‹ Le chambard socialisteChapitre 149 sur 412 · HI · texte numérisé non relu

HI

Jean à Jacques

Un nouveau mois depuis qne j’ai lu la lettre. Tu disais vrai, mon épreuve ne pouvait suffire. J’en ai fait une autre. A toi de juger si celle-là est sérieuse.

Cette fois, je suis sorti on prolétaire complet, sans un centime, décidé à vivre pendant un mois de mon « travail ».

Mais quel travail? Diabolique incertitude !

Ecrirai-je des bandes d’adresse ï Ma calligraphie est déplorable. Mo mettrai-je marchand dos « quatre-saisons » ? Il faut avant tout une première mise de « fonds ». Fabricant de romans sensationnels à l’usage des profanes ? Il faut écrire la marchandise et la vendre. Distributeur d’imprimés ? 11 me fallait trouver un patron, — sans compter l’autorisation. Déménageur ? Je risquerais trop lu cass,.. Professeur pour enseigner Dhisioih officielle saucto-monarchico-ploutocratiqtie ? Triste! D’ailleurs, il s’agit de conquérir la place.

Cependant, pensai-je, il m’importe de vivre. Voyons ! je peux être placier en librairie, porteur de journaux, figurant, choriste ? Je joue aussi nn pou de violon, comme Sosthène, des Snltipbanques ? En avant !

Je commençai immédiatement mes « démarches » avec l’estomac vide et le vif désir de le remplir.

N'attends pas le journal détaillé de mes .supplices, les litanies pendant trente jours, des angoisses d’un miséreux : ce récit déborderait mon cadre fixé.

J’ai langui dans de liidoux galetas, dans la vermine grouillante, avec l’horizon d’un osier en ruine encerclant le trou empuanté où les chiffonniers déposent leur brau. J’ai pratiqué les asiles de nuit ; jo connais l’enfouissement dans les carrières, dans les sinistres dessous des ponts; j’ai saigné de tous los clous martolés dans les proies au chômage.

Le premier jour, je sollicitai l’emploi de choriste à l’Opéra, et, dans d’autres théâtres, de figurant. Réponse naturellement stéréotypée : cadres pleins ! D’ailleurs, libre à moi d’cxercor ce droit de l'homme de me faire inscrire sur la liste des postulants.

A six heures dn soir, aucun pain n’avait glissé dans mon ensopbage.

L’idée salvatrice me vint d’ouvrir la portière des voilures. Je m’enthousiasmai do cette conception. Mais au moment décisif l’héroïsme s’enfuit. Je ne voulais ni saluer, ni parler, ni ouvrir là main pour « recevoir ». Prétentions incompatibles avec le métier. Puisse risque do tomber sur des voyageurs stupéfaits, s’écriant :

La nuit entière, je cheminai par les boulevards extérieurs, œilladant les « sergots ». avec le trémolo dans ma chaire d’être « ramassé », me couchant affamé, sur vingt hunes.

L'aurore, sans oublier ses doigts de rose, étincela. Jo languis jusqu’à l’heure d’offrir mes mérites dans des librairies, comme placier.

Le premier personnage qne j’abordai m’apparut, imposant, sous une calotte de soie noire. 1! connaissait, par un commis, le but de 111a visite. Je me découvris et m’inclinai courtoisement. La calotte ne me rendît pas mon salut. Alors, je remis mon chapeau. Detix yeux gris dardèrent sur moi du courroux. Je compris que je venais de creuser un abîme entre la calotte altière et le chapeau. Cependant, ils ne pouvaient se séparer sans soufler mot.

(La fin au prochain numéro)

Henri Brissac.

Page 1