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CHAPITRE IV

Comme toutes les opérations de l'organisme en action, la notion de notre personnalité consciente n'arrive pas d'emblée à ce degré de perfectionnement complet sous lequel elle se présente chez l'adulte; elle passe par des phases de développement successif; elle est rudimentaire tout d'abord chez l'individu qui vient de naître et elle suit peu à peu dans son développement naturel les progrès successifs d'évolution des appareils nerveux qui lui servent de support.

Dans les premiers temps de la vie chez le jeune être, elle est vague, indécise et aussi confuse que les rouages organiques au sein desquels elle apparaît. Les réseaux du senso-' rium sont à peine constitués, le développement biologique cérébral retarde sur celui de l'axe spinal, si bien que c'est alors la vie automatique qui seule domine.

Ce n'est que peu à peu, par l'effet du développement des appareils sensoriels et de ceux de l'activité cérébrale, que le jeune être arrive à distinguer ses sensations, à voir, à entendre, et à garder un souvenir conscient des impressions perçues. — Eu môme temps, il se voit, il se sent marchant, se mouvant, il a la notion consciente de son activité propre, et de plus, il sent les choses qui ont flatté ou contrarié les régions sensitivcs de son être et qui ont sollicité d'une façon quelconque l'intervention de sa personnalité.

D'autre part il touche, il voit les objets ambiants, il sent que tout ce qui l'environne n'est pas lui, que tout cela est extérieur à lui et à sa sensibilité intime ; — dès lors un travail incessant , se crée inconsciemment dans son esprit; une sélection naturelle s'opère dans l'ensemble des acquisitions faites, et tandis que toutes les impressions irradiées des régions sensitives de son organisme se fusionnent dans le sensorium en une notion homogène, la notion intime de ce qui est lui, celle de sa propre personnalité, — les impressions du monde extérieur, perçues aussi dans le sensorium, sont et demeurent isolées, formant toute une réserve à part, hétérogène, désormais classée comme contingent d'origine extérieure, indépendante des premières.

A ce moment le jeune enfant, dont le sensorium a accompli par ses seules forces vives cette première sélection des incitations naturelles qui l'ont ébranlé, se trouve dans la même situation qu'une personne qui (pour nous servir d'une comparaison que nous avons employée précédemment) , placée dans une chambre noire, verrait sur un écran représenter sa propre image avec celle des objets extérieurs et qui ne saurait tout d'abord reconnaître ses traits, ni l'abstraire des objets qu'elle voit se peindre sur cet écran. Dès lors, dans l'esprit du jeune ■enfant qui se développe, les phénomènes de la subjectivité et de l'objectivité ont une existence isolée.

Mais ce n'est là qu'un premier pas; d'autres opérations d'une aussi grande importance vont bientôt apparaître : sa sensibilité va se révéler à l'extérieur, la parole va apparaître.

Ce travail de sélection naturelle entre les impressions intérieures et les impressions extérieures s'exerce inconsciemment, d'une façon silencieuse dans le cerveau du jeune enfant; son activité cérébrale n'est pas encore mise en jeu avec toutes ses richesses; il ne transmet au dehors que peu des choses qui se passent en lui. Ce n'est que par degrés qu'il s'avance •dans la direction du progrès mental : son oreille lui apprend tout d'abord à répéter les sons qui la frappent, et cela automatiquement au début, comme un écho ; puis son esprit se met de la partie, et sa mémoire fidèle lui apprend que des sons modulés d'une façon spéciale expriment tel ou tel objet extérieur, et qu'ensuite — les différents états d'émotion de son sensorium, ses joies, ses peines, peuvent se traduire au dehors par des consonnances vocales significatives. Et ainsi, d'ef-

fort en effort, de progrès en progrès, il arrive à faire une série d'abstractions, à comprendre que si des sons articulés peuvent être les signes représentatifs d'objets ambiants, du même coup, sa personnalité tout entière, son moi sensitif et impressionnable peut être, par une abstraction parallèle, représenté en un vocable unique par un son spécifique qui le résume, par un nom propre.

C'est ainsi que dès les premières phases de la vie le nom propre de chaque individu, inféodé dans l'esprit au moment des premières opérations qu'il accomplit, s'incorpore avec sa substance, et devient pour l'individu et pour ses semblables la caractéristique sociale à l'aide de laquelle il traverse la vie ; — cettû caractéristique, il la lègue à ses successeurs comme un patrimoine héréditaire, — et ceux-ci, à leur tour, la transmettent à leurs descendants avec les attributs propres de la généalogie. Une fois ces premières acquisitions faites, le jeune être, par cela même qu'il sait, qu'il peut traduire au dehors ses émotions, ses désirs, qu'il a un nom propre exprimant sa personnalité, ne parvient cependant que par tâtonnements aux degrés divers de son perfectionnement ultérieur. — Tout d'abord il balbutie ses premiers désirs à l'aide d'expressions incorrectes, ébauche rudimentaire des vocables usuels; — il reconnaît les appels qui lui sont faits; il sait quand ces appels sont adressés à sa personnalité.— Dans une incitation objective venue du dehors, il reconnaît que c'est son nom qui est prononcé et que c'est à lui que l'on s'adresse. Mais en même temps, un fait bien remarquable se présente alors à l'observation et montre d'une façon simple les phases par lesquelles passe successivement la notion de la personnalité avant d'arriver à sa période de solidification complète dans l'esprit. En suivant ces phrases pas à pas en effet on reconnaît que le jeune être, dans ses moyens d'expressions extrinsèques, ne se dépouille que peu à peu des caractères primordiaux d'objectivité qui marquent les premières périodes de son développement.

Ainsi les jeunes enfants, vers la deuxième et troisième année, alors qu'ils suivent un développement régulier, parlent comme ils sentent. — Ils se sont accoutumés à se voir comme un corps qui a une forme extérieure et qui occupe une place déterminée dans l'espace. Leur nom lui-même n'est pas encore assimilé complètement et incarné en eux, comme exprès*

sion concrète de tout leur être. Ils conservent encore une certaine nuance d'objectivité; dans les formes primitives de leur langage, ils parlent d'eux-mêmes à la troisième personne, comme s'il s'agissait d'une personne étrangère à eux, et manifestent leurs émotions ou leurs désirs suivant cette formule simple : Paul veut telle chose, Paul a mal à tel endroit. ' Peu à peu, par le fait naturel du développement qui se poursuit, l'enfant, vivant dans un milieu attentif et entraîné automatiquement par les conversations courantes, fait un pas de plus dans la voie de son perfectionnement intellectuel.

Il sait déjà que sa personnalité a une qualification propre, il sait la reconnaître quand on la désigne, et tourne la tête et les yeux quand on prononce son nom, et de plus, son langage s'opère, ainsi que nous venons de le dire, d'une façon rudimentaire, sous la formule impersonnelle. — Ce n'est que peu à peu, et en quelque sorte par l'effet des efforts incessants d'une trituration continue qu'on arrive à lui apprendre que l'ensemble de sa personnalité , constituée à l'état d'unité , peut revêtir une autre façon abstraite que celle d'un nom propre, et que sa formule équivalente est représentée par les mots je, moi. — Par un nouvel effort d'abstraction, le jeune être qui reçoit dans son esprit avide tout ce qu'on y dépose, accepte inconsciemment cette donnée conventionnelle qu'on lui fournit toute préparée, et — comm e elle est commode, expéditive, usuellement employée, il se l'approprie, la met en usage, et peu à peu s'en sert dans la conversation courante. Il finit par substituer les mots je, moi, à son nom propre dans la construction des phrases qu'il édifie suivant les règles de la grammaire.

A partir de cette phase du développement mental qui ne se complète que d'une façon insensible, par l'effet d'un appren< tissage journalier de tous les instants, la personnalité du jeuns être se trouve saisie des moyens réguliers pour s'exprimer au dehors, et cela d'une façon méthodique, régulière et compréhensible pour le milieu ambiant. Elle est revêtue extérieurement d'une dénomination spécifique, qui la caractérise comme individualité sociale, par le nom propre de la famille d'où elle émerge; elle s'affirme, se conjugue dans le discours, s'incarne dans le verbe sous une formule précise, acceptée de tous; le je, le moi, deviennent ainsi la manifestation grammaticale extrinsèque de tous ses désirs et de toutes ses émotions.

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