LES VENTRUS
On nous disait hier : « L'heure est inopportune !
« Vous êtes des enfants qui réclament la lune,
« Des poètes, des fous, égarés en chemin « Par la fausse lueur qui sort du droit humain.
« Vous allez devant vous, sans lactique, sans règles.
« Comme si vous étiez les grands frères des aigles, «Comme si vous n’aviez, sous l’horizon vermeil,
« Qu’a vous tourner toujours du côté du soleil ! a Vous ne comprenez pas que toute chose Humain;
« Est lente à s'accomplir et que le sort nous mène « Sur des sentiers bordés de gouffres entr'ouverts.
« Ce n’est pas en un jour qu’au bout des rameaux verts « Le fruit s'épanouit dans sa rondeur superbe.
« L’arbre n’est tout d’abord qu’un tout petit brin d’herbe ; « Un oiselet pourrait l'emporter en passant.
« Mais, le ciel brille, l'eau des ravines descend,
« La feuille naît, le tronc s’élargit, l’arbre pousse, . '
« Impatients mortels, tout se fait sans secousse I « Rien n’attend ici-bas les ordres de quelqu'un,
« Et c'est par ['Eternel qu'est créé l'opportun 1 »
Or, le peuple dormait, et nous n'osions plus croire Aux révolutions, secousse^ de l’histoire,
A la nécessité de nos rébellions
Et, captifs résignés de la c«ge aux lions,
Eh blenl qu’a-t*on fait?
Pleure, ô noble France, pleure!
Ceux qui te promettaient d'étre au moment venu Les austères vengeurs de ton droit méconnu,
Ceux qui, pour te bercer dans de vagues extases Du haut de leurs tréteaux te débitaient leurs phrases, Ceux qui te disaient : — Vote, et tu verras après Ce que peut un Sénat, ouvrier du progrès!
Ceux qui, ne voulant pas qu’on leur demandât compte, Remuaient devant toi leur tonnerre de fonte Afin de t'endormir dans le néant du bruit,
Ceux qui hâtaient pour toi la fuite de la nuit,
Ceux qui rêvaient pour toi le lever de l’aurore, Embrassant maintenant les genoux de Pandore,
Sans regrets, sans remords, sans pitié pour l’exil, Effarés, retenant le progrès par un fil.
Appellent Casimir un diplomate indigne,
Trouvent Raynal peut-être un peu rouge, et font signe Au soleil qui voudrait envahir le ciel bleu De ne pas tout gâter, d’attendre encore un peu,
De ne pas se lever tout-à-coup sur le monde,
D’avoir quelque respect pour la prunelle ronde Des funèbres hiboux dans les branches blottis Et de donner au moins aux pauvres vieux partis,
Aux bonnets de coton entr'ouvrant leur fenêtre,
Le temps de s’éveiller et de se reconnaître!
Du reste, l’éternel Prud’homme est satisfait,
On condamne Toussaint, mais on sert Galllll'el.
On fait sur le Sénat pleuvoir des pommes cuites,
Mais on est secourable aux bons petits jésuites.
On les proclamme vils, noirs, sinistres, hideux, Immoraux, criminels, et l'on fait autour d'eux Toute sorte de bruits pour amuser la foule.
Et les moines béats, riant sous leur cagoule,
Les abbés guillerets refusant au drapeau
Le sang jeune et puissant qui coule sous leur peau,
Les arrogants prélats vidant notre escarcelle,
Toute la ténébreuse et sainte ribambelle Danse autour du budget en se frottant les mains.
On s'en va répétant ; — Justice! droits humains! Lumière! liberté! raison ! guerre aux infâmes!
Et l’on disperse au vent le tas des vieux programmes. On intrigue, on tripote, on complote à plaisir;
Du moindre sous-préfet, on fait un grand-vizir;
On fait, par des gaillards qui vantent leur morale Ourdir dans les cantons la trame électorale;
On singe Bonaparte, on promet des canaux,
Et la même glu prend les mômes étourneaux.
SI quelqu'un veut rester debout, le beau mérite!
Bah! l’on aura toujours les voix du plébiscite,
La grosse bourgeoisie et le petit clergé!
La franchise n’est plus qu’un ancien préjugé.
En avant, la musique ! On est des gens habiles,
On pirouette, on a des jarrets de Kabyles Pour sauter à pieds joints sur le tremplin des lois.
On dit : — Ces ouvriers sont affamés d’emplois !
Et dans tous les fauteuils de tous les ministères On se carre, ventrus, omnipotents, austères. Quiconque sort des rangs se perd. Alignement !
Fixe I la République est un grand régiment.
Sonnez, clairons ! Battez, tambours ! Par file à droite 1 Un vieux républicain boude ? Cervelle étroite ! inclinons-nous, morbleu ! Vive la mère Angot!
Vive Barras ! Honneur au style visigoth;
Qu’importe ce chiffon qu’on appelle un principe? Vous avez, mon gaillard, servi Louis-Philippe? Asseyez-vous, prenez un siège aux premiers rangs !
La conscience ? Un mot! La haine des tyrans ?
Une phrase qui sent son petit Robespierre . y’ Eloignez du forum, chassez à coups de pierre Ces vieillards de granit, ces faiseurs d'embarras Qui, remuant la tète et se croisant les bras.
Nous surveillent du haut de leurs tristesses graves ! Journaux, éreintez-moi ce groupe de Burgravesl Plus de programme! guerre aux rêveurs inspirés l Jeunes gens, voulez-vous de beaux colliers dorés? Approchez, venez voir, la boutique est ouverte l ,
Les martyrs idiots, couchés sous l’herbe verte,
Laissent faite. Hourfâh ! soyons de bons vivants!
O citoyens, savoir tourner au gré des vents,
C’est connaître sa bourse et le siècle où nous sommes !
Et pendant que cela se fait parmi les hommes.
Je pense tristement à cet arbre étoilé
Dont Hugo dans sa strophe immortelle a parlé,
A cet arbre sublime, étrange, solitaire Qui, plongeant sa racine auguste sous la terre.
L’offre au baiser glacé de la lèvre des morts ;
Et pensif, accablé, sombre, mais sans remords,
Je me dis que cet arbre au feuillage sonore Où les oiseaux devaient, au lever de l’aurore, Gazouiller leurs chansons dans la moiteur des nids, N'est plus dans notre temps, sous les deux. infinis, Qu'un arbuste rampant, sans sève, sans verdure,
Mal né du sang des morts tombant en pourriture. Tout rabougri, planté dans un terrain vaseux,
Où les oiseaux de nuit vont déposer leurs œufs.
Clovis Hugues