‹ Le cerveau et ses fonctionsChapitre 81 sur 132 · Bulletin de l'Académie de médecine 8 octobre 18G · texte numérisé non relu

Bulletin de l'Académie de médecine 8 octobre 18G

maux, des prairies, des maisons. « Il m'est arrivé, dit-il, de lui abaisser moi-même plusieurs fois les paupières, et aussitôt elle me nommait une foule d'objets qui lui apparaissaient ^ »

Évolution des impressions acoustiques.

Les impressions acoustiques, avec lears congénères les impressions optiques, jouent un rôle des plus importants dans l'ensemble des manifestations de l'activité mentale. — Comme elles, elles sont incessantes pendant toute la période diurne et, par leur stimulation non interrompue, maintiennent le fonctionnement cérébral en un perpétuel état d'éréthisme. Elles sont pour nous les véhicules naturels de la notion du son et de l'harmonie en même temps qu'elles sont les éléments générateurs du langage articulé. — C'est grâce à elles que nos oreilles sont charmées, que l'entendement perçoit et interprète, suivant des modes conventionnels, les sons vocaux articulés, et que la personnalité humaine émue, vibre au dehors et s'exprime en sonorités phonétiques régulièrement coordonnées.

Recueillies à la périphérie des plexus sensoriels acoustiques, elles sont, ainsi que leurs congénères, condensées dans yi noyau spécial de substance grise des régions postérieures de la couche optique et de là irradiées principalement dans les régions postérieures de l'écorce cérébrale qui présentent, dans l'espèce humaine, un développement si caractéristique. D'après Wundt, ce sont elles qui sont transmises avec le plus de rapidité vers le centre perceptif.

Ainsi que lenrs congénères, elles ont une double portée : — elles entrent en conflit successivement soit — avec la sphère psychique, soit — avec la sphère intellectuelle proprement dite, et, dans ces deux régions d'activité nerveuse, elles suscitent des réactions spécifiques du même genre que leurs congénères.

1* Dispersées dans les réseaux du sensorium, elles y développent tout d'abord les mêmes réactions de plaisir et de déplaisir que nous avons vues se succéder à la suite de l'arrivée des impressions sensitives et des impressions optiques et suivant les

1. BaiJlarger. Annales médico-psycho. I8i5, pages 22 et 23. (De l'influence de l'état intermédiaire de la veille et du sommeil.)

lu PROPAGATION DE L'ACTIVITE CEREBRALE

mêmes procédés physiologiques. — C'est toujours l'état d'impressionnabilité variable des régions périphériques qui se transmet dans les régions centrales et y suscite des états émotifs concordants. — Quand les oreilles sont charmées, le sensoriura est pareillement satisfait, et inversement, quand les oreilles sont frappées suivant un certain rhythme , suivant certaines modulations en bémol ou en dièze, les mêmes états se représentent sur le sensorium.

C'est ainsi que des sons musicaux graves , répétés d'une façon très-lente et en faux-bourdon , — que des phrases musicales chargées de bémols rhythmés en andante , disposent le sensorium au recueillement et font naître en nous un état spécial qui constitue la tristesse; — et qu'inversement une musique bruyante représentée par des notes rapides , suivant le mode d'allegro , que des airs scandés en mesure à deux temps, et agrémentés de notes dièzées, éveillent des émotions d'une tout autre nature , prédisposent le cœur à la gaîté et à l'entrain, nous invitant automatiquement à danser et à mouvoir nos membres en cadence.

Entre ces deux limites de la tristesse profonde et de la joie expansive que les impressions acoustiques font parcourir à notre sensibilité intime , il est toute une série de touches in~ termédiaires qui peuvent successivement être mises en ébranlement.

La musique, en efTet, avec ses tonalités infinies, est apte, par le fait de l'habitude et de l'éducation, à nous impressionner de façons variées et à développer des modalités sensitives trèsdiversement graduées. — Elle est, comme la parole dont elle n'est qu'une amplification, destinée à former une sorte de langage synthétique il est vrai, et à faire cortège aux sentiments cardinaux qui sont susceptibles de faire vibrer les réseaux du sensorium humain. — C'est ainsi que tour à tour, les sons musicaux déroulés en notes douces, harmonieuses et lentement espacées , expriment des sentiments tendres ; — dans d'autres circonstances et avec des richesses d'expression que les grands maîtres ont données à leurs œuvres, on voit la phrase mélodieuse doublée d'accompagnements gradués, se compliquer à l'infini, et, à l'aide d'une orchestration puissante, symboliser les sentiments les plus complexes non-seulement de l'homme considéré comme unité sentante, mais encore de l'homme considéré

comme unité sociale ; — c'est ainsi que les grands maîtres sont arrivés à peindre avec la musique les différentes nuances de la sensibilité humaine, comme les maîtres de la peinture l'ont fait avec leur palette i, et à inculquer en traits ineffaçables dans le sensorium de ceux qui les comprennent, leurs pensées intimes et les sentiments dont ils étaient animés. , Les incitations acoustiques, associées à toutes les émotions spéciales de l'époque où elles se sont implantées dans le sensorium, se perpétuent aussi sous forme de souvenirs et à l'état d'écho persistant du passé. Elles sont donc aussi capables de pouvoir revivre avec les modalités premières dont elles étaient pourvues. — Nous savons tous, en effet, combien une phrase musicale suffit à nous rappeler les circonstances de notre vie où nous l'avons une première fois entendue ; — combien l'évocation instantanée de certains airs que nous avons entendus pendant notre enfance sont vivaces et aptes à faire réapparaître en nous le souvenir des lieux et des circonstances où ils ont été perçus pour la première fois ; — combien les airs nationaux, chez les peuples qui ont imprimé le sentiment national dans une formule précise, deviennent chers à ceux qui les entendent loin du pays, et sont pour eux comme un parfum de la patrie absente.

2" En dehors de cette catégorie spéciale d'impressions acoustiques qui s'adressent directement au sensorium, il est un autre contingent destiné à jouer un rôle de premier ordre dans les phénomènes de la vie cérébrale. C'est celui qui sert directement aux manifestations de l'expression verbale.

Dans les premières phases de développement du jeune enfant, ce sont en effet les impressions acoustiques qui |les premières mettent son esprit en éveil, et le poussent à reproduire les sons qui frappent ses oreilles. — Ce sont elles qui , déposées dans son sensorium à l'état de souvenirs persistants, représentent les objets absents qu'on a dénommés verbalement devant lui, et qui, reproduites par une action réfléchie de son cerveau, deviennent les incitations naturelles des différentes expressions pho-

1. C'est ainsi que Meyerber est arrivé à donner une expression musicale aux ardeurs de la politique et aux entraînements de la lutte religieuse dans ses grandioses partitions des Huguenots et du Prophète.

nétiques à l'aide desquelles il désigne ces mômes objets, ainsi que les états divers dont sa sensibilité est saisie. — C'est en raison de cette série d'actes, que la parole humaine, fille naturelle des incitations auditives , se développe en nous , se l'ait jour au dehors et manifeste par des sons précis, appropriés, les émotions de la personnalité sentante qui est une action.

Elle s'amplifie, se développe peu à peu, et devient par l'effet du temps, une véritable force vive destinée, comme un appareil électrique chargé de fluide, à agir à distance et à retentir sur le sensorium d'autrui en modifiant , par son influence séductrice, sa sensibilité ainsi que son intelligence. — C'est ainsi qu'elle arrive en vertu de l'énergie avec laquelle elle est projetée, de la chaleur avec laquelle elle est exprimée, à provoquer des émotions diverses loin du foyer où elle a été engendrée , et à susciter des effluves sympathiques et persuasives, qui amènent un acquiescement tacite de la part de celui qui la perçoit. — Elle crée ainsi une sorte de consonnance automatique entre l'orateur et ceux qui l'écoutent , et devient le trait d'union qui nous réunit à nos semblables. — C'est toujours grâce à elle que les hommes parlant le même langage, ont entre eux des points communs de contact, par lesquels leur sensorium, les régions sensitives de tout leur être se parlent , se touchent et vibrent à l'unisson.

3» Le contingent spécial des incitations acoustiques qui retentit dans les régions purement intellectuelles, devient l'origine d'une série de jugements appropriés que nous portons sur le timbre et l'intensité des diverses sources sonores qui nous environnent.

Ainsi, nous jugeons du timbre spécifique d'un son donné par le fait d'un phénomène de mémoire, en juxtaposant dans notre esprit le souvenir du son passé de môme nature avec le son présent qui nous frappe.

Nous jugeons de l'intensité d'une source sonore par la façon dont elle impressionne nos nerfs auditifs, dont la sensibilité est mise en jeu ; peut-ôtre la notion d'activité musculaire , accomplie par les muscles tenseurs du tympan, joue-t-elle un certain rôle dans cette opération ?

C'est encore par un effet de réflexion de l'esprit et de la mémoire que nous arrivons à juger de l'éloignemcnt d'une source

ÉVOLUTlOiN DES IMPRESSIONS OLFACTIVES 517

sonore. Nous savons qne lorsqu'un son connu va en s'aiïaiblissant, c'est que la source sonore s'éloigne, et qu'au contraire quand il va en s'amplifiant, c'est que la source sonore se rapproche. Ces deux notions acquises servent ù l'édification de nos jugements dans un cas donné ^

Évolution des imjoressions olfactives.

Les impressions olfactives, recueillies au milieu des réseaux périphériques des nerfs correspondants, sont directement transmises, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, dans un département spécial de la couche optique, le centre antérieur. Nous avons insisté préalablement sur le volume relativement considérable de ce noyau sensoriel chez les vertébrés qui présentent un grand développement des nerfs olfactifs, sur les connexions multiples qu'il affecte avec la substance grise de la cloison et des tubercules mamillaires, et enfln sur les relations indirectes qui le relient aux régions du lobe sphénoïdal et en particulier à celles de la substance grise de l'hippocampe 2.

Les nerfs olfactifs transmettent au sensorium la notion spécifique et irréductible des odeurs. — Ils lui communiquent en même temps un coefQcieut spécial de plaisir ou de déplaisir suivant que l'incitation incidente a flatté ou contrarié leur sensibilité intime. Pour cette catégorie spéciale de nerfs, l'impression agréablement ressentie s'exprime par le mot suavité ;

1. Quand on vient à intervertir ces rapports, la personnalité conscience prend aisément le change et se laisse aller à d'étranges illusions. C'est en étouffant surplace les sons qu'ils émettent que les ventriloques font croire à leur auditoire que le son auquel ils donnent naissance est éloigné. O'est eu vertu du même mécanisme que les illusions de la fantasmagorie, dans le domaine des impressions visuelles, nous font croire qu'une image qui s'agrandit sur place est une image qui se rapproche.

2. La multiplicité des voies parcourues par les impressions olfactives à travers le cerveau, les irrégularités et les variétés individuelles de chacune des étapes à travers lesquelles elles se propagent, doivent exercer une influence sur leur mode d'élaboration centrale. Et ce n'est peut-être que dans ces conditions toutes spéciales d'irrégularité, de transmission des impressions olfactives vers le sensorium, qu'il faut chercher le secret des variétés individuelles si fréquentes que l'on constate chez tous les individus consultés à propos de l'appréciation des odeurs. Rien en effet n'est plus variable que les témoignages de chacun sur ce point. Certaines odeurs bien reçues par certaines personnes offusquent les narines de leurs fiemblables.

l'impression péniblement perçue se désigne par le mot fétidités

— Ce sont là les deux termes extrêmes entre lesquels se développent toutes les nuances de leur sensibilité propre. — EUessont inhabiles à pénétrer profondément dans les replis de notro sensibilité intime pour y faire surgir ces grands mouvements d'expansion ou de dépression qui se résument dans des sentiments de joie ou de tristesse ; à ce point de vue, elles sont bien inférieures aux impressions optiques et aux impressions acoustiques qui, à elles seules, tiennent sous leur direction exclusive l'ébranlement des cordes sensibles de l'être humain. — Elles ne suscitent donc qu'une participation limitée du sensorium par leur arrivée. — Par contre, si leur pouvoir diffusif ne se répand pas du côté de la sphère émotive, il se répercute d'une façon très- directe soit du côté delà sphère végétative, soit du côté de la sensibilité intime de certains points du sensorium, et, examinées à ce point de vue, les impressions olfactives ont des répercussions vraiment inattendues.

Ainsi nous savons tous combien certaines substances odorantes prédisposent tout particulièrement à la nausée ; — combien certaines substances apéritives , l'odeur de préparations vinaigrées, de l'estragon, ont d'action sur la sécrétion salivaire et font, comme on dit, venir l'eau à la bouche ; — combien les parfums, certaines odeurs spécifiques ont d'action sur l'évocation des appétitions erotiques ; — combien, chez les personnes impressionnables, la présence de certaines odeurs détermine des troubles profonds , des syncopes môme quelquefois, et — combien enfin, chez certains sujets prédisposés aux céphalalgies, ce n'est plus le sensorium en tant que centre de réception de la sensibilité morale qui est touché par elles, mais bien le sensorium sensitif, le cerveau lui-même, dans certains de ses éléments histologiques, qui est impressionné d'une façon pénible.

— Bien des personnes savent que l'odeur de certaines fleurs, qui font une impression agréable sur leur sensorium, produit un retentissement douloureux, comme s'il s'agissait d'un endo* lorissement physique.

Les incitations olfactives sont, comme leurs congénères, susceptibles de s'emmagasiner dans le sensorium à l'état de souyenirs persistants, et de s'associer, soit avec les impressions visuelles , soit avec les impressions sensitives qui ont été imprimées en nous d'une façon simultanée. — Elles se relient pareillement

à nos idées, à nos sentiments qui ont accompagné leui' genèse, si bien qu'il suffit de l'arrivée fortuite d'un parfum dans les narines, pour qu'immédiatement cette odeur donne l'éveil à une série de souvenirs contemporains, d'émotions qui surgissent à la suite et nous rappellent le moment, le lieu où ce parfum a été primitivement perçu.

Les impressions olfactives fournissent encore à l'intellect des données spécifiques précises, lesquelles, conservées à l'état de souvenirs et comparées, deviennent des matériaux à l'aide desquels nous édifions certains jugements.

Ainsi associées à leurs congénères, les incitations gustatives, qu'elles perfectionnent et complètent dans l'acte de la déglutition, elles nous fournissent des notions précises sur le fumet et les qualités sapides des substances que nous ingérons.

Ce sont encore elles qui nous avertissent, par un fait de mémoire en exercice et d'expérience, de la présence d'émanations fétides répandues dans l'atmosphère ou dans les liquides que nous absorbons; elles sont donc comme des sentinelles avancées qui veillent incessamment à la sécurité des opérations do la vie végétative de l'être humain.

Évolution des impressions gustatives.

Recueillies à la surface des muqueuses buccale et linguale, dans les expansions terminales des nerfs glosso-pharyngien et lingual , les impressions gustatives sont de là réparties vraisemblablement dans une région déterminée de la couche optique, sans que jusqu'à présent il ait été permis de constater le lieu précis de leur condensation. — A partir de ce moment, elles sont, ainsi que toutes les autres impressions, réparties dans l'écorce cérébrale, sans que leur aire de dissémination propre ait encore pareillement été déterminée.

!• Liées intimement, dans leur façon d'impressionner le se?2sorium, aux impressions olfactives satellites, avec lesquelles elles sont constamment associées, elles doivent à cette solidarité une portion notable de leur énergie et des façons variées dont elles se révèlent en nous. — C'est ainsi que l'aptitude que nous avons à déguster le fumet de certaines substances sapides,

le bouquet de certains vins, ne sont que des effets combinés des impressions olfactives et gustatives, ces dernières étant complètement incapables de produire un pareil résultat, ainsi qu'on peut s'en assurer en se bouchant les narines, et en laissant les impressions gustatives seules en action. On reconnaît alo:s combien leur champ d'activité est restreint.

Elles nous donnent la notion irréductible et spécifique des saveurs douces, sucrées, salines, acides, acres, amères. La gamme des tonalités qu'elles font vibrer dans le sensorium est, ainsi qu'on peut le voir, fort peu riche en nuances variées.

2*» Genèse de la notion du bon et du mauvais. — Par contre, elles offrent ceci de bien caractéristique, c'est que la façon dont leurs notes extrêmes affectent le sensorium est tellement significative, tellement typique, — qu'elles constituent pour lui deux manières d'être tout à fait spéciales, complètement originales, qui servent à juger certains phénomènes d'ordre moral et à les comparer.

Ainsi, lorsque nos nerfs gustatifs ont été flattés dans leur sensibilité intime, lorsqu'une substance sapide les a mis dans une situation Isetifiante, cet état de jubilation propre se transmet au sensorium, s'y propage, y fait naître un état analogue; et cet état analogue, commandé par les nerfs périphériques, devient une notion subjective, la notion de bonté, — équivalente à la notion de beauté suscitée dans le sensorium par les nerfs optiques agréablement impressionnés. — Nous disons donc qu'une chose est bonne, quand elle a pleinement satisfait nos nerfs gustatifs ; de sorte que ce mot spécial, appliqué primitivement à la perception agréable d'une substance sapide , se généralise dans le sensorium, et devient une appréciation morale que nous appliquons inconsciemment à toute une série d'actes de l'activité humaine. Nous les déclarons bons, nous les considérons comme de bonnes actions, par cela même qu'ils ont produit en nous, dans les régions émotives de notre sensibilité morale, une impression équivalente à celle qu'a déterminée dans le sensorium une impression gustative agréablement perçue.

Inversement les substances amères, qui crispent les nerfs du goût, produisent sur le sensorium un retentissement désagréable, et deviennent fatalement, sous la dénomination de

substances mauvaises, l'expression d'une impression pénible en opposition avec la précédente et équivalente à celle de la douleur dans l'ordre des phénomènes purement sensitifs.

Cette notion spécifique est aussi susceptible de se généraliser, de devenir subjective, et de s'appliquer ^ l'appréciation d'actes purement moraux que nous déclaron?. mauvais, entachés de méchanceté, parce- que, inconsciemment, ils ont développé dans le sensorium une impression pénible, équivalente à celle produite par une impression gustative désagréable.

3» Les impressions gustatives inhabiles à susciter de grands ébranlements dans les régions émotives de notre être, sont par contre, ainsi que leurs satellites les olfactives, aptes à rayonner dans les différentes régions de la sphère végétative. — Elles sont, les unes et les autres, des incitations mères de cette division spéciale de la vie cérébrale .

Ainsi ce sont elles qui directement tiennent sous leur domination les fonctions de l'estomac et par cela même la vie de l'organisme : — chacun sait combien les substances sapides, apéritivcs, mettent la muqueuse gastrique en éréthisme, — combien les substances fades entretiennent l'inappétence, et combien — les bonnes digestions qu'elles suscitent ont un contre-coup direct sur l'heureuse harmonie de l'activité psychique et intellectuelle.

Les incitations gustatives anciennes, conservées dans le sensorium h l'état de souvenirs persistants , sont par cela même aptes à être évoquées et peuvent être comparées avec les incitations récentes. — Elles sont susceptibles pareillement d'éveiller d'anciens souvenirs , contemporains des moments où elles ont été déposées dans le sensorium, et de provoquer la reviviscence des émotions passées, et des associations d'idées anciennes qui ont accompagné leur genèse. C'est ainsi que le goût d'un mets, d'un vin, d'une liqueur, nous rappelle telle ou telle période de notre jeunesse, tel ou tel épisode de notre vie, tel incident de voyage ; — c'est ainsi que les impressions gustatives, comme toutes leurs congénères, vivent de la même vie qu'elles et participent aux mêmes processus de l'activité cérébrale. — Unies à leurs partenaires les olfactives, elles ont un rayonnement vraiment spécifique et pénétrant, qui s'étend à la fois et dans le domaine de l'activité intellectuelle et dans celui de la vie purement végétative. Elles deviennent

ainsi l'occasion d'une série de souvenirs et de comparaisons, de jugements gastronomiques divers que nous portons sur le degré de sapidité des substances ingérées, sur les prééminences de certains crus, sur les règles du régime et de l'hygiène alimentaires. Elles deviennent, intelligemment dirigées, l'occasion d'une série de satisfactions intimes qui s'associent à toutes les autres, et, ainsi que l'a si bien exprimé Brillât-Savarin, persistent les dernières pour nous consoler de leur perte.

Évolution des impressions génitales.

Les incitations génitales au point de vue de leur genèse, de leur parcours à travers le système nerveux, de leur diffusion dans le sensorium, présentent les analogies les plus flagrantes avec les impressions gustatives dont elles sont en quelque sorte la copie.

Comme elles, elles n'ont point de nerfs spécifiques sensoriels ; comme elles, elles sont conduites dans les régions centrales à l'aide de filets radiculaires qui s'y dispersent suivant le mode spécial des racines postérieures de la sensibilité générale 1, — comme elles, elles sont disséminées dans la substance grise centrale de la couche optique, puis dans les réseaux du sensorium, sans qu'il ait été jusqu'à orésent possible de déterminer d'une façon précise, soit le noyau spécial qui leur est réservé dans la couche optique, soit le territoire où elles opèrent leur dissémination dans les réseaux du sensorium.

Comme les impressions gustatives enfin, elles sont intermittentes et subordonnées à l'arrivée aléatoire des causes qui les développent, et, comme dernier point d'analogie, — si elles sont aussi fugitives et fugaces, elles compensent par leur verdeur, leur intensité, leur éclat, — et la façon profonde dont elles modifient le sensorium, et ce qu'elles ont d'éphémère dans leurs manifestations.

Collectées principalement à la surface des réseaux riches en papilles érectiles des organes de la génération, les incitations génitales, au moment de leur genèse, présentent (sous des

1. On sait encore que dans leur parcours centripète elles sont étalées avec les conducteurs qui les supportent, sur la paroi du 4= ventricule, et que les lésions de ce point sont aptes à déterminer l'érection, comme chez les pendus.

Voir Luys. Recherches sur le système nerveux, 340-342.

formes et des proportions très-amplifiées) cette phase spéciale d'éréthisme commune à toutes les incitations congénères, alors que l'ébranlement sensoriel irradié du monde extérieur, retentit dans les réseaux scnsitifs et s'incarne dans l'organisme.

Pour cet ordre spécial d'incitations, la période d'éréthisme primordial qui les incarne dans l'organisme, au lieu d'être un phénomène local et instantané comme pour les phénomènes de la sensibilité générale, de la vision, par exemple, est au contraire scindée en temps successifs ; — elle s'opère à l'aide d'appareils spéciaux, érectiles, qui la développent, la complètent et la portent insensiblement à un état d'exaltation suprême ; — et, une fois l'impression extérieure incarnée dans les réseaux sensitifs, une fois la notion de la volupté physique développée avec toutes ses conséquences, elle cesse d'être ellemême par épuisement dynamique, par fatigue des nerfs, comme nous avons vu la rétine fatiguée devenir insensible à la contemplation de certains rayons lumineux.

Le processus de la volupté physique subit donc une série de phases en vertu desquelles il n'arrive que peu à peu à son entier épanouissement.

Il naît sur place, dans l'intimité des réseaux périphériques en période d'éréthisme extrême, du conflit intime des sexes, dans les mystérieuses conjonctions des appareils de la vie organique ; — il s'enrichit en môme temps de la participation active et sympathique de toutes les sensibilités diffases de l'organisme mises en émoi, de celles des surfaces tactiles, des mains, des lèvres, qui viennent toutes converger et enrichir ses énergies premières; et, véritable synthèse de tous les éléments impressionnables de notre être en vibration, — il s'avance vers les régions centrales, se propage tout le long de l'axe spinal à l'aide des fibres conductrices qui lui servent de support, et, après avoir franchi ses dernières étapes dans les régions intermédiaires grises de la couche optique, il se disperse dans les différentes zones du sensorium, on transportant avec lui les ébranlements de joie et de satisfaction qui sont ses caractères intrinsèques.

Comme toutes les autres impressions sensorielles congénères, les incitations de la volupté physique retentissent à la fois et sur la sphère de l'activité psychique et sur celle de l'activité intellectuelle proprement dite.

1" Les incitations de la volupté physique qui, au point de vue de l'être vivant, représentent les éléments fondamentaux de la fonction première qui a pour but la reproduction de l'espèce, arrivent au sensorium avec le cortège d'un énorme contingent de sensibilités émises de diverses régions simultanément en éi'éthisme ; — ce sont essentiellement des impressions do joie et de bonheur qu'elles transportent avec elles ; aussi disposent- elles les éléments du sensorium. suivant les même& tonalités, et deviennent-elles, à un moment donné de la vie, pendant la période de verdeur de l'être vivant, cette note dominante qui vibre au-dessus de toutes les autres, qui donne le ton à toutes nos actions, à tous nos discours, et qui, lorsqu'elle vient particulièrement à être mise en vibration, étouffe, par son intensité et son éclat, la sonorité de toutes les autres.

L'amour psychique, idéal, l'amour physique sont donc des anneaux ultimes d'une seule et même chaîne dont les éléments se relient sans interruption. — C'est un processus physiologique régulier qui a ses racines dans les conflits intimes des sexes et son épanouissement dans les régions les plus élevées de l'activité psycho-intellectuelle. Il comprend ainsi, en évoluant à travers l'organisme, la mise en activité intercalaire et la synergie d'action de tous les appareils de la vie intime des êtres vivants.

Il a donc sa raison d'être dans une incitation de plaisir purement physique qui préside à sa genèse, et marque sa première étape. C'est une sollicitation fugace, passagère, qui naît, passe et s'éteint, aussitôt que les satisfactions physiques qui lui ont donné naissance sont assouvies; — mais, comme les mêmes besoins physiques, en vertu des lois fatales du mouvement de la vie chez les êtres vivants, renaissent d'eux-mêmes, et que les mêmes appétitions voluptueuses se créent parallèlement dans le sensorium, il en résulte que la réitération des mômes satisfactions physiques finit, par cela même, par laisser dans ce même sensorium une impression persistante, continue, vibrante comme un écho du passé, et par entretenir ainsi un sentiment durable et non interrompu. — C'est ainsi que l'amour, sentiment fugace et éphémère, comme le plaisir passager qui lui a donné naissance, se fixe d'une façon permanente chez l'être vivant, et vit d'une vie propre. — C'est la réitération des satisfactions de la volupté physique, puisées aux mêmes sources où elle a été inaugurée

tout d'abord, ce sont les appels nouveaux qui la ressuscitent, qui l'avivent et qui deviennent les éléments de sa continuité et de sa persistance.

L'amour conjugal, ainsi constitué dans le sensorium à l'état de sentiment sédentaire, devient à son tour le pivot physiologique autour duquel va graviter une génération nouvelle de sentiments consécutifs.

C'est ainsi que par le fait naturel de l'évolution de l'être vivant, l'amour physique, qui s'était tout d'abord concentré en entier sur une seule tête, sur l'être qui lui avait donné naissance, dans le but de la propagation de l'espèce, — par cela même que ce but a été atteint, se déverse insensiblement sur la progéniture qui est la chair de la chair de cet être, et la véritable prolifération de sa substance. — C'est alors que les sentiments de la famille qui se développent, font entrer la sentimentalité humaine dans ce cycle fatal des affections des parents pour leurs enfants, cycle fatal où nous ont précédés toutes les générations de nos ancêtres, et dans lequel sont destinés à tourner à perpétuité tous les représentants de la famille humaine.

C'est ici que le processus de l'amour physique trouve sa dernière étape, qu'il s'éteint de lui-même après avoir accompli son œuvre, après avoir développé chez l'être vivant, pendant la période de sa maturité, toutes les énergies de son organisation, après avoir animé son cœur des plus vives émotions, inspiré les élans les plus vifs de son esprit et de son imagination, et contribué, d'une façon fatale, à la perpétuité de sa race et à la conservation de son espèce.

2*' Dans le domaine de l'activité intellectuelle proprement dite, les incitations de la volupté physique ont une action aussi puissante que celle qu'elles exercent dans la sphère des phénomènes purement psychiques.

A mesure que l'être humain, sorti des phases transitoires de la puberté, accomplit son évolution physiologique, des idées nouvelles surgissent, des désirs inassouvis s'éveillent : — il se sent incomplet dans sa solitude — et comprend qu'un autre être est destiné à combler le vide de ses sentiments et de ses désirs.

Dès lors, poussé par ses appétitions latentes, il emploie toutes les ressources de son intelligence à chercher sa compagne future, à lui préparer le bien-être matériel nécessaire. —

Il pense à son établissement social, il lutte avec ardeur dans les combats de la vie, et — c'est la femme, c'est l'union du mariage qui est à l'état latent le secret mobile de ses actions ;

— c'est l'espérance d'arriver au but qui soutient ses forces et maintient son courage. — Et plus tard, lorsqu'au terme de ses efforts, il a son assiette dans la vie, il lutte encore, et il lutte en mettant en œuvre son activité intellectuelle pour épargner aux rejetons qui le suivent les amertumes de la route. Il pense à l'avenir, il prépare l'héritage qu'il laissera. — Il accommode ainsi toutes les activités intellectuelles, toutes les forces sociales dont il peut disposer aux différentes phases du processus physiologique qui s'accomplit fatalement en lui ; et, sous les formes les plus diverses, dans les situations les plus dissemblables, il obéit toujours aux mêmes lois fatales de l'évo» lution qui le pressent et le métamorphosent insensiblement,

— depuis le moment où il a été candidat au mariage, jusqu'à celui où, après avoir été conjoint, père, il arrive à être grandpère, et à voir dans sa seconde génération qui s'élève les ramuscules secondaires des rameaux auxquels il sert de souche.

— Si bien que, quelle que soit la position de l'homme (j'entends de l'homme complet et régulièrement constitué) , à quelque degré de l'échelle sociale qu'on le considère, onesttoujom'S sûr de trouver au fond de ses actions apparentes ou cachées, comme cause jpremière de leurs mouvements, la recherche de la volupté physique, et, comme conséquence, la volupté psychique avec tous les sentiments auxquels elle donne naissance.

— C'est elle qui partout présente, partout active, dans tous les actes de sa vie, devient la stimulation naturelle de la verdeur de son esprit, des ressources de son imagination et de l'entrain qu'il met à supporter les luttes pour l'existence. — Elle déteint sur lui tout entière, l'anime incessamment, et suscite tellement bien le concours de toutes ses activités, que l'on peut dire sans crainte de se tromper, — qu'autant vaut sa virilité physique, autant vaut sa virilité morale.

3° Les incitations génitales jouent un rôle si considérable dans l'ensemble des opérations de la vie psycho-intellectuelle, que, lorsqu'elles viennent à être arrêtées dans leur développement, par suite de certaines mutilations qui les éteignent sur place, dans les régions où elles t:ont conçues, il en résulte un reten»

tissement très-notable sur les ail ares de l'esprit et la tournure du caractère.

Tout le monde sait combien les animaux soumis à la castration deviennent doux et faciles à conduire, combien leur impétuosité naturelle se modifie et les dispose à la domination de l'homme. — Chez l'homme, les mêmes pratiques amènent des effets de même ordre. Suivant Godard ^ la castration pratiquée sur l'adulte affaiblit singulièrement l'énergie morale comme le prouve le fait suivant rapporté par d'Bscayrac de Lauture. <£ J'ai vu, dit-il, six esclaves appartenant au kachef d'Abouharas dans le Kordofan, qu'à la suite d'un complot tramé contre la vie de leur maître, celui-ci avait fait émasculer. Tous étaient pubères au moment de cette mutilation, aucun d'eux ne mourut. Leur caractère changea entièrement et la soumission qu'ils montrent aujourd'hui diffère d'une façon remarquable de l'esprit de rébellion et de vengeance qui les animait précédemment. »

Godard ajoute encore 2, d'après Dionis, que les châtrés sont insociables, dissimulés, fourbes, et que l'on ne leur voit pratiquer aucune vertu humaine ; et d'après Benoît Mojou, que les eunuques sont la classe la plus vile de l'espèce humaine, lâches et fourbes parce qu'ils sont faibles, envieux et méchants parce qu'ils sont malheureux.

Enfin il a noté que, en dehors de toute mutilation, les individus affectés d'une absence congéniale des deux testicules, sont mous, peu énergiques, craintifs ; ils rougissent facilement, tout leur fait peur, et on ne parvient même à les examiner qu'à grand'peine.

1. Godard. Recherches tératologiques sur l'appareil séminul de Z'/iomme, page 68. — Paris, 1860.

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