‹ Le cerveau et ses fonctionsChapitre 84 sur 132 · LE JUGEMENT. — LE SENS COMMUN · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT. — LE SENS COMMUN

adressés qu'à une région de l'être vivant, à la sphère intellectuelle, sans s'adresser aux régions émotives et sans susciter les moindres passions. — Ce sont là des jugements palpables, tangibles, vérifiables et qui , s'adressant à tous , vrais pour le présent, vrais pour l'avenir, présentent ces caractères généraux propres aux grandes vérités, la pérennité et l'universalité.

S'il est ordinairement possible d'apprécier la régularité d'un processus du jugement dans la sphère des phénomènes purement intellectuels par la vérification médiate ou immédiate, com.bien cette appréciation devient-elle difficile par contre, alors qu'il s'agit de juger une question qui appartient à l'ordre des phénomènes moraux !

C'est ici que tout se complique et que tout s'assombrit, car le critérium de la vérification, l'expérience, que nous avions précédemment, vient à faire défaut. — Il n'y a pas de mètre étalon pour apprécier les choses d'ordre moral, et d'un autre côté la plupart du temps, — cet incident, ce fait, cet écrit particulier qu'il s'agit d'apprécier, par cela même qu'il représente une émanation directe de la personnalité d'autrui, que c'est son opinion intime qui s'est révélée au dehors, emprunte aux régions émotives d'où il dérive une coloration spécifique ; sa personnalité intime est plus ou moins directement enjeu avec ses émotions, avec ses passions.

Et d'un autre côté, nous-mêmes qui sommes amenés à juger cet incident, cet écrit, ces paroles, nous sommes pareillement sollicités à notre insu par des sympathies ou des antipathies latentes qui nous font voir la chose et nous la font juger sous des couleurs qui ne sont pas toujours celles de la réalité.

On voit donc de quels éléments multiples se compose l'action de juger un phénomène d'ordre moral, et combien de facteurs imprévus, variables à tout instant, suivant l'état de notre sensibilité intime, viennent se jeter à la traverse et nous éloigner du but à atteindre.

Aussi, dans ce domaine spécial où la sensibilité morale seule domine, peut-on dire que les moyens expérimentaux d'appréciation font complètement défaut. — Ce sont alors des moyens tout nouveaux auxquels nous avons recours, des considérations d'ordre moral qui servent de commune mesure, et qui, appliquées à l'appréciation de phénomènes de même nature,

sont par cela même aptes à nous rapprocher de la solution du problème et à porter un jugement approprié à sa nature.

S'il est vrai, en effet, que dans la pratique des hommes et des choses usuelles de la vie courante il n'y a rien qui diffère tant d'un homme qu'un autre homme (puisque nous portons tous en nous le poids d'influences héréditaires, de race et d'éducation accumulées de longue date, et que les nuances de la sensibilité de chacun de nous sont aussi différentes que les détails de notre personne), — néanmoins, dans cet ensemble de données qui constituent les éléments de la vie morale des hommes, il y a un fonds commun de vérités mères qui forme comme une série d'axiomes moraux, et un véritable patrimoine propre à toute l'humanité sentante. — En tout temps, en tout lieu en effet il a toujours été beau de servir son pays, de se dévouer pour ses semblables, d'honorer ses parents, d'élever sa famille et, sous une formule abrégée de morale universelle, de faire ou de ne pas faire à autrui ce que nous voudrions qu'on nous fît ou qu'on ne nous fît pas à nous-mêmes, etc. — Dans un cercle d'idées plus restreint, ne savons-nous pas que, dans des réunions d'hommes agglomérés en sociétés isolées, indépendantes, ennemies môme, il y a un fonds commun d'idées et de sentiments. — Chez les militaires, sous quelque drapeau qu'ils servent, les notes du sentiment de l'honneur militaire sont partout les mêmes. — L'esprit de corps que l'on voit se développer dans certaines associations, n'est autre que la résultante d'une réunion d'idées, de sentiments communs, partagés partons les individus vivant en société et réunis par les liens d'une vaste confraternité.

En tout temps, en tout lieu, donc, cette collection d'idées et de sentiments communs, qui sert de base aux phénomènes de l'ordre moral, a été pour l'humanité comme une sorte de ligne directrice, comme unméridien magnétique de commune sympathie, sur lequel elle a inconsciemment orienté sa conduite ; et cela est si vrai, — ce fonds commun de sensibilité morale est tellement inhérent à notre sensibilité intime, à notre personnalité, il est tellement vivant en nous et constitué organiquement que, partout où nous voyons un de nos semblables, nous jugeons à priori qu'il doit vibrer suivant les mêmes tonalités, s'ébranler en présence des mêmes impressions; — en un mot, nous croyons à l'existence de cette sensibilité morale chez

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