CHAPITRE IV
Après avoir ainsi passé en revue la structure de la substance corticale et la direction des fibres blanches qui en émergent, il convient d'abordei* l'étude de la couche optique et des corps striés, au sein desquels ces mêmes fibres blanches viennent se perdre, et qui sont en quelque sorte les pivots naturels autour desquels gravitent tous les éléments du système.
La masse de substance grise centrale que l'on désigne habituellement sous le nom de couche optique et dont la structure anatomique, les rapports généraux, étaient à peine connus jusque dans ces derniers temps, représente un ovoïde de coloration rougeâtre , occupant , ainsi qu'on peut le vérifier le compas à la main, le milieu même du cerveau. Elle est en quelque sorte le centre d'attraction de toutes ces fibres dont elle commande ainsi le groupement et la direction.
Elle est constituée : 1° par une série de petits noyaux isolés de substance grise situés en file les uns à la suite des autres dans une direction antéro-postérieure ;
2° Par deux bandelettes de substance grisâtre tapissant les faces internes du troisième ventricule, et se trouvant en continuité de tissu avec les réseaux de la substance grise de la moelle épinière qui remontent ainsi jusque dans l'intérieur du cerveau.
• 1° Les noyaux isolés sont au nombre de quatre. La plupart
d'entre eux ont été déjà décrits par les anatomistes et par Arnold en particulier t, sauf le noyau médian dont mes recherches personnelles ont révélé l'existence. Ils sont disposés, ainsi que nous l'avons dit, suivant une direction antéro-postérieurc, et forment à la surface de la couche optique des tubérosités successives qui lui donnent l'apparence multilohulaire d'un ganglion congloméré. (Voir 7, 8, 9, 10, figures 5 et 6.)
Le noyau antérieur est le plus en saillie; il présente un trèsgrand développement chez les espèces animales dont les nerfs olfactifs sont très-accentués (corpus album suhrotundum dcE auteurs) .
Immédiatement en arrière vient un second noyaa, le noyau moyen, qui, chez l'homme, est relativement le plus apparent et le plus développé. Dans les espèces animales chez lesquelles les nerfs optiques sont rudimentaires, la taupe en particulier, ce noyau est au contraire très-peu apparent.
En arrière du précédent, et au centre môme de la couche optique, on rencontre un troisième noyau, du volume d'un gros pois, d'aspect blanchâtre, qu'en raison de sa situation topographique j 'ai proposé de dénommer centre médian.
Enfin tout à fait en arrière, au voisinage des tubercules quadrijumeaux supérieurs, on trouve un autre noyau dont les contours sont en général vaguement définis et qui constitue le centre postérieur -.
Sur une série de coupes soit verticales soit horizontales, on peut s'assurer que ces petits noyaux forment des circonscriptions très-nettement isolées de substance grise constituée par ■des plexus de cellules anastomosées, et — qu'ils sont, à proprement parler, de véritables petits centres indépendants régulièrement juxtaposés, et communiquant isolément avec des groupes spéciaux de fibres nerveuses afférentes.
Au point de vue physiologique, quelle est maintenant leur véritable signification ?
Jusque dans ces dernières années, le rôle de cet amas de substance grise qui constitue la couche optique a été pour les auteurs un problème insoluble ; c'était comme une teire
1. Voyez Tabulx anatomicœ, — Arnold, Icônes cerebri et medullse spinalis. Turici, 1858.
2. Voy. Iconographie photographique des centres nerveux, planches 2, 4, 5, 7, 8, 26, 28, 28.
inconnue dont l'anatomie avait à peine précisé la situation. Aussi comprend-on comment, a fortiori, la signification de chacun de ses noyaux isolés était loin de pouvoir être précisée.
C'est en appliquant à l'étude des connexions de chacun de ces petits centres isolés avec les expansions nerveuses périphériques qui viennent s'y distribuer, et, en confrontant ces données nouvelles avec les faits que m'avaient révélés l'anatomie comparée et l'anatomie pathologique, que j'ai été amené à les considérer, comme autant de petits foyers de concentration isolés et indépendants pour les différentes catégories d'impressions sensorielles qui viennent se répartir dans leur substance^.
Ainsi, prenons le centre antérieur par exemple (fig. 6) : que voyons-nous au point de vue de ses connexions ? — Qu'il est relié directement à l'aide d'une série de fibrilles curvilignes décrites par les auteurs sous le nom de tœnia semicirculaire , à un amas de substance grise spécial situé à la base du cerveau et recevant lui-môme directement la racine externe du nerf olfactif. L'examen direct, anatomique, montre donc des rapports intimes entre ce centre antérieur et les appareils olfactifs périphériques. (20, fig. 6.)
D'an autre côté, comme confirmation, dans les espèces animales dont les appareils olfactifs sont très-développés, ce noyau lui-même est proportionnellement très-accusé.
L'analogie nous a donc conduit à admettre que ce noyau était en connexion directe avec les impressions olfactives, et qu'il était par cela môme le point de concentration vers lequel elles convergeaient avant d'être irradiées vers la périphérie corticale,
Ce simple aperçu purement anatomique a été, pour nous, en quelque sorte un trait de lumière, et le véritable fil conducteur qui nous a permis d'émettre notre théorie sur le rôle physiologique de la couche optique, en appliquant à l'interprétaldon physiologique des autres noyaux, les données indiscutables que nous venions d'établir pour le centre antérieur; car il était évident que ce qui était vrai pour l'un devait l'être aussi pour tous les autres centres congénères.
C'est ainsi qu'en appliquant successivement les mômes pro-
1. Voy. Luys, Recherches anatomiques, physiologiques et pathologiques sur les centres nerveux, 1865.
cédés d'investigation nous sommes arrivé à reconnaître i :
Que le centre moyen, si manifestement en continuité de tissu avec les racines grises des nerfs optiques, était destiné à la condensation des impressions visuelles (fig. 6-13-14); que les noyaux médians étaient en rapport avec la condensation des impressions sensitives (8-9) fig. 6, et les postérieurs aveo celle des impressions auditives (3-4) fig. 6, — et qu'ainsi dans leur ordre de classification centrale, les impressions sensorielles isolées trouvaient des lieux d'étape indépendants, groupés suivant un même alignement, et dans un ordre corrélativement semblable à celui qui préside à leur mode de distribution dans les régions périphériques du système.
N'est-il pas, en effet, curieux de constater sur une tête humaine, examinée de profil, que ce sont les voies olfactives, le nez, qui sont tout d'abord sur le plan le plus antérieur, puis que ce sont les voies visuelles qui viennent en seconde ligne, l'œil; les voies sensitives en troisième ligne, et qu'enfin les voies auditives, l'oreille, occupent le piaule plus postérieur ? et que, dans leur mode de répartition dans les noyaux centraux de la masse cérébrale, ces mêmes impressions se trouvent groupées dans des noyaux isolés, indépendants, occupant, les uns par rapport aux autres, un ordre taxonomique qui n'est en quelque sorte que la répétition de leur mode d'émergence dans les régions périphériques? (20-13-8-3, fig. 6.)
Ces données, qui ont jeté un jour tout nouveau sur le rôle anatomique et physiologique des couches optiques, ont trouvé leur confirmation, d'une part — dans les expériences de la physiologie et, d'autre part, — dans l'examen des symptômes cliniques qui sont, en ces sortes de choses, le critérium irréfragable de toute doctrine vraiment scientifique.
Ainsi le docteur Edouard Fournie, dans une série d'expériences faites sur les a.nimaux vivants à l'aide d'injections de substances irritantes dans différents départements de la couche optique, est arrivé à anéantir telle ou telle catégorie d'impressions sensorielles, suivant que la dilacération traumatique
1. Nous ferons remarquer, à propos des impressions acoustiques, qu'au moment où les nerfs acoustiques viennent s'imp.anter sur l'axe spinal, ces mêmes nerfs occupent les régions précisément les plus postérieures de l'axe spinal, et qu'ils sont situés en arrière des faisceaux de fibres sensitives.
avait atteint tel ou tel noyau de la couche optique : c'est ainsi qu'il a pu anéantir successivement la vision, la sensibilité, l'olfaction, etc.i.
D'autre part, des faits cliniques bien observés, signalés déjà par les auteurs et par conséquent bien antérieurs à nos recherches personnelles, nous ont montré que tantôt les impressions sensorielles pouvaient être en totalité et successivement détruites lorsque les deux couches optiques étaient simultanément envahies, et que — tantôt des catégories isolées d'impres- • sions sensorielles pouvaient être troublées par suite d*une lésion locale de leur tissu.
Il existe en effet une observation typique faite par Hunter, dont lui-même nous a légué un dessin et qui confirme d'une façon bien manifeste ce que nous venons d'avancer :
Dans cette observation, il rapporte la curieuse histoire d'une jeune femme qui, dans l'espace de trois ans, perdit successivement l'odorat, la vue, l'audition, ]a sensibilité, et qui s'éteignit peu à peu, demeurant étrangère à toutes les impressions extérieures. Lorsqu'on fit l'autopsie de son cerveau, on constata que les couches optiques de chaque hémisphère, et les couches optiques seules (ainsi qu'on peut le voir sur le dessin original) ^, étaient envahies par un fongus hématode qui en avait progressivement détruit la substance.
Dans d'autres circonstances, lorsque des lésions circonscrites ont frappé tout particulièrement dans des noyaux isolés, on a noté l'abolition de telle ou telle catégorie d'impressions sensorielles. Ainsi dans trois observations que je dois à l'obligeance du docteur Auguste Voisin, et dans lesquelles on avait constaté l'abolition de l'odorat d'un côté, on a pareillement noté des dégénérescences concordantes des centres antérieurs.
Dans un cas rapporté par Serres, il s'agit d'un homme qui avait subitement perdu la vue des deux yeux; on trouva à l'autopsie un foyer hémorrhagique occupant la couche optique au niveau de la commissure grise , c'est-à-dire au niveau des centres moyens.
Dans deux cas d'observations personnelles encore inédits,
1. Recherches expérimentales sur le fonctionnement du cerveau, par E.-U. Fournip. — Paris, 1873, p. 83.
2. Medico-chir. Transactions. — Londres, 1825, tome XIII, 2^ partie, page 88.
nous avons noté une perte de la sensibilité d'un côté du corp» coïncidant avec une destruction isolée du centre médian du côté opposé.
Enûn, j'ai constaté déjà deux fois, sur deux cerveaus de sourds-muets , dans un cas , une lésion des régions postérieures, dans un autre cas une dégénérescence amyloïde des mêmes régions (centres postérieurs) i. Nous sommes donc autorisé à dire, en nous servant comme preuve à l'appui de notre théorie des données fournies par l'anatomie normale, par la physiologie expérimentale et l'anatomie pathologique, — que les noyaux isolés des couches optiques sont bien des départements indépendants pour chaque catégorie d'impressions sensorielles, et que la destruction de chacun d'eux peut amener la disparition ou l'altération de la fonction à laquelle chacun d'eux est spécialement dévolu 2.
2" La Région de substance grise centrale qui tapisse, avonsnous dit, les parois internes des couches optiques représente une élongation dans le cerveau de la substance grise centrale de la moelle épinière.
Elle s'offre à la vue sous l'apparence de deux tractus de substance grisâtre cendrée qui forment çà et là des intumescences qui sont elles-mêmes en rapport, comme masse, avec l'arrivée des fibres nerveuses qui vont s'y implanter : — telles sont les intumescences grises de la cloison pour les raeines olfactives internes ; — celles du tuber cinereum pour les fibres optiques; — les tubercules mamillaires et la glande pinéale pour les fibres connectives émanées des centres antérieurs .
Elle reçoit pareillement un certain contingent de fibrilles
giiscs ascendantes qui représentent vraisemblablement les fibres
centripètes spinales qui vont se distribuer dans ces réseaux ^.
La substance grise centrale est constituée par un réticulum
de cellules anastomosées formant un plexus continu.
Comme, d'un autre côté, on peut constater que les fibres
i. Voii Annales des maladies de l'oreille et du larynx, 1875. -~ Contriôuttons a l'étude des lésions intra-cèrébrales de la surdi-mutité. Luys,
2. Voyez connme détails complémentaires au sujet des symptômes déterminés par les diverses lésions des couches optiques, les faits consignés dans iioa Recherches sur l'anatomie, la physiologie et la pathologie du système nerveux, p. 535 et suiv.