‹ Le cerveau et ses fonctionsChapitre 5 sur 132 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'étude des centi-es nerveux a de tout temps sollicité trèsvivement les travaux des anatomistes, et cela se comprend aisément, car devant un pareil sujet, il n'y a pas seulement en jeu le désir bien naturel de pénétrer les secrets intimes de l'organisation des détails anatomiques que l'on considère, il y a plus, il y a cette attraction inconsciente qui attire l'homme vers les régions inexplorées de l'inconnu, vers ces parages mystérieux où s'élaborent en silence les forces vives de toutes nos activités mentales, et où se dérobe, à mesure qu'on la poursuit, la solution de ces éternels problèmes des rapports de l'organisation physique de l'être vivant avec les actes de sa vie psychique et intellectuelle.

C'est ainsi qu'à travers les siècles la plupart des grands anatomistes ont tour à tour dirigé leurs labeurs dans cette direction. C'est ainsi que Galien, Varole, Willis, Malpighi, Vieussens, Vicq d'Azyr, Sœmmerring, Reil, etc., ont successivement, dans leurs immortels travaux, soit décrit l'organisation des centres nerveux telle qu'ils se la figuraient à leur époque, soit consigné dans leurs iconographies (.expression plus ou moins

directe de la réalité), la façon objective dont ils voyaient les détails anatomiques qu'ils ont successivement représentés.

Dans un sujet aussi vaste et aussi délicat, avec une matière aussi fragile et aussi facilement altérable que la matière nerveuse, l'homme d'étude est forcément assujetti aux moyens divers mis à sa disposition par les sciences et les arts de son époque. C'est ainsi que les moindres découvertes techniques deviennent souvent d'un prix inestimable et l'on peut dire, sans être taxé d'exagération, que l'utilisation de l'acide chromique i, qui, en durcissant la substance nerveuse, la fige en place dans ses rapports naturels sans l'altérer, a été une de ces innovations de laboratoire qui ont le plus contribué aux travaux considérables que notre siècle a vus s'accomplir dans ce domaine spécial de la science anatomique.

D'une autre part, les perfectionnements apportés au pouvoir amplifiant des appareils microscopiques ont rendu d'immenses services , et ont permis à l'esprit de l'homme de s'avancer à grands pas dans ces régions encore inexplorées où il a rencontré ces unités anatomiques ultimes, les cellules nerveuses, entrevues à peine par ses devanciers. Il a pu ainsi donner des descriptions exactes de leur configuration, soit qu'il les envisage dans leurs connexions, dans leur structure intime ou dans les différentes déviations pathologiques qu'elles peuvent revêtir.

Le microscope importé dans l'étude de l'histologie, a été à notre siècle pour le monde des infiniment petits, ce qu'a été à une autre période du développement de l'humanité l'intervention du télescope pour l'exploration du monde sidéral. Il a rétabli dans des conditions de visibilité spéciale toutes ces myriades d'éléments qui, par leur extrême petitesse, se dérobaient aux ■ yeux de nos devanciers. Il les a mis en lumière, a révélé les secrets intimes de leur organisation et ouvert aux investigations des anatomistes tout un monde nouveau d'aperçus imprévus.

A la suite de cette découverte, et comme une conséquence naturelle, s'est révélé un art inconnu précédemment dans nos laboratoires, celui de faire des coupes minces du tissu nerveux, de les colorer, de les rendre transparentes et de les conserver. L'emploi des réactifs de toute espèce qui, tâtant en quelque

1. C'est Hannover qui, le premier, en 1840, a signalé les propriétés durcissantes de l'acide chromique. (Robin, Traité du microscope, p. 297. — J-B. Baillière, 1871.)

sorte la sensibilité spécifique de chaque élément liistologique, le colore d'une façon spéciale et met en relief les particularités de sa structure, a été une voie nouvelle ouverte au progrès, si bien que, de tous côtés à travers le monde civilisé, les travailleurs unissant leurs efforts, la physique et la chimie aidant, on peut dire que de plus en plus les limites de l'inconnu se reculent, et que des conquêtes nouvelles sont incessamment enregistrées dans nos bulletins scientifiques.

Mais ce n'est pas tout, en cet ordre des recherches, il ne suffit pas de voir soi-même les faits nouveaux que l'on rencontre sur sa route, il faut les faire voir à d'autres, représenter en aperçus fidèles les détails de la nature que l'on a examinés et rendre indiscutables les faits nouvellement enregistrés.

Jusqu'ici, c'était l'observateur lui-même qui exprimait, à l'aide de son crayon, les objets qui passaient au foyer de son objectif. — Et, en cela, qui ne sait combien les dessins manuels, même ceux qui sont faits par les maîtres de la profession, sont la plupart du temps éloignés de la vérité, car ils n'expriment toujours que les traits que l'on a aperçus et consignés, et une sorte de sélection inconsciente des objets qui passent devant les yeux. — C'est alors, en présence de ces desiderata de la représentation graphique des dessins faits à la main, que l'on sentit la nécessité d'appliquer à la reproduction des objets microscopiques les merveilleuses ressources que nous offre actuellement la photographie.

- La plaque sensibilisée, désormais associée aux travaux d'investigation scientifique, aussi bien pour l'étude des phénomènes qui se passent dans le monde des infiniment petits que pour celle de ceux qui se passent dans le monde des infiniment grands, aussi bien pour les faits histologiques que pour l'enregistrement des phénomènes astronomiques, la plaque sensibilisée devient ainsi le dessinateur impersonnel et automatique des détails intimes qui viennent l'impressionner. — Et en cela, chose merveilleuse ! la photographie, bien supérieure au dessin, révèle non-seulement les détails que l'oeil perçoit, mais encore, elle met en lumière une série de détails latents, qui attendent l'intervention d'une simple loupe pour être successivement reconnus sur les épreuves tirées.

Ces nouveaux procédés d'investigation que le milieu scieiiti-

flque du xix» siècle a mis à la portée de notre génération, expliquent donc les progrès accomplis et nous montrent, une fois de plus, combien dans cette longue évolution qui se développe à travers les âges, l'homme n'arrive que pas à pas à arracher quelques parcelles de vérité, et combien, même, ses efforts les plus persévérants ne font seulement que reculer l'inconnu de quelques pas. — N'est-il pas en effet bien étrange qu'à mesure que les progrès s'accomplissent, que des découvertes nouvelles sont enregistrées, de nouveaux problèmes surgissent incessamment et que là, où l'on croyait être arrivé aux dernières limites du monde connu, à la constatation d'éléments simples, fixes, définis, nos moyens d'étude perfectionnés nous font voir des complexités nouvelles et des horizons imprévus?

C'est ainsi, par exemple, qu'à l'aide de forts grossissements, les éléments histologiques de la cellule nerveuse que l'on considérait jusqu'ici comme l'unité principe et irréductible du système, deviennent eux-mêmes divisibles en éléments secondaires.

L'analyse histologique photo-chimique, en effet, fait voir que le protoplasma de la cellule que l'on décrivait comme une substance homogène, est ordonnancé en treillis fibrillaire, que son noyau présente une disposition de fibres radiées, et que ce qu'on croit être le nucléole lui-même est un élément complexe. La cellule nerveuse devient donc à son tour un petit appareil nerveux sui generis. (Voir fig. 2.)

Les mêmes procédés d'analyse permettent encore de constater que ce réticulum si dense et si serré, qui réunit entre elles toutes les cellules nerveuses de l'écorce cérébrale par exemple, est d'une délicatesse telle qu'à un grossissement de 286 diamètres, les fibres qui le constituent, se présentent à la vue sous l'apparence et avec le volume d'un cheveu, etc.

Où s'arrêteront ces détails imprévus qui surgissent à la suite de chaque nouvelle adaptation d'un moyen d'étude nouveau dans les recherches du système nerveux ?

Nul ne le sait encore. Il semble que les secrets de l'organisation nerveuse se dérobent à nos regards à mesure que nous serrons de plus près les régions où ils se cachent, et en songeant aux nouveaux moyens analytiques que l'avenir tient en réserve, on ne peut pas s'empêcher de penser qu'il y a encore beaucoup à faire, et que c'est plus que jamais le cas de rap-

porter cette parole si vraie de Serres : « On diiJsèque le cerveau depuis Galieii et il n'est pas d'anatomiste qui n'ait laissé quelque chose à faire à ses successeurs. »

Les travaux que je vais résumer ne sont donc qu'une des phases de ce long processus intellectuel qui se déroule depuis dos siècles sur la structure des centres nerveux.

S'ils ne fixent pas la vérité d'une façon absolue et définitive, ils auront du moins le mérite d'avoir été la résultante des connaissances scientifiques ambiantes, et une sorte de synthèse des moyens d'action mis à notre portée.

La méthode que j'ai employée pour saisir l'organisation du centre cérébro-spinal chez l'homme, et qae j'ai déjà précédemment, dès 1865, exposée dans mon premier ouvrage i, consiste essentiellement dans la pratique d'une série de coupes méthodiquement espacées de millimètre en millimètre, soit dans le sens horizontal, soit dans le sens vertical, soit dans le sens antéropostérieur, et ces coupes ayant été pratiquées ainsi, suivant les trois directions de la masse solide qu'il s'agit d'étudier, à les reproduire toutes par les procédés usuels de la photographie.

Je me suis donc successivement attaché à faire une série de coupes horizontales du cerveau, préalablement durci dans la solution chromique, de haut en bas, espacées d'une épaisseur de 1 millimètre environ et aussi parfaites que possible. Chacune d'elles a été successivement reproduite par les épreuves photographiques .

Les mêmes opérations ont été faites en coupant le cerveau par tranches verticales et antéro-postérieures, et en les espaçant régulièrement d'arrière en avant.

Les choses ayant été ainsi régulièrement conduites, cette méthode m'a permis d'avoir des représentations aussi exactes que possible de la réalité ; de conserver les rapports naturels des parties les plus délicates des centres nerveux les unes avec les autres, suivant leurs connexions normales, de ne rien déranger en un mot. — J'ai pu ainsi, en comparant les coupes soit horizontales, soit verticales les unes avec les autres, suivrs tel ordre de fibres nerveuses dans sa progression, voir son point de dé-

1. J. Luys, Recherches svr Vanatomie, la physiologie et la pathologie du système nerveux. — Pans, 1865. J.-B, Baillière.

part, son point d'arrivée, — étudier millimètre par millimètre la marche naturelle des intrications successives des différentes catégories des fibrilles nerveuses, sans rien changer, sans rien dilacérer et en laissant en quelçjue sorte les choses en position normale ^

A l'aide de ces nouveaux procédés de reproduction phctographiques, qui sont d'autant plus précis qu'ils sont plus impersonnels, je n'ai donc eu qu'à enregistrer des détails que le soleil avait lui-même imprimés, à juxtaposer des clichés, à les confronter les uns avec les autres, et à faire ainsi une synthèse unique des éléments multiples d'analyse que j'avais ainsi sollicités de la coopération automatique de la lumière.

Les vues d'ensemble de la topographie cérébrale ayant été ainsi fixées par ces procédés, les régions d'une texture plus délicate, les points spéciaux qui avaient besoin d'être étudiés dans leurs éléments intimes ont été en outre suffisamment amplifiés et reproduits sous des apparences successivement croissantes. J'ai pu ainsi rendre sensibles et faire voir sur un plan, dans des conditions de visibilité normale, des détails de structure qui, jusqu'à présent, n'avaient été vus isolément qu'à travers le tube du microscope. Et c'est ainsi que l'esprit de l'observateur, pénétrant successivement du connu à l'inconnu, des régions définies à celles qiii ne le sont pas encore, peut aisément se familiariser avec les détails de la structure intime des derniers éléments nerveux.

Le système cérébro-spinal de l'homme et des vertébrés est

1. Le plan de ce travail ne nous permet pas d'insister sur les difficultés sans nombre que j'ai surmontées pour arriver au résultat si net que j'ai consigné dans mon iconographie photographique. (Luys, Iconographie des centres nerveux. — J.-B. Baiilière. Paris, 1872.)

D'abord il m'a fallu créer des instruments de section assez précis pour faire des coupes d'ensemble du cerveau à l millimètre environ d'épaisseur.

Mais ces pièces suffisamment durcies pour subir l'action de l'instrument tranchant avaient acquis, au sortir du bain d'acide chromique, cette coloration verdàtre, spéciale, uniforme qui les rend complètement impropres aux actions photogéniques. Il a donc fallu trouver une s^rie de procédés complètement inédits^ destinés à expurger ces mêmes pièjes de l'acide chromique interposé et, sans les altérer, à leur donner des qualités photogéniques. (Voy. Journal d'anatomie de Robin, Paris, 1872, l'ensemble des procédés employés pour di;colorer les pièces teintées par l'acide chromique.)

constitué par trois départements indépendants les uns des autres et cependant très-intimement solidarisés entre eux; ce sont :

!• Le cerveau proprement dit;

2» Le cervelet et les appareils de l'innervation cérébelleuse qui lui sont annexés ;

S" La moelle épinière et ses expansions encéphaliques.

Nous ne nous occuperons dans cette étude que du cerveau proprement dit.

Le cerveau est constitué par deux lobes ou hémisphères réunis l'un à l'autre par une série de fibres blanches transversales qui anastomosent les régions homologues de chaque lobe, de façon à constituer ainsi un appareil géminé dont toutes les molécules sont consonnantes entre elles.

Chaque lobe cérébral, pris isolément , présente à son tour à ■considérer :

1» Des amas de substance grise;

2° Des agglomérations de fibres blanches.

Les amas de substance grise composés de plusieurs milliers de cellules, et qui sont les régions essentiellement actives du système, sont disposés :

D'une part, à la périphérie, sous forme d'une couche mince, onduleuse, continue, qui constitue l'écorce cérébrale;

D'autre part, dans les régions centrales, sous forme de deux noyaux gris accolés l'un à l'autre et qui ne sont autre chose que la substance grise des couchée optiques et des corps striés (noyaux opto-striés) .

La substance blanche, essentiellement composée de tubes nerveux juxtaposés, occupe les espaces compris entre la périphérie corticale et les noyaux du centre.

Les fibres qui la constituent et qui ne représentent que des traits d'union, entre telle ou telle région de la périphérie corticale et t3lle ou telle région des noyaux centraux, comme une série de fils électriques, tendus entre deux stations, obéissent à deux directions principales :

l» Les unes relient directement les différents points de la périphérie corticale aux noyaux centraux, et se perdent dans leur masse.

Elles sont semblables aux rayons d'une roue, qui relient la circonférence de cette roue au moyeu central, qui leur sert d'appui; c'est pour cela, qu'on peut les désigner en masse sous le nom de fibres convergentes.

2" Les autres, au contraire, ont une direction transversale. Elles vont d'un hémisphère à l'autre, elles réunissent ainsi les régions homologues droites et gauches du cerveau.

On peut donc dire qu'elles servent à anastomoser et à commissurer ces mêmes régions homologues, et qu'elles sont ainsi les agents de l'unité d'action des deux hémisphères cérébraux. Cet ordre de fibres, en raison de ses origines et de ses connexions, peut être légitimement désigné sous le nom de fibres commissurantes:

Ces données étant admises, on peut donc dire que la formule anatomique sous laquelle peut être définie la structure du cerveau, tant de l'homme que des vertébrés, est celle-ci : « le cerveau est l'ensemble des circonvolutions cérébrales reliées toutes les unes avec les autres d'un côté à l'autre et simultanément aux noyaux centraux opto-striés. »

Nous allons successivement passer en revue les diverses agglomérations de la substance grise et esquisser simultanément les principaux détails relatifs à l'organisation de la substance blanche.

Page 1