LES FUSILLEURS
L’aube éclatait au ciel, vagua fanfare.
Au bord d'un mil dentelé de soleil,
Avec des airs de juges en simarre,
Deux vieux corbeaux tenaient entre eux cunseil. — Moi, disait l'un, j’ai vu le Deux-Décembre ; J'ai vu Morny joyeux, sortant du bal,
Coffrer les lois et colleter la Chambre;
J'ai vu passer Canrobert à cheval I Oui, je l'ai vu, la peau de sang trempée,
Tout galonné, suivi par les badauds,
Heurter avec le plat de son épée Le front des morts étendus sur le dos!
Je l’ai vu, lourd du poids des épaulettes,
Nous préparer un splendide festin Avec la chair qui pendait aux squelettes Des ouvriers massacrés le matin.
Et grâce à lui, grâce aux blêmes ivrognes Qui l’escortaient dans Paris, l’arme au bras,
J'ai connu, moi vieux rongeur de charognes,
Le goût exquis des beaux enfants tout gras I Pendant qu’un prêtre, à la lueur des cierges. Lavait César, éclaboussé d'affronts.
J’ai savouré des corps de jeunes vierges,
J'ai fait claquer mon bec dans leurs seins ronds I Et maintenant plus de fauve ripaille! .
Pauvres corbeaux, oü donc est le beau temps? La République, épargnant la canaille,
Laisse grandir les gamins de sept ans.
Hourra! Hourral Hourra! qu’on se dépêche! Vite un bon mort avec son ventre ouvert !
Du sang! du sang! de la chair toute fraîche! Hourra! Hourral Nous avons Canrobert I »
Lia deux corbeaux, vieux témoins de l'histoifi Avaient dressé leur long cou déplumé,
Or, le plus gras poussant un cri de gloire :
— J'ai vu, dit-il, la Semaine de Mai !
l’ai vu l’écume aux lèvres de la Haine! l'ai vu la Mort avec son doigt brutal Eparpiller eu vent la cendre humaine; l'ai vu passer Galliffet à cheval !
Oui, je l’ai vu, les deux poings sur les hanches, Le verbe haut, le torse droit, l’œil dur,
Sans sourciller devant les barbes blanches,
Faire coller de pauvres vieux au mur!
Oui, je l'ai vu, fauchant la populace,
Environné du bruit des biscaïens.
Faire cracher la mitraille à la face Des fiers vaincus et des grands citoyens !
Je l’ai vu, prompt aux hideuses revanches,
Devant la Morgue et devant l’hôpital Se retrousser le collet et les manches Comme un boucher devant son rouge étal !
Et grâce à lui, malgré la meute d’hommes Qui nous volaient les cadavres tout chauds,
Nous avons pu, fins gourmets que nous sommes, Ronger lés morts conservés sous la chaux I J'ai dans le tas des chairs eu l’aile prise;
J’ai picoté des yeux tout grands ouverts,
Sous des fronts blancs qui dans la terre grise Apparaissaient au creux des gazons verts! .
Et maintenant, adieu les hécatombes!
Plus d’os épars sous les gazons épais !
La République, en regardant les lombes,
Ne rêve plus que l’éternelle paix !
Mais calmons-nous : tout est cendre et fumée; Les fossoyeurs ne font rien à demi ;
Et le Pouvoir vient de livrer l’armée A Galliffet, notre meilleur ami.
Hourra! Hourra! Hourral qu’on se dépêche De mitrailler le peuple stupéfait I Du sang! du sang! de la chair toute fraiche! Hourral Hourra! Nous avons Galliffet! •>