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CHAPITRE II

La Proclamation de la Commune

En vue de l'Ildlet-de-Vitle. — Le Défilé rue de Rivoli. — Enthousiasme d’un bourgeois. — L'avenue Victoria. — En souvenir du 22 Janvier. — Drapeau rouge et bonnet phrygien. — La poignée d'inconnus. — Vive la Commune / — Regarde , enfant. — Jusqu’il la mort ! — Le blessé des bulles Montmartre. La grande joie du Père Duchèuo. — Paris en deux camps. — Les' canons de ta Place Vendôme. — Les angoisses de Napoléon P’.

... La grande, l’inoubliable journée que celle du 18 mars 1S71 ! J’ai rejoint après déjeuner" la rue du Croissant, et me suis enfermé dans la petite pièce de l’imprimerie Vallée qui nous sort de bureau de rédaction, ot que nous partageons uvoc Félix Pyat. Si superbe que soit Paris, et si grande envie que j’aie d’aller l’admirer, force est de faire l’article quotidien. Que dirait-on demain si le Père Dltehène n’avait pas salué sa brave Commune, enfin installée à l’Hôtel de Ville Y

Quatre heures. Un coup de canon mo fait dresser l’oreille...

Ma foi, je n’y tiens plus. Nous saluerons la Commune ce soir, et en attendant, vite à la place de Grève !

Ali ! l’affolant et enivrant spectacle ! Un quart de siècle a bientôt passé sur ce jour de la proclamation de la Commune, et je sens encore, à sa seule évocation, tressaillir mon eœur,oonpne il tressaillait il y a aujourd’hui vingt trois ans.

A poiuo mo suis-je engagé dans la rue do Rivoli que le mouvoment se dessine, à la fois imposant et joyeux. Aussi loin que le regard puisse porter, "ce ne sont qu’uniformes, drapeaux qui flottent, bayonnoltes qui étincellent.

Ce n’est pas un seul bataillon, mais dix, vingt, cent, qui défilent, musique entête, an pas accéléré, marchant comme aune victoire, disparaissant tous dans la mer multicolore qui roule vers l’Hôtelde-Ville.

Les beaux bataillons ! Sout-oo bien là ceux du siège, que nous avons vu revenir jadis, couvert de boue, harassés, les armes en désordre, sentant la défaite, sinon le découragement.

Comme ils sont pimpants aujourd’hui, astiqués et remis à neuf ! Les tambours luisent et résonnent d’un son clair. Co n’est plus la générale du 18 mars, lugubre ot voilée, mais un battement joyeux, sonnant aux oreilles comme un cri de ralliement après la tourmente. Les cuivres éclatent on notes stridentes. Et ces bouoltes grandes ouvertes, hurlant la Marseillaise ! Oes drapeaux rouges frangés d’or, et aussi, au bout des fusils, comme des gerbes de fleurs, des cocardes de rubans rouges.

Les trottoirs sont noirs de monde. En habits do fête comme un joui" de Pâques ou du 15 août — on n’a pas encore inventé le H juillet — le bourgeois, qui deviendra féroce plus tard, est lui aussi entamé. Bras dessus, bras dessous, il marché avec le peuple, dans un do ces irrésistibles élans d’euthousiasmo quo le soleil n’a point éclairés depuis la Révolution.

Rogardez-lo bien, co brave homme, au teint fleuri, qui se fera dans deux mois dénonciateur, comme il rayonne ! Il abandonnerait, comme ■-!•., aïeux de jadis, privilèges, cl déchirerait peut-être ses titres do rente pour en bourrer son fusil. La contagion l’a saisi, et il exulte. Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, quand if sera on face de cette Commune coiffée d'un bonnet phrygien ot ceinte de l’écharpe rougo, tl l’embrasserait, la gueuse, s’il l’osait !

Nous approchons à tous petits pus. Nous voici à l’avenue Victoria. L’Hôtel-de- Ville so découvre tout entier, et je ne sais pour-

los fenêtres du premier étage, des canons deVusils brillent, et, ici même, à deux pas de la porte contre laquelle je suis appuyé, Sapia, tombe pour ne plus so relever, tué par les balles du 22 janvier... Quelle revanche !

^ La veille enoore, je suis allé à l’Hôtel do Ville. Il parait trans-

Hier, des barricades, des canons, des fourgons, des Bentinellos qui vous interrogent avec défiance. Pour traverser la place, il iaul suivre un à un, à travers une étroite trouée ménagée dans lus pavés, le sentier que veillent jalousement les gardes, le fusil chargé. Une rangée de mitrailleuses défendent la façade. Aux fenêtres, des groupes de fédérés. L’Hôtel do Ville a l’aspect d’une forteresse.

Tout est changé aujourd’hui. Plus de. grands airs belliqueux. Plus de barricades, plus de sontinollos. Couvrant la grande porte duimilieu, cachant le Henri IV de bronze, dont l’incendie lieux mois plus tard roussira la barbe, une large draperie rouge, sur laquelle se détache un busto de la Commune. Au-dessous une estrade vêtue de pourpre et d’or. Des drapeaux à toutes les fenêtres,dos groupo i suspou lus à tous les balcons, ot, là-haut, immobile, voilant le soleil qui le traverse do flèches brillantes, le drapeau rouge, arboré dès le lendemain de la victoire de Montmartre. Le toit est chargé de inonde. Da hardis gamins ont escaladé les corniches et enfourché sans vergogne les épaules des statues. Les reverbèret ressemblent à dos grappes humaines.

Dans le lointain s'agitent les drapeaux, dont la hampe est oqiffée du bonnet rouge. Drapeaux rouges et drapeaux tricolores. Cette journée est celle de la réconciliation. Cent mille hommes sont là, ennemis il y a quelques jours encore, alliés d’aujourd’hui, dont les ctoura battent à l’unisson.

Et oette foule cri.o, chauto, hurle, mugit. Que clmnüe-t-elle? La Marseillaise ! Que qrie-t-elle V Vive lu Commune ! Elle hurle comme la tempête et rugit comme la mer. Dans ses éclairs de silence, on entend los notes des cuivres qui jouent devant l’estrade, les tambours qui battent, les ordres jetés d’une voix vibrante.

Sur l’estrade, sont groupés los membres du pouvoir d’hier et ceux du pouvoir nonvoau, lo Comité Central et la Commune librement élue il y a trois jours, la poignée de factieux et la poiguéo d’inconnus.

— Tiens, vois-tu, dit à mes côtés nu citoyen qui a amené là sa femme et un mioche encore dans ses langes, ce grand barbu, avec ses gros yeux et son épaisse chevelure grisonnante, e’est Félix Pyat, dont nous avons lo portrait chez nous. Cet autre, à la barbe blanche, aux traits fatigués, au visage sévero, c’est Doleschtzo. Ce grand diable qui est debout, avoc un képi de commandant, c'est Protot, nu bon, du onzième, le défenseur do Mégy au procès do Blois. Et celui-là, aux longues moustaches tombantes, J. -B. Clément, tu sais, celui qui a fait le Temps des Cerises, que nous chantait l’antre jour la voisine. Àh ! ce que ça va marcher, avec oes bougrçs-là!

Et continuant :

— Ce grand, à la moustache lino, c’est Eudes, qui allait être

fusillé pour l’affaire de la Villetto, si nous n’avions pas fait lo Quatro-Septembre. Voilà qu’il cause avec Raoul Rigault, celui à la barbe, qui a un lorgnon. Le grand pâle, aux pommettes suillantes, c’est Vermorel. Et à côté do lui Gambou, un vieux du bon temps

Et il les nommait tous, l’un après l’autre, avec un mot d'explication à la ménagère, qui l’écoutait, l’œil allumé d’une bonne

— Hausse donc lo petit, qn’il voit aussi, le mioche. Ces jourslà, ça doit marquer dans l’existence.

Et il eu nommait d’autros encore, ceux do l'Internationale , dont il était peut-être : Mnlon, Varlin, Avrial, Franokel. Puis encore Floureus, qu’il avait entondu dans los réunions publiques du siège, et Duval, ut Ferré, et Vallès.

— Ce tout vieux à barbe blanche, c’est M. Boslay. Un riche qui s’est mis avec nous," un vieil ami do Proudhon.

El brusquement :

— Voilà le meilleur. Tiens, tu le vois, assis, avoo sa figtiro en lame deVoutenu, ses yeux profonds et ses lèvres minces. ..Comme il a souffert! Toute sa vie on prison. Joie ferai lire cela. Sa femme est morte pendant qu’il était nu Mont-Soint-Michel. Un vrai martyr, quo le citoyen Blanqui...

— Vous vous trompez, citoyen, dis-je eu intervenant. Ce n’est

pas Blanqui que vous voyez. Il a été arrêté le 17 mars chez sou neveu, dans le Lot. Il est en ce moment dans la prison de Figeac. .

— Ils l’ont arrêté ! me répondit l'homme. Lui, lui, il ne sera pas de la Cômmune !

El je vis comme un virile do tristesse éteindre subitement le viaago joyeux de tout à l’heure. Le couple s’éloigua. Sur l’estrade uti membre de la Commune parlait eu agitant sou képi galonné, mais ses paroles so perdaient dans la rumeur grandissante.

Los musiquos-se remuent à sonner. Le canon tonna de nouveau sur le quai. De la foule s'éleva une clameur formidable, un

Docteur Casimir. — Assez pour cette fois.

Doctoresse Magistrature. — - Nous avons oublié de prendre le consentement de la tutrice, Dame Majorité.

Docteur Casimir. — Demandons le lui maintenant, avec son approbation. Dame Majorité consentez vous à l’opération que nous venons de faire ?

Dame Majorité. — Messieurs, j’y consens.

Docteur Casimir. — L’approuvez-vous ?

Dame Majorité. — Jo fais mieux; je l’admire.

Docteur Casimir. — Nous sommes contents de vous. A demain.

Le lendemain

Docteur Casimir. — Comment va notre malade?

Dame Majorité. — De plus en plus mal, la nuit dernière comptera parmi les plus mauvaises. Deux attaques de nerfs; plusieurs vomissements.

Docteur Casimir. — Grave.

Docteur Rayiuil. — Très grave.

Docteur Lèpine. — Redoublons de vigueur.

Doctoresse Magistrature. — A vos ordres messieurs.

La malade. — Oh ! que je souffre! je ne sens plus mes bras ; ma tête bat la campagne ; mes jambes demeurent rebelles à ma volonté ; mon cœur se déohire.

Docteur Casimir. — Et le ventre, et l’estomac ?

Dame Majorité. — Toujours prospères. Il m’a fallu leur donner des aliments à diverses reprises. Le ventre enfle de minute en minute.

(La malade éprouve une violente syncope. A l’anéantissement succède bientôt do brusques ébats, les bras et lesjambes se tordent en d’horribles convulsions).

Docteur Casimir. — Le moment me parait venu d’opérer radicalement. Nous allons amputer les bras et les jambes. Messieurs les docteurs, madame la doctoresse, votre avis.

(Ceux-ci opinent du bonnet. Le docteur Lépine passe uno langue avide sur ses lèvres. Doctoresse Magistrature, profonde révérence. L’opération commence et se poursuit, au milieu des imprécations de douleur de la malade. Le bras gauche ut le droit tombent l’un après l’autre sur le parquet. Los jambes vont les y rejoindre. Les opérateurs ont du sang jusqu’aux coudes et semblent renifler avec délices les chahs patelantos).

Docteur Casimir, s'essuyant le Iront. — Merveilleux! merveilleux ! Quelle habileté que la nôtre ! A propos, nous avons oublié de demander le consentement de la tutrice légale, Dame Ma-

Docteur Ray nul. — Peuh !

Docteur Lépine. — Pouah !

Doctoresse Magistrature. — Pffit !

Dame Majorité. — Messieurs les docteurs je vous approuve.

(La malade râle. Les docteurs se retirent on promettant leur visite pour le lendemain).

Suprême tentative

Docteur Casimir. — Quelles nouvelles, depuis hier?

Dame majorité. — L’agonie

Docteur Casimir (fronçant les sourcils). — Comment, l’agonie? Que nous ohantez-vons là ?

Dame majorité. — La vérité, hélas ! L’agonie s’est déclarée aussitôt après votre départ..... ,

Docteur Casimir. — C’est insensé !

Docteur Raynal — Pour du toupet, voilà du toupet, par Sabaoth !

Docteur Lépine. — Redoublons de vigueur.

Doctoresse Magistrature . — Redoublons. Servante, messieurs.

Docteur Casimir, a Dame Majorité. — Ensuite ?

Dame Majorité. — A chaque instant je croyais le moment suprême arrivé : La connaissance des choses extérieures a abandonné la malade et n’est point rovenue. Dans son délire elle vous maudit, vous traite do bourreaux, de charcutiers......

Docteur Casimir. — Et l’estomac, le ventre ?

Dame majorité. — Vous pensez que dans cos conditions je n’ai pu leur fournir aucun aliment.

Docteur Casimir. — Nous aurons raison do oet entêtement. Le délire siège au cerveau. Coupons la tête.

Las autres en chœur. — Coupons.

(Ils se mettent à la besogne. La tête roule sur l’oreiller qu elle ensanglante et tombe avec un sourd grondement sur la descente de lit. Casimir colle son oreille à la poitrine).

Docteur Casimir. — Le cœur bat encore avec violence. Arrachons le !

(Us arrachent le cœur).

Docteur Casimir. — Voici que de nouveau l’assentiment de la tutrice nous manque.

Dame Majorité. — Messieurs, vous allez sans doute un peu vite en besogne et je ne m’explique gnèro votre façon de guérir une

malade en la tuant. Mais je vous approuve et vous loue d’avoir ainsi fait.

Docteur Casimir. — Nous reviendrons demain.

(Le lendemain, les doctes visiteurs constatent avec une visible stupéfaction quo leur victime est défunte) :

Docteur Casimir. — Et le ventre ?

(II soulève le tronc. Unlimon noirâtre, s’échappe à gros bouillons et empoisonne l’atmosphère, le ventre se dégonfle instantanément. Les docteurs et la doctoresse tombent axphixiés).

Dame Majorité survenant à l’improviste, contemple ce spectacle et s’enfuit épouvantée. — Imbéciles ! Le mal était dans le vontre de cette pauvre Société, et ils s’en sont pris aux membres !

Uae voix d'oulre-lomhe. — Et toi même, misérable, n'us-tn lias leur complice ? D’ailleurs, tn as respiré oomme eux les miasmes mortels, comme eux tu es condamnée...

(Dame Majorité tombe en pourriture).

Rideau, s., v., p.

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