‹ Le cerveau et ses fonctionsChapitre 75 sur 132 · PERTURBATION FONCTIONNELLE DE LA NOTION DE LA PERSONNALITÉ · texte numérisé non relu

PERTURBATION FONCTIONNELLE DE LA NOTION DE LA PERSONNALITÉ

Il résulte des explications que nous venons de présenter que la notion de notre moi sentant, de notre personnalité intime, loin d'être un phénomène simple et un, n'est que le résultat d'une série d'opérations organiques se combinant , se prêtant un mutuel appui et pouvant, par cela même, être isolément intéressées; — nous avons montré ainsi comment cette notion de notre personnalité, liée à la vie des appareils qui la soutiennent, ne pouvait se maintenir en nous toujours vive et toujours brillante, comme un foyer en ignition, qu'à la condition expresse d'être incessamment avivée par les forces vives des éléments qui concourent à sa genèse ainsi qu'à son entretien. Soumise aux oscillations du substratum qui la supporte, -elle est susceptible de s'allanguir, de s'exalter et de tomber avec lui. C'est le tableau de ces différentes vicissitudes que nous allons essayer d'esquisser.

Ainsi, tantôt ce sont les régions périphériques du système nerveux qui sont d'abord troublées dans leur fonctionnement et •qui amènent par cela même un retentissement morbide dans l'évolution des processus des régions centrales.

Tantôt au contraire ce sont les régions centrales, qui sont intéressées soit par des congestions, soit par des arrêts subits du cours du sang dans leurs réseaux, phénomènes alternatifs

qui amènent soit des exagérations de la personnalité, soit des oLiiubilations passagères, des pertes de connaissance du milieu ambiant, etc.

Dans la première série de faits, on rencontre des sujets (prédisposés d'ailleurs) atteints d'anesthésie de la peau, chez lesquels les incitations sensitives, au lieu de développer dans le sensoriura les réactions habituelles résultant du contact avec le monde extérieur, cessent d'y retentir; et alors — on les voie engendrer une série de conceptions délirantes d'une nature spéciale : le processus de la personnalité , privé de ses matériaux élémentaires, subit par cela même un arrêt de développement. — Ainsi, ils croient qu'ils ont perdu leur personnalité, qu'ils sont changés en animaux, qu'ils sont devenus des choses inertes, une masse de boue, de verre, de beurre, qu'ils ne sont plus vivants. — Un malade anesthésique, cité par Michéa, disait qu'on avait changé son corps et qu'on l'avait transformé en machine : « Vous voyez bien, disait-il, que je n'ai plus de corps. » Un autre répétait qu'il était mort de la tête aux pieds *. Foville père a cité l'observation d'un ancien militaire anesthésique qui se disait mort depuis longtemps. Lorsqu'on lui demandait des nouvelles de sa santé : « Comment va le père Lambert? demandez-vous ? Il n'y est plus, il a été emporté par un boulet, ce que vous voyez n'est plus lui, c'est une machine qu'ils ont faite à sa ressemblance. » En parlant de lui il ne disait jamais moi, mais cela.

Une dame atteinte d'excitation émotive, que j'ai eu l'occasion d'observer, et qui était pareillement anesthésique, me disait qu'elle ne sentait plus rien autour d'elle, qu'elle était dans le vide, que son corps n'avait plus de poids et qu'elle était sur le point de s'envoler.

Le chirurgien Baudelocque, dans les derniers temps de sa vie, avait perdu la conscience de l'existence de son corps ; lui demandait-on : « Comment va la tête ? — La tête ! je n'ai plus de tête, disait-il. — Si on lui demandait son bi'as pour lui tâter le pouls, il disait qu'il ne savait où il était. Il voulut un jour se tâter le pouls lui-même ; on lui mit la main droite sur le

«• Michéa. Annales médico-fsychol., 1856, page 249.

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poignet gauche; il demanda alors si c'était bien sa main qu'il sentait '. »

Quand ce sont les régions centrales du système nerveux qui sont intéressées dans leur constitution intime, les troubles les plus intéressants peuvent se produire au sujet du processus de la notion de la personnalité, et ces troubles sont différents — suivant que les conditions organiques du substratum présentent des états divers, au point de vue de l'éréthisme ou du collapsus des cellules cérébrales et — au point de vue soit de l'accélération, soit du ralentissement du courant sanguin qui circule dans leurs réseaux.

Ainsi dans la période congés tive de la paralysie générale, alors que les éléments du sensorium, en proie à une suractivité circulatoire des plus vives, reçoivent des matériaux nutritifs en excès, ils sont par cela même entraînés, comme tous les autres éléments histologiqub^ de l'économie, à développer d'une façon exagérée leur vitalité propre. — Ils s'exaltent alors, et arrivent bientôt à une sorte d'éréthisme continu, en vertu duquel la fonction physiologique qu'ils accompliss^^nt subit par cela même une amplification proportionnelle. C'est ainsi que dans cette période congestive, le processus normal de l'évolution de la personnalité s'élève à ce degré d'ampleur si caractéristique. A cette époque en effet, la personnalité de l'individu monte de plusieurs degrés au-dessus de sa tonalité normale, elle s'étale, elle s'allonge 2, elle se gonfle avec les éléments morphologiques aux dépens desquels elle vit, et le malade entraîné dans ce cycle fatal, se sent plus riche, plus grand, plus fort qu'il n'était. Il parle de lui, de sa santé physique qui est splendide, des richesses qu'il a accumulées, de son rôle social qui est immense; il est devenu roi, empereur, pape, etc.

Dans les conditions inverses, alors que les réseaux du sensorium ne reçoivent plus qu'une quantité de sang insuffisante, au point de vue de ses propriétés assimilatives, des phénomènes inverses se produisent.

Les éléments du sensorium sont frappés d'une sorte de

1. Citation de Michéa. Loco citxto et Bibliothèque médicale, 1809, t. XVÎI.

2, J'ai observé un malade qui, dans la phase congestive d'une paralysie générale^ me disait chaque matin, <iu'il grandissait d'un pied de long.

torpeur générale qui fait descendre leurs énergies vitales au-dessous de leur tonalité normale, et alors ils expriment d'une façon concordante cet état général d'allanguissement diffus des forces mentales, en vertu duquel les processus de la personnalité né se manifestent plus que d'une façon blafarde, vague et diffuse. — Les malades alors, en proie à certaines formes de mélancolie avec stupeur, présentent une passivité plus ou moins complète, une apathie, une indifférence profonde pour tout ce qui les touche, et la plupart du temps, cet état torpide n'est que l'effet en retour d'une sorte d'anesthésie des régions centrales marchant de pair avec l'anesthésie des régions périphériques ^

Il est encore une autre série de phénomènes morbides dans lesquels la notion de la personnalité, la conscience du monde extérieur, peut tout à coup être suspendue par l'effet d'un arrêt momentané de la circultation dans les réseaux du sensorium.

On sait maintenant, grâce aux travaux de la physiologie moderne, que les troubles circulatoires intra-encéphaliques sont fréquents chez les épileptiques et, qu'au moment de l'attaque, la perte de connaissance est produite par un spasme des vaisseaux qui entrave le cours du sang dans la substance cérébrale. Il arrive quelquefois que ces troubles circulatoires, loin de s'opérer dans toute l'étendue des régions du sensorium, comme au moment des grandes attaques épileptiques avec perte complète de connaissance, se bornent seulement à exercer leur influence dans des régions limitées de la substance cérébrale. — Il y a alors des arrêts locaux de la circulation dans certains territoires des cellules qui sont momentanément dans une période de coUapsus, de véritables ischémies partielles, alors que, dans d'autres, l'activité cérébrale continue à s'exercer et à fonctionner d'une façon indépendante. — On voit des individus, comme dans un état de somnambulisme, agir inconsciemment, commettre des actes extravagants, des crimes même, sans avoir aucune notion consciente des choses du monde extérieur et sortir au bout de plusieurs heures et

l. Chez un malade atteint de lypémanie avec stupeur prolongée et mort dans cet état, j'ai pu constater un état d'anémie des plus caractéristiques de la substance cérébrale, c[ui était en quelque sorte lavée et privée de matériaux sanguins.

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même de plusieurs jours de cet état d'obnubilation partielle de leur sensorium, complètement étonnés et stupéfaits des paroles qu'ils ont prononcées, des faits qu'ils ont accomplis pendant cette période d'interrègne de leur personnalité consciente 'aliénations inconscientes ^).

Enfin, nous rappellerons que les notions de notre personnalité, justiciable dans sa constitution et dans son existence môme des rouages organiques au milieu desquels elle vit, s'éclipse régulièrement toutes les douze heures, alors que les cellules cérébrales tombent dans la période de sommeil.

La cellule cérébrale, en effet, comme la cellule périphérique (cellules sensorielles de la rétine), se fatigue au bout d'un certain temps d'activité; sa sensibilité s'émousse plus ou moins rapidement, et, fatiguée, elle tombe forcément dans une période de collapsus qui n'est autre que celle du sommeil physiologique. — A ce moment-là, elle cesse d'attirer le sang autour d'elle, la circulation se ralentit et, à mesure que la période de sommeil s'accentue de plus on plus, la perte de connaissance du milieu ambiant, la perte de notre personnalité rétrocède du même coup et finit par s'éteindre, et cela d'une façon plus ou moins complète suivant le tempérament et les habitudes de chacun.

1. Voir les faits de folie transiloire que nous avons rapportes dans Dotre ^ravail sur les actions rt'fleses CLrébrales, paje 137.

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