CHAPITRE PREMIER
l'attention.
La période d'incidence du processus de l'activité cérébrale est caractérisée par le moment où les incitations sensorielles de toutes sortes, dardées des différents centres des couches optiques, vont se répandre, dans les différentes régions du sen» sorium, dont elles déterminent ainsi l'ébranlement consécutif (figure 6, page 48). — Nous avons déjà, à plusieurs reprises, insisté sur les différentes phases d'évolution des phénomènes de la sensibilité et montré comment ce simple ébranlement physique produit par le monde extérieur, se transformait à mesure qu'il était incorporé avec les tissus organiques, en ébranlements vivants, en vibrations nerveuses, et comment ces vibrations nerveuses, parcourant des agglomérations successives de cellules, se trouvaient subir l'action des différents milieux qu'elles traversaient pour arriver, transformées, épurées, dans les réseaux de la corticale, lesquels ne s'émouvaient, ne s'ébranlaient et ne vivaient que par elles.
Les régions du sensorium qui sont les sources vives auxquelles s'alimentent, comme aux dépens d'un réservoir commun, toutes les activités de la vie cérébrale, sont donc elles-
mêmes, avant de réagir, avant de déverser au dehors les forces autogéniques qu'elles créent sur place, tributaires tout d'abord des incitations du monde extérieur qui, ainsi que l'étincelle électrique, dispersée dans leurs réseaux, vient susciter incontinent le développement de leurs énergies latentes. — Il faut donc, comme condition fondamentale de l'évolution des processus intra-cérébraux que les impressions sensorielles, dans leur période d'incidence, soient conduites régulièrement, qu'elles se répartissent suivant les lois physiologiques que nous avons signalées, et que, de plus, elles soient reçues, propagées et retenues. — Il se passe à ce moment précis de l'activité cérébrale un phénomène délicat, précis et rapide qui est connu sous le nom de phénomène de l'attention. Il est tout à fait comparable à celui que nous avons précédemment signalé à l'autre pôle du système nerveux, au moment où les impressions sensitives entrent en contact avec les réseaux périphériques, et où l'incitation extérieure s'incorporant avec le tissu nerveux, perd sur place ses qualités d'incitation purement physique pour revêtir celles d'incitation purement nerveuse.
A la périphérie, au moment précis où l'incitation extérieure, représentée soit par une vibration lumineuse, soit par une vibration sonore, soit par un ébranlement matériel, vient à retentir sur les réseaux sensoriels, il se passe un phénomène intime d'imprégnation ou de transformation des forces. — L'élément nerveux est frappé dans sa sensibilité intime, il s'érige, il entre en arrêt, il est attentif, et, de ce conflit intime avec la vibration extérieure, il résulte en lui une manière d'être nouvelle, un ébranlement spécifique qui du monde extérieur d'où il dérive va se repercuter jusque dans le sensorium.
Les réseaux du sensorium qui représentent, eux aussi, une vaste surface sensible ouverte aux incitations extérieures, sont le théâtre de phénomènes de môme ordre. — Pour eux l'incitation du monde extérieur arrive sous une forme quintessenciée, spiritualisée par l'action métabolique des centres de la couche optique. Et, dès ce moment, il ne représente plus que l'écho éloigné , transformé, d'un ébranlement qui était purement physique, alors qu'il a fait sa première apparition dans l'organisme. — Ici aussi, pour que celte impression incidente pénètre dans les réseaux du sensorium et s'incorpore avec eux, il faut qu'elle y trouve des conditions de réceptivité propre,
il faut que leur sensibilité intime soit mise en émoi, qu'elle soit saisie et qu'il y ait une sorte d'état d'éréthisme parallèle qui se développe. C'est en effet ce qui a lieu, et au moment où l'incitation arrive dans le sensorium, cette imprégnation ne se fait pas à froid sans une réaction locale, sans une participation active de l'élément nerveux mis en émoi. Il y a une période d'éréthisme physiologique qu'il manifeste alors dans un point donné et variable de l'écorce cérébrale. — Il est en effet reconnu actuellement, qu'au moment où ce phénomène intime se passe, il y a un développement local de chaleur qui se dégage dans la région cérébrale qui entre en activité (expérience de Schiff, voir page 60) et que cette réaction exprime la participation active, l'état attentif des éléments du sensorium qui reçoivent, l'incitation, au moment où ils s'en imprègnent, et transforment l'incitation purement sensorielle en ébranlement psychique.
L'attention, qui marque la première phase de tout processus d'activité cérébrale, est donc un phénomène parallèle à tous ceux qui se développent dans les plexus périphériques du système alors qu'ils sont saisis par les incitations du monde extérieur. — C'est le sensorium lui-même, ce sont les plexus sensitifs de notre être, les régions mères où repose la notion de notre personnalité, qui sont immédiatement intéressées et deviennent conscientes du phénomène intime qui se passe. — C'est pour cela même que les opérations de l'attention sont toujours des opérations conscientes par excellence, qui impliquent la participation nécessaire de la personnalité humaine toute entière.
Ainsi donc pour que les processus de l'activité cérébrale, en vertu desquels l'attention s'exerce, évoluent d'une façon régulière, il faut le concours nécessaire des deux conditions indispensables : — d'une part, l'enregistrement de l'impression sensorielle première, régulièrement effectuée au moment de sa genèse dans les réseaux périphériques, — et d'autre part, la participation active, spontanée, originale des éléments du sensorium qui doivent vibrer d'une façon concordante, et se mettre à l'unisson des ébranlements irradiés des régions périphériques. Il faut donc qu'entre ces deux pôles du système, 11 y ait un effort synergique simultanément accompli.
D'autre part, il faut encore , qu'au moment où l'incitation du monde extérieur arrive dans le sensorium , elle
soit introduite méthodiquement et d'une façon successive , il faut qu'elle marque son passage d'une façon indépendante et, qu'au moment où elle y est déposée, elle vibre seule, et imprime seule les traces de sa présence dans les réseaux du sensorium. — En un mot, il faut que, de même que dans les expériences d'optique, lorsque l'on veut étudier les propriétés élémentaires d'un faisceau lumineux, on a soin d'éloigner les rayons de la lumière diffuse, de se couvrir la tête d'un voile noir pour éloigner de l'œil les rayons incidents, — de même pour le parfait accomplissement des phénomènes de l'attention consciente^ pour qu'ils se produisent dans le cerveau avec leur maximum d'effet , il faut que les impressions simultanées, circon voisines , ne viennent pas s'adjoindre à l'impression principale et éclipser, par leur présence, son rayonnement intra-cérébral. — Pour être attentif, il faut donc simultanément recevoir les impressions du dehors et ne les admettre que d'une façon graduelle et successive. — En dehors de ces conditions fondamentales, le processus avorte, et la confusion des impressions, le défaut de précision dans les notions acquises est le seul résultat ultime de cette opération manquée.
Il faut donc qu'une seule impression s'imprime à la fois dans le sensorium, et, d'autre part, il faut encore que les éléments du sensorium soient eux-mêmes dans une sorte de silence et d'accalmie relative.
En effet, lorsque de vives préoccupations, une contention d'esprit prolongée entretiennent dans certaines zones de la substance cérébrale une période d'éréthisme plus ou moins persistante, il en résulte que ce travail local de suractivité, par cela même qu'il est engendré sur place, étouffe, par son intensité, les ébranlements du monde extérieur. C'est la subjectivité qui domine et qui, à elle seule, absorbe l'activité cérébrale ; si bien que les impressions extérieures s'émoussent en arrivant, ne pénètrent pas jusqu'aux régions de la personnalité consciente accaparées par les iacitations engendrées sur place; elles sont par conséquent comme non avenues. — Il faut donc qu'au moment où l'impression extérieure arrive dans le cerveau, elle trouve les régions sensitives en disponibilité, à l'état sain, et indemnes de toute cause locale d'excitation intérieure.
Pour que le processus soit complètement effectué il faut enfin une autre condition spéciale, une condition similaire de réceptivité que nous avons vue devoir exister dans les régions périphériques du système. — Il faut que la cellule cérébrale impressionnée soit, comme la cellule des plexus sensoriels, douée d'une certaine force coercitive spéciale, d'une certaine énergie à supporter la fatigue; car c'est aux dépens de sa substance qu'elle produit du mouvement, qu'elle vibre, qu'elle entre en éréthisme, et devient attentive *.
Nous savons tous que les efforts d'attention prolongés au delà de certaines limites sont impossibles, — que nous ne pouvons pas fixer notre attention d'une façon indéterminée pendant un temps prolongé sur un fait minime, qui n'intéresse qu'une impression sensorielle, par exemple ; — ce n'est que par des artifices de mnémotechnie que nous arrivons à raviver l'impression qui s'éteint, et à faire que par une série de sollicitations successives, l'acte attentif soit continu 2. Cette distraction a lieu en raison même des forces vives de l'activité cérébrale, -car à mesure que certaines régions du cerveau, fatiguées par une attention soutenue, deviennent silencieuses, d'autres territoires de cellules reposées et fraîches entrent en action automatiquement, en vertu de leurs énergies natives, et accaparent à leur profit les forces vives des régions de la personnalité consciente. — Aussi peut-on dire que le défaut d'attention, la distraction facile impliquent la fatigue rapide ouïe besoin de repos des cellules cérébrales, de sorte qu'on est appelé à penser comme conclusion, que la vigueur de l'attention mesure en quelque sorte le degré de vigueur des facultés mentales, qu'elle est l'expression extérieure de l'énergie et de la vitalité des éléments cérébraux, comme dans l'appréciation des phénomènes de la motricité, la continuité de l'effort implique la proportion des réserves de forces motrices en disponibilité ^.
1. Les phénomènes de la fatigue, de l'épuisement fonctionnel dans les «^li^ments nerveux se révèlent d'une façon manifeste, ainsi que nous l'avons indiqué déjà à propos de la rétine, laquelle se fatigue vite pour certains rayons lumineux qui l'ont trop longtemps sollicitée.
2. On sait dans le même ordre d'idées que la continuité de la contraction musculaire n'est que le résultat d'une série de secousses successives.
3. Les hémiplégiques, dont le cerveau est partiellement désorganisé, se fatiguent très-rapidement au point de vue de l'attention qu'ils prêtent à ceux qui leur parlent; les déments, dont la substance corticale est plus
PerturbcLtiCfUS fonctionnelles.
Les processus de l'attention représentent donc, d'après ce que nous venons d'exprimer, une synthèse d'opérations actives du cerveau, dans laquelle viennent se fondre, d'une part, les phénomènes qui se passent à la périphérie du système nerveux dans les régions sensorielles; — et d'une autre part, les phénomènes qui se développent dans les régions centrales du sensorium alors qu'elles entrent directement en conflit avec les incitations extérieures. — On comprend donc comment, lorsque ces deux conditions fondamentales viennent à être troublées dans leurs éléments constitutifs, qu'il s'agisse des régions périphériques aussi bien que des régions centrales, les processus de l'attention sont du même coup troublés et arrêtés dans leur évolution régulière.
Ainsi lorsque ce sont les régions périphériques qui cessent d'être dans les conditions normales de réceptivité, lorsque les appareils sensoriels ne sont pas orientés dans une direction voulue, lorsque, par exemple, certains plexus sensoriels sont frappés d'anesthésie, les incitations du monde extérieur, non perçues, non enregistrées, sont, par cela même, non avenues pour le sensoriuni.
C'est ainsi que les médecins savent combien tous les individus anesthésiques sont indifEérents aux oscillations de la température atmosphérique, au contact des corps, — combien ils prêtent peu d'attention à ce qui les touche directement et ne produit en eux qu'une impression confuse, — combien certains individus, d'une myopie très-accusée, ont le regard vague et fermé pour les choses du champ visuel ambiant qu'ils ne voient pas, et auxquelles par conséquent ils ne prêtent pas attention ; — combien les sourds sont facilement distraits et ne suivent qu'avec peine la série des idées sous lesquelles on les place, — combien chez un grand nombre d'individus atteints de maladies mentales, la systématisation de certains délires n'a d'autre raison d'être qu'une irritation sympathique ou des troubles sensitifs irradiés des régions périphériques qui attirent
ou moins profondément dégénérée, sont dans le même cas : ils ne prêtent qu'une attention très-limitée aux paroles qu'on leur adresse et ne peuvent soutenir au delà de quelques minutes une conversation suivie.
«eules toute leur attention. ( Phénomènes de l'hypocondrie. ) — On sait encore, lorsque ces mêmes régions sont exaltées et arrivées aux tonalités de la douleur, combien elles maintiennent les facultés de l'attention dans le sensorium à un état d'éréthisme permanent. Tout le monde sait en effet combien, lorsque nous souffrons dans un point quelconque de notre territoire sensitif, ce point douloureux a un retentissement véhément sur le sensorium, combien il accapare à lui seul l'attention, et combien son rayonnement dolorifère ébranle profondément notre personnalité consciente inéluctablement attentive à ce qui se passe.
Dans d'autres circonstances, ce sont les régions centrales qui sont intéressées et qui, par cela môme, mettent obstacle à la perfection régulière des processus attentifs.
Ainsi, chez les idiots et les imbéciles, l'état d'imperfection du système nerveux, soit des régions périphériques, soit des régions centrales, les rend inhabiles à percevoir régulièrement les impressions du dehors ; leurs sens sont émoussés, leur sensibilité est obtuse; aussi ne sont-ils susceptibles que d'un degré minime d'attention. Ils voient mal, entendent mal, sentent mal, et leur sensorium est, d'une façon concomitante, dans un état semblable de pauvreté sensitive. Son impressionnabilité pour les choses du monde extérieur est minime, sa sensibilité faible et. par suite, la période d'éréthisme physiologique nécessaire à l'absorption de l'impression extérieure est difficile à provoquer.
C'est ainsi que le défaut d'attention est la règle dans ces formes spéciales de la dégradation mentale, et ce n'est pas sans raison qu'Esquirol a rattaché l'inaptitude des idiots à être éduqués à leur défaut d'attention ».
Dans la série des psychoses proprement dites, la faculté d'attention faiblit peu à peu et présente, suivant l'intensité du
1. Les imbéciles, les idiots sont privés de la faculté d'attention, dit Es- •quirol, ce qui les rend incapables d'éducation; j'ai souvent répété cette observation chez eux. Voulant mouler en plâtre un grand nombre d'aliénés, j'ai pu le faire pour les maniaques, même furieux, et les mélancoliques ; mais je n'ai pu obtenir des imbéciles qu'ils tinssent les yeux assez longtemps fermés pour couler le plâtre, quelque bonne volonté qu'ils apportassent à cette opération. J'en ai même vu pleurer de ce que le moulage de leur tête n'avait pas réussi, entreprendre plusieurs fois, mais vainement, de conserver la pose qu'on leur donnait, et ne pouvoir fermer les yeut plus d'une minute ou deux. (Esquirol, tome I, page II.)
travail morbide, des modifications diverses et fatalement progressives.
D'une manière générale, chez les hallucinés, chez les individus atteints de manie aiguë, de manie chronique, etc., etc., les forces d'attention cessent d'être respectées; les phénomènes du monde extérieur ne produisent plus dans le sensorium qu'une impression avortée; ce sont les incitations morbides engendrées sur place, dans les régions mêmes de la subjectivité, qui entrent seules en période d'éréthisme et deviennent ainsi comme une barrière infranchissable entre l'individu et le milieu ambiant. — L'homme malade, ainsi fermé au bruit du dehors, étranger à tout ce qui se passe autour de lui, ne prête qu'une oreille inattentive aux choses de l'extérieur; il vit, comme on dit, en lui-même, aux dépens des souvenirs du passé, aux dépens de ses conceptions délirantes habituelles. Les jours s'écoulent, le monde passe, les événements se succèdent autour de lui, il n'y prête plus aucune attention et l'indifférence progressive et l'apathie envahissante qui se déclarent en lui, attestent l'usure graduelle des forces vives de son activité mentale ^ .
1. Il est des circonstances dans lesquelles on voit chez certains aliénés^ dont les facultés intellectuelles ne sont pas encore tout k fait éteintes, certaines incitations extérieures, vives et inopinées, venir modifier heureusement leur état mental et provoquer de leur part certaines manifestations attentives, — Ainsi, Vigna a rapporté l'histoire de certains individus paraissant impropres aux raisonnements les plus faciles et qui, une fois en présence d'une personne qui leur en impose, devant des magistrats, se trouvent surexcités par l'influence du milieu nouveau dans lequel ils sont placés et qui alors exposent les éléments d'une défense régulière et parviennent, de cette sorte, à prévenir un jugement d'interdiction. (Annales médicopsychol., 1871, page 17.)
Baillarger a pareillement noté que, chez certains hallucinés, les impressions vives, subites, pouvaient arrêter le travail morbide de leur -cerveau et solliciter de leur part une participation attentive. « Au moment de la visite du médecin, dit-il, les hallucinations disparaissent. Ils cessent d'entendre des voix, et à peine les a-t-on quittés qu'ils- retombent dans leur» fausses conceptions. » {Annales médico-psychol., 1845, tome VI, page 185.>