CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
I. — Vieillesse et sénilité. — Sénilité tardive et sénilité précoce. Sénilité générale et sénilité locale
Le mot (( sénilité » n'est pas, comme on le croit trop généralement, le synonyme du mot «vieillesse». La vieillesse est le dernier âge de la vie, la sénilité est l'affaiblissement physique et moral que l'on observe dans la vieillesse et que, pour cette raison, les dictionnaires déclarent « produit par la vieillesse ». La vieillesse est simplement fonction du temps, la sénilité est îonc lion d'une altération pathologique des tissus, et c'est avec raison que les termes (( sénile » et <( sénilité » ont été exclusivement considérés jusqu'au milieu du XIX'' siècle comme des termes de médecine. C'est h la sénilité seule qu'est applicable la définition donnée par Liltré à la vieillesse : « période de la vie humaine, dont on fixe le commencement à la soixantième année, mais qui peul être plus ou moins retardée ou avancée, suivant la constitution individuelle, le genre de vie et une foule d'autres circonstances ».
Cette seule citation, empruntée à la fois au « Dictionnaire de la langue française » et au <( Dictionnaire de médecine » de l'auteur, philosophe et médecin, classique par excellence, justifie amplement ce préambule; à la sénilité on ne peut fixer d'âge de début, même approximativement ; à la vieillesse on peut fixer un début, ce début étant essentiellement, par délinition, conventionnel : on admet ordinairement que la vieillesse commence à 60 ans.
C'est à faire cette même distinction entre deux termes voisins, mais nullement synonymes, que s'est efforcé Létienne au début de sa toute récente série d'articles sur la sénilité (1).
(i) Létienne. — Presse médic. 1905, n»» 9, 18, 3i, 34, etc.
Cette dislinction nous paraît pariiculièreuienl importante à établir à la fin d'une année où, chargé de la rédaction d'un rapport sur le cerveau sénile, nous avons entendu mainte voix autorisée affirmer que l'étude du cerveau sénile était l'étude du cerveau du vieillard sans lésion.
A notre sens, c'est- tout l'opposé qui est la vérité. Dans l'étude du Cerveau sénile, il îaut certainement faire une faible place aux lésions qui se produisent chez le vieillard, mais qui auraient tout aussi bien pu se produire à toute autre période de l'existence; encore convient-il de signaler les quelques caractères que l'âge et surtout les altérations antérieures du cerveau, exclusives à la vieillesse, auront pu imprimer à la lésion nouvelle, banale, et cl ses manifestations cliniques. Mais ce qui doit surtout être indiqué, ce sont les multiples altérations, soit diffuses, disséminées, soit plus ou moins localisées, qui apparaissent avec une fréquence d'autant plus grande que l'on s'adresse à des séries d'individus plus âgés. Ces altérations peuvent être fort minimes à l'examen histologique, elles peuvent ne s'être révélées par aucun symptôme clinique net, mais d'une façon générale on peut dire quil ny a pas de cerveau sénile sans lésion.
Cette définition du cerveau sénile étant donnée, deux questions se posent immédiatement : 1° Y a-t-il des cerveaux de vieillards qui ne soient pas des cerveaux séniles ? 2° Y a-t-il des cerveaux séniles qui ne soient pas des cerveaux de vieillards ?
Pour répondre à ces deux questions, on comprend qu'il soit indispensable d'exposer d'abord quelles sont les lésions des cerveaux séniles et quelles sont les causes de ces lésions : ce sera l'un des buts du présent travail.
Dès maintenant cependant, nous pouvons dire que la plupart des auteurs admettent que toujours, à un certain âge, il existe des modilications difluses dans la structure du cerveau, et que ces altérations sont, à un degré plus ou moins atténué, les mêmes qui, dans certains cas, produisent les lésions séniles en loyers les plus nettement caractérisées et anatomiquement et cliniquement.
L'intégrité fonctionnelle survit pendant un temps plus ou moins considérable à l'intégrité anatomique ; un cerveau est déjà ana-
tomiqùement sénile, quand il ne l'esf pas encore cliniquement. Aussi, il n'est guère possible de distinguer chez les vieillards les limites qui séparent l'état physiologique de l'état pathologique ; ces deux états paraissent, comme le remarquart Gharcot, se confondre par des transitions insensibles (1).
Mais il semble que toujours, forcément, en avançant en âge, le cerveau du vieillard qui a conservé les plus belles apparences possibles de la vigueur physique et mentale devient un cerveau sénile. L'âge seul diffère, et il diffère beaucoup suivant les sujets, mais on ne risque guère de se tromper en fixant à 75 ou 80 ans la période au-delà de laquelle, dans les cas les plus favorables, un individu est forcément entré dans la sénilité au moins anatomique.
Cette considération seuje justifie jusqu'à un certain point la confusion qui a été jusqu'ici courante entre la vieillesse et la sénilité ; mais la clinique n'est pas d'accord sur ce point avec l'anatomie, sans doute parce qu'elle comporte moins de délicatesse, et les exemples fameux abondent qui montrent que, tant par leurs qualités physiques que psychiques, les vieillards ne sont pas toujours des séniles. «Senectus ipsa morbus», avait dit Cicéron ; la formule est toujours vraie si on donne au mot senectus le sens de (c sénilité », elle l'est le plus souvent quand on le traduit par (( vieillesse ». Dans l'étude neurologique comme dans l'étude psychiatrique que nous tenterons d'esquisser, nous aurons l'occasion de revenir sur cette remarque.
Si la sénilité peut être retardée, elle peut surtout être avancée ; et s'il peut être encore douteux qu'un homme très avancé en âge puisse ne pas être un sénile, il n'est guère douteux qu'un sénile puisse ne pas être encore un vieillard, c'est-à-dire n'avoir pas atteint un âge conventionnellement fixé, celui de 60 ans par exemple. Les lésions de la sénilité ne sont nullement proportionnées à l'âge, et cela est vrai pour le cerveau comme pour tous les organes ; l'explication en sera aisée quand, après avoir étudié les lésions de la sénilité, nous verrons que la plupart peuvent reconnaître une toute autre cause que les progrès de l'âge, et qu'il est même douteux que, pour beaucoup d'entre elles, l'âge joue même un rôle quelconque.
(i) Charcot. — Leçons sur les mal. des vieillards, p. 7.
La sénililc cérébrale n'est donc pas directement proportionnée à l'âge du sujet ; elle n'est pas non plus lorcément proportionnée à la sénilité des autres organes. La sénilité peut être générale, tous les organes peuvent déchoir en même temps, toutes les fonctions de l'organisme peuvent décliner à la fois; c'est l'exception ; c'est le cas ordinaire des sénilités très tardives, mais forcément très rapides. Encore dans ces cas quelque organe souîfret-il presque toujours avec quelque prédilection ; et cela se conçoit quand on constate anatomiquement que toujours, chez ces mêmes individus, les diverses parties d'un même organe présentent des altérations très différentes, à la fois et de degré et de nature.
Le plus souvent la sénilité frappe tout spécialement, de façon plus précoce et plus intense, un organe ou un appareil; « les lésions de la sénilité peuvent se produire tantôt sur le cœur, tantôt sur les reins, tantôt sur le cerveau ou la moelle » (Démange). Assurément cette systématisation ne peut êire que momentanée, car toutes les parties de l'organisme humain sont solidaires les unes des autres. Mais, alors que chez l'adulte la réaction d'un organe altéré sur tous les autres se produirait presque fatalement à très bref délai et s'extérioriserait par un appareil symptomatique bruyant et complexe, chez le vieillard il n'en est pas de même. Tous les auteurs qui se sont occupés de la pathologie sénile ont remarqué combien peu, en vertu sans doute du ralentissement de tous les échanges, les lésions d'un organe paraissent retentir sur les organes voisins. « A un âge avancé, disait Grisolle (1), les organes semblent vivre et souffrir isolément, leur sphère d'activité paraît plus restreinte ; les lésions les plus graves peuvent coïncider avec un petit nombre de symptômes légers, presque insignifiants ». C'est la même idée qu'exprimait plus tard Charcot en disant i2) : ^ A cette époque de la vie, les organes semblent rester en quelque sorte indépendants les uns des autres; ils souffrent isolément, et les diverses lésions dont ils peuvent devenir le siège ne retentissent guère sur l'ensemble de l'économie. Aussi les désordres les plus graves se traduisent-ils par des
(1) Grisolle. — Traité de la pneumonie, p. 425.
(2) Charcot. — Leç. sur les maladies des vieillards, 1889, p. i5.
symptômes peu accenlués : ils peuvent même passer inaperçus, et c'est dans l'âge sénile qu'on observe le plus grand nombre de maladies latentes ». Dans la vieillesse plus qu'à tout autre âge, on comprend que toute lésion d'un organe, lésion sénile ou non, puisse ne retentir que faiblement sur les autres organes.
Les causes de la sénilité sont cependant assez générales pour que, si ce n'est pas la lésion de l'organe primitivement atteint qui retentisse sur les autres, ce soit du moins la sénilité même qui à un moment donné altère à la fois plusieurs organes. Mais ces organes peuvent être frappés à un degré excessivement variable, et les lésions de l'un d'eux peuvent être et rester assez nettement prédominantes pour régir seule l'évolution de l'affection sénile et pour déterminer, seules ou associées aux causes ordinaires des altérations séniles, la déchéance finale, lente et progressive, rapide ou brusque. « Tel devient sénile surtout par le cœur et les arlères, disait Démange (l), tel autre par l'encéphale ou la moelle » ; on pourrait ajouter : <( Tel sénile doit mourir par le cœur, tel autre par les reins, tel autre par le cerveau ». Les prédispositions antérieures et les aptitudes individuelles jouent le plus grand rôle dans cette localisalion. Ainsi se trouve justifiée l'étude des sénilités locales, que semblait pressentir Bichat quand il écrivait (2) : « L'homme qui s'éteint à la fin d'une longue carrière, meurt en détail ; ses fonctions extérieures finissent les unes après les autres ».
Ce n'est donc pas par un simple désir excessif de subdivision que l'on a pu décrire isolément le cœur sénile, le rein sénile, le foie sénile, et que nous pouvons entreprendre aujourd'hui une tentative de description d'ensemble du « cerveau sénile ». L'étude des lésions générales de la sénilité rendra d'ailleurs compte de la possibilité de cette dissociation.
(1) Démange. — Etude clinique et anatomo-pathologique sur la vieillesse,
(2) Bichat. — Recherches sur la vie et la mort.