CHAPITRE VI Comment ils se battaient
La mil du a au ;t avril. — La descente de Bttllewlle et de Montmartre. — Place de la Concorde. — Les statues en deuil. — La ville (le Strasbourg. — A Versailles. — Le RP. — Pourquoi se ImUaient-ils1! — .-I la porte des Ternes. — Le commandant du S3‘ — Le bombardement. — La canaille ! La canaille ! — Le canon du « Père Duc/iêne ». — Dombrowsli à la porte Maillot. — Les braves gens ! — .Vous sommes cent mille comme cela!
Paris ne reverra peut-être jamais l’extraordinaire spectacle de la nuit du 2 au 3 avril 1871, la veillée d’armes de la première bataillo. Ceux qui n’avaient point alors l'âge d’homme se la représenteront difficilement. Ceux qui ont survécu en garderont jusqu’il leur dernier souffle l’indestructible souvenir.
Pendant toute l’après-midi déjà, les bataillons avaiont défilé, descendant des faubourgs. Les bataillons do Belleville, par la place de la Basiille ou par celle du Château-d’Eau — aujourd’hui placo de la République — ceux de Moutmarue par les rues qui conduisent aux boulevards ou par les voies extérieures. Rendezvous était donné à la place de la Concorde.
Musique en tête, drapeaux et guidons flottant au vent, ils débouchaient par la rue de Rivoli, par la rue Royale, par le quai ot lo pont do la Concorde, et, l’arme au pied, attendaient.
Lorsque le soir commença à tomber, uno grande rumeur parcourut cette foule. Quelques clairons sonnèrent dans lo lointain. Un bruit d’armes coupa lo silence, et l’on vit les rangs s’agiter.
Depuis la fin de la guerre étrangère, la grande place n’avait point changé d’aspoct. Les statues des villes françaises avaient gardé leurs longs voiles de deuil, qui faisaient comme do grosses taches noires sur le clair horizon tombant. Colle de Strasbourg avait été tleurie de drapeaux ronges, avec des couronnes d’immortelles. Elle so profilait comme une borne sanglante, rappelant à la fois et la ville tombée, ot le Rhin troublé par les cavaliers teutons, l’Alsace et la Lorraine déjà captives, Metz violée — toute l’œuvre infâme, résumée dans ce seul mot : Versailles.
— A Versailles! A Versailles!
11 semblait qu’on entendit gronder ot gémir, dans ce Versailles où retournaient les héros de la triste épopée, l’Ame enchaînée de la France. Les généraux vainous étaient à Versailles. A Versailles eeux qui avaient applaudi à la capitulation, à la paix et au démembrement. A Versailles, cçnx qui avaient juré de ne pas rendre
une pierre de nos forteresses, de ne point livrer un pouce de
uotre territoire, de ne point sortir un sou de la bourse communo. A \ ersailles, flouait uuoorc, dans tomes 1er, mémoires, le drapeau du nouvel empire allemand, arboré par le vainqueur. Versailles, c’était la ville maudite. Paris, c’était la ville sainte, la cité sanglotante et meurtrie.
Et des fronts, gonflés d’enthousiasme et de rage, partait comme uue vague immense de réprobation contre cette forteresse do la défaite, qui, après avoir abrité la royauté, avait choyé Guillaume et choyait aujourd'hui ceux qui avaient livré Paris. - — A Versailles !
Les bataillons s’ébranlèrent dans la nuit.
Ce soir-là, j’avais suivi un bataillon de Montmatre, le 61*, je crois, qui avait été le bataillon de Razoua.
Depuis la place Pigalle jusqu’aux grands boulevards, notre marche ue fut qu’une longue ovation. Oh ! les tonnantes acclamations, les éclatants cris de triomphe, ils sonnent encore à tries oreilles ! Quand nous arrivâmes à la Madeleine, la nuit, tombait, vaguement éclairée ça et la par les pâles clartés des réverbères, à peine alimentés par un gaz parcimonieusement distribué.
Lorsque nous débouchâmes par la rue Royale, les bataillons avaient déjà enfilé l’avenue des Champs-Elysées, les musiques sounant la Marseillaise.
Arrive au rond-point, je m’arêtai. Le spectacle glandioso qui se déployait sous mes yeux me cloua sur place. Ils étaient là dos milliers et des milliers, qui s’en allaient, chantant, l’âme débordante de joie et d’espoir, le cœur brûlé d’ivresse. Et de leurs bouches largement ouvertes, vibraient les strophes immortelles...
— Aux armes ! citoyens.
A quoi songeaient-ils, ces combattants que la vaine gloire d’un grade gagné ue tourmentait pas ?
Pour qui, pour quoi se battaient-ils ?
Quelques jours après cette première sortie, dont la trahison — celle du Mont-Valérieu — devait récompenser le glorieux enthousiasme, quelqu’un rencontrait dans le train qui conduisait encore a Versailles, nn voyageur, seul avec une jeune femme sévèrement voilée. La conversation s’étant engagéo : v
— J’étais encore il y a deux jours à Nenilly, dit l’homme. Mon fils aîné a été tué. Voici sa veuve. Je viens de reconduire mon second fils blessé, qui, je l’espère, se rétablira en province. J’ai pu obtenir pour lui un passeport en règle...
— Et vous ? demandait-on au père.
— Moi ! Je vais retourner aux avant-postes.
Et comme l’interlocuteur exprimait son étonnement :
— Eli bien ! pourquoi pas? Je suis trop vieux pour travailler pour moi. Je n’espère plus rien. Mais, nos fils, les vôtres, profiteront de ce que nous faisons aujourd’hui. Nous semons. Le jour de la récolte viendra...
On parlait ainsi on eos temps reculés — il y a aujourd’hui vingttrois ans — seulement.
— Citoyen, vint nous dire un jour — ce devait être le 22 ou le
2t avril — un de ces artilleurs de la Porte Maillot qui furent amant (le braves, nous vous attendons demain. Pas à la Porte Mad iot mais a celle des Ternes, où nous avons couché aujourd’hui snr le bastion nno pieoe tome neuve. Nous l’avons baptisée. Elle s appelle le Pere Duc/wne, et je vous jure qu’elle gueulera ferme! jlu route doue le lendemain matin pour la Porte des Ternes !
A mi chemin de là place de la Concorde et de l’Arc de Triomphe nous croisons un bataillon, le 85*, qui viont du Ohamp-de-Mars! implacer aux barricades de Neuilly le Ml-, qui So bat
i deux cent cinquante ho:
, qui marchent
Il va depui
U y a là en vire d’nn air résolu.
J’aborde le commandant. L’allure martiale révéle tout de suite "ancien militaire. Il a été lieutenant d’iufanterie. Je lui exprime mon admiration pour l’excellente allure de ses hommes :
Hum ! hum! me dit-il, ils n’ont pas encore vu le feu. El cela :e Perronnet. Mais enfin, ils m’ont l’air décidés. Et puis ceux qui voudront filer, ma foi, je fermerai les yeux. Pour oo qu’ils nous serviraient! 1
Nous voyons déjà, aux alentours de FArc-de-Triomphe, de gros nuages do poussière monter, comme soulevés par les sabots d’un
chauffe r
— Ce sont les obus ! me dit le commandant. Ah ! dame, oela va être dur a passer, la première fois. Allons, rneB enfauts, la Marseillaise!
Et les compagnies d’entonner la Marseillaise. Le bataillon marche résolument. On traverse sans encombre la zone bombardée et l’on rejoint l’avenue des Ternes, ou pleuvout aussi les obus. Mats le moral est solide.
— \ ous vous arrêtez au bastion? me demande le commandant. Je lui explique ma visite.
— Vous voyez, lui dis-je, je vais à un baptême. Je suis par-
L’anoien officier tordit sa moustache.
— Vous aurez delà musique !' dit-il en riant,
Et de fait, pourquoi ne pas l’avouer, je commençais à me sentir le cœur se serrer. Pourquoi diable aurais-je peur, et quelle piètre figure allais-je faire, devant ces braves qui passaient là leurs jours et leurs nuits ! Ah ! lo blanc-bec que l’odeur de là poudre saoule au lieu de lui donner la brillante ivresse du courage.
Et je pensais à tout celà, pendant que les obus faisaient audessus de nos têtes oomme un bruit do voitures qui roule sur les pavés, ot que do temps à autre, nous entendions s’écrouler sur le trottoir, les pans de murailles qui s’abattaient.
H Une civière passa, qui emportait deux femmes. La mère et la
Presque en face de nous, nn réverbère est frappé. H oscüle et dégringole avoc un bruit de ferraille.
Tout autour, les maisons sont criblées. Lus magasins clos, les rues dosertes. Deux ou trois boutiques éventrées.