrale et cessent par conséquent de conserver le tracé des impressions premières. — C'est alors que les phénomènes généraux de l'activité mentale subissent un déchet notable et proportionnel à la somme des éléments cérébraux mis hors de service. Chez le vieillard, tantôt les souvenirs disparaissent d'une façon isolée, tantôt ce sont ceux qui ne sont pas entretenus par un exercice régulier qui s'éteignent, et tantôt, c'est la faculté générale de la mémoire qui faiblit en totalité et entraîne dans sa déchéance l'obtusion progressive des sentiments les plus vifs.

Il se passe à ce moment un phénomène assez étrange dans lequel on constate, contrairement à ce qu'il serait vraisemblable de supposer à priori, que chez les vieillards de même que chez

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