LE JUGEMENT. — SES PERTURBATIONS
propres des éléments cérébraux mis en jeu, en vertu d'anciennes habitudes acquises, se déroule de lui-même aussi logiquement, aussi fatalement que s'il était une émanation sincère du monde réel ; — et cela, à la grande stupéfaction des personnes qui ne sont pas initiées à la connaissance des maladies mentales, qui ne peuvent s'habituer à admettre qu'un raisonnement faux peut être parfaitement enchaîné et déduit, et que la logique n'implique ni la justesse ni la précision d'un jugement quelconque.
Que l'incitation protopathique, donc, soit régulièrement ou irrégulièrement engendrée, tout se passe dans le cerveau d'une façon en quelque sorte inconsciente et automatique, par la vertu propre des appareils traversés par le. processus en évolution, — comme s'il s'agissait d'une simple opération réflexe, se développant à travers le réseau gris de la moelle, — comme s'il s'agissait d'un corps étranger, d'une substance toxique introduite fortuitement dans l'estomac et opérant fatalement son parcours à travers les régions successives du canal intestinal.
On comprend donc ainsi — comment la troisième phase du processus, qui n'est que l'expression ultime de la période du début et l'extériorisation de la personnalité humaine qui marque son émotivité propre, traduit, d'une façon concordante, les différents vices d'organisation qui ont accompagné les premiers moments de sa genèse.
Cherchez en effet l'enchaînement des idées, des raisonnements, chez la plupart des aliénés raisonnants , chez ceux qui, avec une logique entraînante, expriment en termes corrects, et souvent d'une façon saisissante et convaincue, toutes leurs émotions et toutes leurs conceptions extravagantes; suivez avec soin la suite naturelle de leurs divagations, et vous reconnaîtrez toujours — que l'origine première de leurs raisonnements , de leurs récriminations , de leurs idées de persécution qu'ils dirigent contre ceux qui les entourent, contre leur famille, contre la société en général ou contre des personnes non définies, — ont toujours pour point de départ primitif, un trouble initial survenu dans le mode de perception sensorielle et dans la phase du début du processus d'un jugement.
C'est toujours une illusion sensorielle, une hallucination, qui est au début de l'acte morbide et qui en dirige la pente fatale.
Ainsi, tantôt c'est un malade atteint de manie raisonnante, énergique, intelligent, qui se plaint avec amertume des linges maculés qu'on lui présente. Il attaque avec véhémence les personnes attachées à son service, et se plaint des mauvais procédés dont il vient d'être victime, et en même temps, il présente les linges incriminés ; on les examine et on reconnaît qu'ils sont irréprochables. — L'illusion sensorielle, comme cause de jugement extravagant, avait été ici surprise par nous au moment de sa genèse ; le malade avait cru voir une tache là où il n'y en avait pas ; ses sens l'avaient mal servi ; de là une série de divagations sans cesse renouvelées du même esprit mal servi par ses sens, et revenant en vertu du môme mécanisme.
Tantôt c'en est un autre qui, troublé encore dans les régions périphériques de son système nerveux par un état spécial de la sensibilité gustative, conclut que les substances alimentaires qu'on lui donne sont défectueuses , qu'on jette des poudres dans les aliments, qu'on veut l'empoisonner et que c'est telle ou telle personne qui est coupable. — Un autre s'exclame, se récrie, dit qu'on ne lui donne pas son dîner alors qu'il sort de table : on l'examine, et on s'aperçoit qu'il a une aneslhésie transitoire de la muqueuse pharyngée.
Une blanchisseuse, dont l'aliénation est rapportée par Charbeyron, à la suite de douleurs rhumatismales avait quitté sa profession pour se livrer à la couture : elle veillait tard, travaillait la nuit et fut prise d'ophthalmie. Comme elle continuait à coudre, elle voyait à la fois quatre mains, quatre aiguilles, quatre coutures. (Il y avait à ce moment diplopie double) . Elle se rendit bien compte dans les premiers temps de ce phénomène ; mais, au bout de quelques jours, à la suite de faiblesses et d'anxiétés morales prolongées, elle s'imagina qu'elle faisait réellement quatre coutures à la fois et que Dieu, touché de son infortune, faisait un miracle en sa faveur *< Comme on le voit encore ici, c'est un trouble primordial survenu dans la première période du processus (illusion sensorielle, diplopie) qui détermine à la suite la divagation et l'écart du jugement porté.
Dans d'autres circonstances, ce sont de véritables phéno-
1. Voir les cas analogues cités par Parchappe. Annales médico-psycho. Année 18G1. P. 27i.