Voir page
le cerveau, ne sont pas lioniogènes au point de vue de leurs caractères extrinsèques, et n'affectent pas d'une manière égale les différentes régions de la corticale où elles vont se distribuer. — Ainsi, non-seulement elles transmettent au sensorium les notions de la lumière avec ses différentes graduations d'intensité, mais encore elles lui fournissent les notions plus spéciales du coloris des objets ambiants. — Ce sont là, en effet, deux manières différentes dont les éléments du sensorium peuvent être inégalement saisis et qui, la plupart du temps, sont réparties d'une façon disparate chez la plupart des hommes; on rencontre certaines organisations qui, à ce point de vue, sont très -incomplètement douées. — Chacun sait que si tous les voyants ont la faculté d'être impressionnés par la lumière, ils n'ont pas tous la faculté de percevoir également les couleurs, et qu'il y a des personnes qui ont une cécité particulière en vertu de laquelle certaines nuances sont non avenues pour elles <. — Nous savons tous que certains peintres, doués au plus haut degré de cette aptitude naturelle à percevoir d'une façon complète les différentes gammes de la coloration des corps, donnent même à leurs œuvres une intensité de coloris toute spéciale, une richesse de tons qu'ils puisent en euxmêmes, et que leurs rivaux moins bien doués ne peuvent ni comprendre, ni imiter.
Les impressions optiques ainsi que leurs congénères sensitives se fragmentent en deux contingents qui vont isolément se répartir soit dans la sphère de l'activité psychique, soit dans la sphère de l'activité intellectuelle.
1° Genèse de la notion du beau et du laid. — Le contingent spécial d'impressions optiques, destiné à se répartir dans la sphère d'activité psychique, paraît être l'origine de cette faculté en vertu de laquelle nous nous prononçons sur la beauté
1. M. Black a vu à Glascow un homme de 50 ans, ayant perdu la vue dès l'âge de 2 mois, qui apprit peu à peu à discerner les couleurs, au point qu'il put exercer la profession de teinturier sans aucun aide pendant plus de 40 ans. Non-seulement il appréciait parfaitement les couleurs et les nuancée, msiis encore il savait donner aux étoffes, au gré de ses pratiques, une teinlo plus ou moins foncée sans se tromper. {Annales médicofsycho. iS4i?. — ]-*H<2;e 414.)
Voir nxicore le mémoire de Earle, sur l'inaptitude à distinguer les couleurs. — Annales médico-psycko. 1846. — Page 217.
OU la laideur des choses qui nous impressionnent, et en cela, elle se rapproche des impressions sensitives qui nous fournissent les notions du bien, en vertu d'un processus physiologique régulièrement accompli; — les impressions optiques, d'une façon parallèle , sont les impressions mères qui engendrent en nous la notion du beau.
En effet, les impressions optiques, conçues dans les régions périphériques, ainsi que celles de la sensibilité générale, ne remontent pas dans le sensorium à l'état d'impressions atones, indifférentes, froidement stimulatrices ; — elles transportent avec elles l'état spécifique dans lequel les réseaux périphériques ont été placés au moment de leur genèse, les notions contemporaines de plaisir ou de déplaisir concomitants. — Lorsqu'un spectacle agréable se présente devant nos yeux, nos rétines, en tant que réseaux nerveux impressionnables, sont flattées plus ou moins directement dans leur sensibilité intime, comme lorsqu'une sensation agréable vient à saisir nos nerfs sensitifs, et €ette satisfaction spéciale se transmet au sensorium en y apportant une manière d'être spéciale aussi, un état nouveau que nous exprimons sous la dénomination de sensation de besLuté^.
La notion subjective que nous avons qu'une chose est belle, se lie donc fondamentalement, chez l'homme primitif qui ne connaît ni les subtilités de l'art, ni la casuistique des différentes écoles, ni le code des amateurs, au souvenir d'une impression agréable, à une satisfaction purement visuelle ressentie par la rétine agréablement sollicitée.
Les enfants aiment tout ce qui est brillant, luisant au soleil , les habitants des campagnes, les habitants des pays méridionaux, certaines peuplades sauvages sont séduits par la vue des objets de couleur voyante, des nuances qui impressionnent violemment le regard. — Ce sont là les formes rudimentaires de la notion du beau qui dérive bien réellement d'une impression primitivement physique ; ce n'est que peu à peu, par le fait de ia participation intellectuelle, de la culture du jugement, de la
1. C'est ainsi qu'il y a des satisfactions intrinsèques pour les yeux comme pour les oreilles; c'est avec un plaisir ir.fini que tous, au sortir d'un endroit obscur,nous saluons lalumière ; que nos yeux se complaisent à recevoir les rayons primitifs du spectre, qu'ils se réjouissent en présence des magnifiques verrières de nos vieilles catbédrales éclairées par le soleil, en présence des ondoiements de riches étoffes de salin, des reflets multicolores dee fleurs éclatantes, des feux d'artifice, des flammes colorées.
comparaison, que cette notion première arrive à se perfectionner en nous et à devenir une appréciation raisonnée, réfléchie, d'une impression physique qui tout d'abord s'est adressée à notre sensibilité optique.
Réciproquement on arrive à comprendre que les choses qui produisent sur la rétine une impression pénible, qui font mal à voir, comme on dit, sont aussi celles qui retentissent péniblement sur le sensorium et qui apportent avec elles la notion inverse à la précédente, c'est-à-dire celle de la laideur.
2° Les impressions optiques, apportées dans le sensorium, non-seulement y suscitent des modalités spéciales en vertu desquelles la notion de beauté ou de laideur se développe naturellement en nous, mais encore elles sont douées d'un pouvoir pénétrant plus intime, et en revêtissant mille formes, elles arrivent à toucher et à mettre en branle toutes les cordes de notre émotivité.
C'est ainsi que la vue d'un paysage bien ensoleillé, émaillé de fleurs aux nuahces multicolores, couvert de vertes prairies avec des horizons lointains, développe en nous des sentiments de satisfaction qui font que notre sensibilité est satisfaite et s'épanouit; — qu'un lieu sombre, resserré par de grands murs, privé de verdure, serre le cœur comme on dit, contriste le sensorium et développe en nous un sentiment répulsif bien légitime, partagé par tous. — Ce sont là des impressions émotives d'attraction ou de répulsion, qui s'imposent directement à la suite de l'impression perçue, sans l'intervention de la mémoire ni des souvenirs anciens.
En raison de ces affinités mystérieuses qui relient le présent au passé de nos idées et de nos émotions, une simple apparition, une simple impression optique est susceptible de raviver d'anciens souvenirs et, suivant les occurrences, de faire vibrer en nous les différentes tonalités émotives que nous sommes aptes à lui présenter.
C'est ainsi que la vue d'un symbole extérieur, d'une bannière, d'un étendard, d'un drapeau, est apte inopinément à faire éclater chez les individus qui le voient, qui le saluent, les sentiments les plus divers, par cela même que cette apparition éveille en eux une série de souvenirs appropriés. — C'est par la vue des pompes extérieures qui les environnant, Lurs 1^1
par le déploiement de broderies d'or et d'argent, d'uniformes éclatants, que les dépositaires de l'autorité, en tout temps et en tout lieu, ont toujours su inspirer le respect des foules devant lesquelles ils passent ; — c'est en captant l'admiration passive des yeux de leurs contemporains ébahis, qu'ils ont toujours maintenu leur prestige. — C'est pour le plaisir des yeux que les êtres humains, sur toute la surface du globe, cherchent, suivant leurs moyens, à orner leur personne et à paraître sous les dehors les plus avantageux.
C'est par la vue, petits et grands, jeunes et vieux, hommes rustiques et citadins, que nous sommes tous pris et séduits ; car ce sont toujours nos yeux qui sont tout d'abord charmés dans la contemplation de la beauté physique, et, le plus puissant des sentiments, l'amour, destiné à faire vibrer le cœur de l'homme, n'a d'autre origine la plupart du temps qu'une séduction de la vue, que le plaisir des yeux convoitant avec ardeur l'objet qui les a charmés et suscitant l'éveil automatique de toutes les voluptés latentes.
C'est encore en vertu de ces liens mystérieux qui associent les impressions optiques à nos sentiments, que nos émotions anciennes, nos affections intimes, sont réveillées et entretenues par la vue de certains souvenirs. — Qui ne sait combien les traits des personnes aimées reproduits par la peinture sont une douce consolation pour les absents? — combien certaines institutions , certaines cérémonies publiques ou privées revenant d'une façon périodique, certains anniversaires, par cela même qu'ils nous rappellent des dates où nos émotions ont été en mouvement, sont destinés également à faire revivre les mêmes émotions et à nous transporter de nouveau en présence des personnes et des circonstances qui les ont primitivement inspirés ?
3° Dans la sphère des phénomènes purement intellectuels, les impressions optiques ont encore un rôle très-important et qui mérite de fixer l'attention.
Ainsi, soit seules, soit associées à leurs congénères excitomotrices, qui règlent à notre insu les divers mouvements d'accommodation de l'œil , elles nous permettent de porter un jugement sur l'éloignement , les dimensions, les formes des différents objets ambiants. — En cela, comme lorsqu'il s'agit des impressions de la sensibilité proprement dite , les impressions
anciennes s'ajoutent aux impressions récentes pour former les éléments de la comparaison : — Quand nous disons qu'un corps est à telle ou telle distance de nous, — il y a une action réfléchie de l'entendement qui, en raison de la connaissance de l'objet, de la façon dont il est éclairé, associe une série de notions préalablement acquises à une impression récente. — Quand, à propos d'un corps qui se meut transversalement devant nous, nous concluons le sens de ce mouvement, — c'est encore une évocation d'une impression anciennement acquise qui vient s'annexer à une impression récente.
C'est ainsi que peu à peu, une foule de notions complexes se créent dans l'esprit par le fait de l'arrivée des impressions optiques et de leur conservation à l'état de souvenirs persistants. Le sens de la vue devient de cette sorte une des sources les plus fécondes aux dépens de laquelle s'alimente sans cesse toute notre activité cérébrale. — Ce sont encore les impressions optiques qui, dans la culture artificielle de l'esprit, avec leurs congénères acoustiques, sont appelées à jouer un rôle si prépondérant au point de vue de l'interprétation mentale des signes graphiques dans l'action d'écrire sous la dictée ; et au point de vue de la régularité du tracé de ces mêmes caractères, dans l'action d'écrire spontanément. — Ce sont encore elles qui sont les introductrices de la pensée d'autrui dans notre esprit, lorsque, les yeux fixés sur des caractères écrits , nous rattachons chacun de ces caractères à des idées corrélatives et à des émo lions coordonnées. Elles animent ainsi ces caractères silencieux, leur donnent la vie et les fixent en nous comme des matériaux destinés à susciter dans l'esprit des associations d'idées nouvelles et les impressions les plus variées.
Elles sont donc, en un mot, les agents les plus puissants qui stimulent la culture de la sphère psycho-intellectuelle et fécondent son activité. Elles nous permettent à la fois de recevoir les impressions de la pensée d'autrui, à l'aide de la parole écrite, transmise à distance, et réciproquement, de manifester nos émotions, nos idées, sous une forme manuscrite qui devient ainsi l'expression apparente des états divers qu'elles traversent.
4° Le rôle prépondérant que jouent les impressions optiques dans le fonctionnement de l'activité mentale, nous permet de ;£upposer que lorsqu'elles viennent à faire défaut, elles doivent
troubler l'équilibre général d'une certaine façon, et déterminer à la suite des troubles spéciaux du fonctionnement cérébral.
Jusqu'à présent l'état mental des aveugles n'a pas été tracé d'une façon suffisamment précise pour permettre d'apprécier avec certitude les modifications survenues dans le caractère ou la tournure de leurs idées, sous l'influence de l'arrêt de développement des impressions optiques. — Néanmoins on peut dire avec Dumont, qui s'est occupé déjà de cette question, que l'influence que les impressions optiques exercent sur le jeu des fonctions cérébrales est des plus significatives , et qu'un certain nombre d'individus qu'il a pu observer, après être devenus aveugles, avaient présenté, au point de vue psychique, des changements d'humeur, des symptômes de mélancolie d'autant plus prononcés, que les malades étaient plus incapables de discerner le jour d'avec la nuit i.
Dans cet ordre d'idées, Bouisson a communiqué une observation des plus remarquables 2. H s'agit d'un jeune homme qui était devenu aliéné à la suite d'une double cataracte, avec incohérence des idées et défaut complet de spontanéité. Bouisson, d'après les antécédents du malade , eut l'heureuse idée de faire l'opération. Elle fut pratiquée simultanément sur les deux yeux par abaissement et, quelques jours après, lorsque les impressions optiques revinrent stimuler régulièrement le sensorium du malade et que la vision lui fut rendue, il commença à prononcer quelques paroles sensées; son état mental s'améliora progressivement et, au bout de quelques semaines , il quitta l'hôpital en état de pouvoir subvenir à ses besoins.
Baillarger a aussi de son côté rapporté des faits analogues. Ainsi il cite, d'après Whytt, l'exemple d'un malade qui, dès qu'on lui fermait les yeux, même sans dormir, tombait dans un grand désordre d'esprit. Il lui semblait qu'il était transporté dans les airs et que ses membres allaient se détacher.
Chez une malade de 27 ans qu'il a observée lui-même, il a noté qu'aussitôt qu'elle fermait les yeux, elle voyait des ani-
1. D'après Dumont, sur 120 aveugles, en laissant ceux qui sont atteint8 de lésions cérébrales appréciables, il y en a 37 avec des désordres intellectuels variant depuis l'hypocondrie jusqu'à la manie, avec hallucination et démence. (Influence de la cécité sur les fonctions intellectuelles, — Moniteur des Hôpitaux, 1857. — Page "21.5 et -205).