CHAPITRE III
Le jugement est l'opération principale de l'activité cérébrale, eu vertu de laquelle la personnalité humaine, en présence d'une incitation du monde extérieur, soit d'ordre physique, soit d'ordre moral, exprime sa manière d'être.
Parmi les diverses opérations du cerveau en action, l'opération de juger est un processus régulier, physiologique, qui se développe suivant des lois fixes, des conditions organiques fatales, et qui, comme les différents phénomènes de l'activité musculaire (la progression du corps humain dans l'espace, par exemple), exprime la vie en exercice et la puissance nerveuse en période dynamique.
L'action de juger, en tant que processus physiologique accompli à l'aide des activités cérébrales en mouvement, se décompose donc en trois phases qui sont les suivantes :
1° Une phase d'incidence pendant laquelle l'incitation extérieure vient impressionner le sensorium et susciter la mise en activité de la personnalité consciente.
2° Une phase intermédiaire pendant laquelle la personnalité saisie, impressionnée, développe ses aptitudes latentes et réagit d'une façon spécifique.
3° Une phase de réflexion enfin, pendant laquelle le processus continuant son parcours dans la trame cérébrale, s'exporte au dehors en manifestations phonétiques ou manuscrites coordon-
nées. — C'est la personnalité humaine impressionnée qui sort à Textérieur, qui s'exhale tout entière, soit en langage articulé, soit en langage écrit.
1° C'est toujours une impression sensorielle récente ou passée qui est l'excitation naturelle d'une opération de jugement et qui commande l'action ; — le sensorium est ébranlé, la personnalité humaine devient partie prenante du phénomène ; elle est fortement sollicitée et réagit immédiatement. — Ce travail d'absorption de l'incitation sensorielle et de réaction consciente de la parLde la personnalité, implique donc une série d'opérations enchaînées qui se suivent et se complètent comme les phases diverses d'un simple processus somatique. — Il exige môme un certain temps appréciable pour s'effectuer dans la trame cérébi-ale et, suivant les individus, il est susceptible de s'opérer avec plus ou moins de facilité et de se perfectionner par l'exercice ainsi que Donders l'a démontré i.
C'est dans cette phase première de l'opération que réside tout le secret de sa rectitude ultérieure, car bien voir, bien juger sont synonymes, et pour arriver à se prononcer avec sûreté sur telle ou telle circonstance ambiante, on ne saurait s'entourer de trop de précautions nécessaires. ■
1. Donders, à l'aide d'instruments enregistreurs très-ingénieux, est arrivé à introduire une notation précise dans l'évolution de certains phénomènes de l'activité cérébrale. La méthode consiste à faire une impression sur une personne et à noter l'instant précis où la réponse arrive. Ainsi la personne qui fait l'expérience doit, aussitôt l'impression sentie, presser du doigt une détente qui met en mouvement un cylindre tournant. Le nombre de tours indique le temps écoulé, c'est-à-dire le temps nécessaire pour que le processus complet du jugement, l'imprégnation du sensorium, sa r>''atction exprimée, sortent au dehors. On connaît Ja durée fixe de la transmission volontaire puisqu'elle est toujours semblable, et on arrive ainsi à reconnaître qu'une sensation lumineuse est plus vite perçue qu'une sensation acoustique ou tactile. C'est ici une pensée simple qui est transmise.
Donders s'est encore appliqué à résoudre par les mêmes procédés le temps nécessaire pour résoudre un dilemme. Une personne est dans l'obscurité, une lueur doit éclater rouge ou verte et, s«iivant le cas, la main gauche ou la main droite donne le signal convenu. L'ensemble de ces opérations est plus complexe et demande beaucoup plus de temps, mais comme on y retrouve les éléments de la première expérience, il suffit d'en déduire la durée de celle-ci pour savoir le temps qu'a mis le cerveau à discerner que a lumière était rouge ou verte et que c'était telle main qui devait agir.
Donders. Archives néerlendaises, 1867, tome H : Instruments pour ÏA mesure du temps nécessaire pour les actes psychiques.
Rien n'est plus difficile en effet, que d'avoir une appréciation claire et nette des choses de la réalité. — Les physiciens, les chimistes ne nous montrent-ils pas dans l'exposition des soins minutieux qu'ils prennent, dans les précautions infinies dont ils s'entourent pour apprécier exactement les simples phénomènes physiques, — combien les causes d'erreur sont fréquentes, et combien l'observation est remplie de déceptions, puisqu'il arrive si souvent de voir deux observateurs en présence d'un même phénomène, physique, palpable, apparent, le décrire chacun à sa manière er- fournir des renseignements dissemblables ?
A plus forte raison comprend-on, lorsqu'il s'agit de l'interprétation de choses complexes, de jugements à porter sur l'histoire contemporaine ou passée, — sur les faits de la vie courante, dans lesquels toutes les passions humaines sont en jeu d'une façon apparente ou cachée, — sur les choses delà politique, combien alors la constatation du réel devient obscure, combien la notion du vrai devient difficile à discerner, et combien les jugements que nous arrivons à formuler, pèchent toujours plus ou moins dans un point de leur continuité, par le fait de l'intervention d'une participation plus ou moins vive de notre personnalité.
2" La seconde phase du processus est non moins délicate que la première, car alors, en présence des incitations du monde extérieur qui se révèlent avec un caractère de précision plus ou moins tranché, — c'est la personnalité humaine qui entre en scène avec toutes ses sensibilités en éveil, et qui réagit, ainsi qu'un réactif fidèle , quand les régions plus ou moins excitables de son intimité ont été plus ou moins sollicitées.
C'est la personnalité humaine qui sent, qui s'émeut, et qui parle dans uds jugements et, suivant qu'elle est inquiète, impressionnable, indifférente ou atone, — qui réagit à l'unisson, et réfléchit au dehors, en paroles et en actes, les ébranlements infinis qui couvent dans ses rephs. — C'est elle, véritable note sensible, qui devient vibrante à tout instant dans tous nos actes de Ja vie courante et qui, suivant les tonalités dont elle est animée, donne à nos jugements un caractère original, une sorte de goût de terroir qui exprime toujours (alors que notre amourpropre est en jeu et qu'il s'agit de notre propre personna-
lité), les phases diverses que traverse notre sensorium en émoi .
De là la difficulté des appréciations impartiales dans les questions d'ordre moral, de la part de juges intéressés, — de là ces séries de précautions minutieuses prises par les législateurs à tous les degrés, pour éloigner les intéressés des jurys et constituer ceux-ci par des individualités indépendantes et libres d'attaches. — De là cette observation pratique incessamment vérifiée par l'observation de chaque jour et qui nous montre combien les natures jeunes, ardentes, chez lesquelles les effervescences du sensorium ne sont pas encore émoussées, ne sont aptes à juger des choses et des hommes qu'avec la rapidité et l'entraînement de leur nature; et combien au contraire — lorsque la maturité est venue, et que le frottement des choses de la vie a refroidi les premières ardeurs de la sensibilité intime, l'opération du jugement s'exerce d'une façon plus éclairée. La contemplation froide du réel se fait avec plus de facilité, et permet à la personnalité humaine de s'écandre d'une façon plus calme et plus réfléchie.
C'est donc, dans cette phase intermédiaire de son évolution, alors qu'il entre en conflit avec la personnalité humaine, que le processus, destiné à se convertir enjugement, rencontre son moment critique, en raison même de l'émotivité variable du substratum qui le reçoit.
Une fois que le phénomène est produit , deux circonstances peuvent se présenter : ou bien le processus achève son évolution, et apparaît au dehors sous une formule verbale ou manuscrite qui le résume ; — ou bien il s'amortit sur place , demeure silencieux et, comme une force vive qui se transforme, va susciter dans les alentours, à travers les régions cérébrales qu'il traverse, des ébranlements de voisinage ; et alors, de nouveaux territoires de cellules intéressées deviennent parties prenantes et, en raison de leur activité automatique, s'associent aux incitations, aux idées qui sont en question. — C'est de cette sorte qu'un processus de jugement, suspendu dans son cours, devient localement l'origine d'un mouvement vibra^ toire qui rayonne à distance , et produit des ébranlements secondaires. — C'est en raison de ce rayonnement physiologique que des idées affines sont automatiquement suscitées, — que des aperçus nouveaux surgissent, des manières de voir
non soupçonnées de prime saut, se révèlent, et que — de ce travail intime de digestion sur place du processus en évolution, naît une série de considérations nouvelles qui donnent au jugement primitif un poids qu'il n'avait pas auparavant, et les compléments naturels de sa valeur réelle.
Le processus du jugement a donc pour caractéristique spéciale, à mesure qu'il s'avance, le privilège de s'étendre, de déterminer la réaction des éléments cérébraux ambiants, de fouiller, en quelque sorte, dans les réserves dupasse, d'associer des notions anciennes aux notions de la vie actuelle, de créer des jugements partiels locaux , établis à l'avance, résultats intimes de l'expérience individuelle, et — de nous permettre, à un moment donné, de juxtaposer, d'agglomérer ces jugements partiels, pour les agglutiner, sous forme de raisonnements, en un jugement d'ensemble, qui, comme une véritable synthèse, les résume tous.
Ainsi, par exemple, quand j'ausculte la poitrine d'un malade, que je constate l'existence d'un soufîle tubaire et que je dis que le malade a une pneumonie au deuxième degré, — j'émets un jugement qui a bien des ramifications dans mon esprit, et qui est constitué par une série bien nombreuse de matériaux divers. — A propos de ce bruit de soufQe perçu, qui a frappé mon oreille, je me représente ce que, dans des circonstances semblables, j'ai constaté préalablement. J'ai constaté par exemple que ce bruit de souflle répondait à une hypérémie du tissu pulmonaire, avec induration concomitante; — que ce souille appartenait bien à une induration du tissu et non pas à la présence d'un liquide épanché. — En môme temps, je constate avec mes yeux l'état général du malade ; je note son faciès , son habitus extérieur, l'état de sa langue... etc., et une nouvelle série de notions acquises par l'exercice des impressions optiques, est suscitée dans mon esprit et s'associe au processus déjà commencé par l'incitation auditive. — Je percute en outre, je tâte le pouls, je palpe, et voilà encore qu'à propos d'une nouvelle série d'impressions sensorielles qui entrent en jeu , d'autres régions du sensorium sont associév^s, mises en branle et devenues parties prenantes de l'opération d'ensemble qui s'accomplit. Les régions diverses de mon cerveau sont successivement sollicitées. Les notions anciennement acquises sont mises à contribution, elles se présentent d'elles-mêmes à propos de l'incitation incidente'
avec laquelle elles sont méthodiquement anastomosées comme souvenirs contemporains, et, decette façon, la personnalité, saisie à propos de l'impression primordiale, éclairée par l'ensemble des notions afiBnes qui surgissent automatiquement, se prononce avec un nombre suffisant de matériaux, et exprime la façon dont elle est impressionnée sous une forme verbale qui résume sa manière d'être — C'est ainsi qu'en prononçant le mot pneumonie au deuxième degré, je résume toute une série de notions anciennes, méthodiquement groupées et qui ont fait motu proprio leur apparition dans mon esprit.
Des prédispositions na.turelles. — Dans cette seconde phase du processus cérébral qui s'accomplit, la personnalité humaine est saisie, avons-nous dit, et associée d'une façon fatale à son évolution. Ici se place une particularité nouvelle qui tient une place considérable dans les phénomènes de la vie cérébrale ;. c'est la façon dont cette personnalité est mise en jeu et le mode particulier suivant lequel l'incitation sensorielle vient la saisir.
Nous avons insisté précédemment (p. 34) sur les rapports curieux qui existent entre les différentes provinces de la substance corticale et certains centres des couches optiques avec lesquels elles se trouvent plus particulièrement en connexion ; — nous avons ainsi montré que tel ou tel groupe d'impressions sensorielles était plus spécialement réparti dans telle ou telle région de l'écorce cérébrale ; nous avons en même temps fait ressortir, combien la richesse plus ou moins grande de telle ou telle de ces régions cérébrales en cellules nerveuses, — combien la verdeur et l'impressionnabilité de ces mêmes cellules, pouvaient par cela même entraîner certaines prédominances fonctionnelles, et devenir la cause naturelle de certaines dispositions et d'aptitudes spéciales de l'esprit.
En appliquant ces données à l'évolution du processus du jugement, on arrive à reconnaître que — si la personnalité humaine, au moment où elle devient partie prenante, trouve dans les régions incitatrices un plus grand nombre d'éléments nerveux que dans tel ou tel autro, — que si les éléments sont plus impressionnables, plus vivants, mieux coordonnés dans leur agencement intime, elle en sera par cela même plus fortement impressionnée et pourvue de moyens d'expression plus riches et phjs abondants.
C'est ainsi que servie par de meilleurs instruments, elle réagira d'une façon plus complète, fera ce que d'autres, moins richement dotées, ne pourront faire ; elle verra mieux, entendra mieux, dégustera mieux, odorera mieux, etc. — C'est en vertu de ces conditions d'organisation naturelle, que certaines individualités, au point de vue des opérations du jugement, se révéleront supérieures aux autres, en raison même de la supériorité de leur constitution cérébrale.
D'un autre côté, il est notoire encore que de même que tous les appareils sensoriels ne sont pas doués chez tous les individus des mêmes énergies, et que tel est merveilleusement doué pour la musique, tel autre pour le dessin, tel autre pour la peinture, etc., de même, — en raison de cette prééminence de certaines impressions dans le sensorium qui constitue en quelque sorte le tempérament cérébral de l'individu, il résultera que dans l'ensemble des facultés mentales, telle région cérébrale qui sera le mieux pourvue — sera la région privilégiée dans laquelle les opérations du jugement seront le mieux et le plus rapidement accomplies. — De là naîtront des jugements partiels, des compétences partielles aussi, plus exercées à juger pertinemment sur tel ou tel objet particulier. — De là, suivant les individualités, ces contrastes si frappants dont nous voyons tant d'exemples quotidiens, en vertu desquels nous rencontrons des personnes qui jugent sainement sur tel ou tel sujet qu'elles connaissent à fond, sur lequel elles ont fait des études favorites, et qui sont complètement inhabiles à juger régulièrement sur une question usuelle de la vie courante. — L'esprit humain, limité dans ses ressources, et tributaire des éléments nerveux aux dépens desquels il se manifeste, n'est donc susceptible que d'efforts isolés et restreints, et c'est ainsi que dans la variété infinie de ses manifestations, nous voyons combien l'homme est obligé de diviser ses forces vives, de les concentrer sur un point pour les faire agir avec régularité, et combien, en un mot, le jugement est l'opération difficile par excellence, — judicium difficile i.
j . Il est curieux de constater combien, dans les cadres pathologiques, on rencontre d'individus conservant partiellement l'aptitude à juger de certaines choses. On voit en effet des aliénés pouvoir tenir une conversation suivie pourvu qu'on ne touche pas les points qui mettent leur personnalité en jeu. — Vient-on incidemment a toucher la corde sensible, la dissonnance éclate subitement, et la conception délirante se fait jour. — Il en est d'autres