UN VIEUX QUATRAIN RAJEUNI
L’histoire nous dit qu’autrefois On metlail les voleurs en croix.
Aujourd'hui les temps sont meilleurs :
On met la croix sur les voleurs.
Haut, dans ses haillons, le pas lent, Vireloque oejour-là, était descendu vers la Grand’Ville. G’élait rare, le vieux bilfiu aimant à se terrer dans son gîte, sur la colline où montent les relents d'en bas.
11 allait, insoucieux des regards torves des sergots et des effarouchements des gens chies, dont son manteau loqueteux frôlait les corrects vestons. 11 allait sur les boulevards, du Riche, criard, û l’Opéra lourd, traînant audacieusement ses savates sur le trottoir que balayaient devant lui les traînes des. flUes
feutres marquant les bocks ingurgib .
bourgeoises, dodelinaient, béats, delà tête ot du torse.
Et comme il marrounait, mâchant des mots vagues entre ses chicots, une voix cria :
— lié! Père Vireloque!.., un demi? Hein? Il doit faire soif!
Celui qui le hélait ainsi était un journaliste, de ceux qu’on dénomme bons garçons, reporter fouinard qui, certain jour, était allé interviewer lo chiffonnier dans sa turue, histoire de gagner une colonne île son canasson.
Ainsi interpellé, Thomas releva la tête et se tint debout, les deux mains appuyées au bout de son bâton, sa gueule rugueuse et puissante dominant- les buveurs, et. comme il ne répondait pas, le reporter, pins directement encore, l'appela; v~: ■ pour procurer à deux rosses qui l’accompagnaient
même, n moment le bras de
Se distraction, vint insister, en posant la l’immobile...
— Voyons, dit encore le journaliste, vous n avez pas quelque tirade â nous débiter, vous, si coutumier du fait... Nous sommes ici tous bons compagnons et en humeur de philosophie... Un peu de socialisme, né I ça fait passer la bière !...
Et on ricanait : la physionomie du vieux intéressait comme une caricature réussie..' l'rie tête fie fou sur un corps de vagabond... Hé! hé !. .
IJn autre cria ;
— Un bock d’anarchie! liouml Servez!...
— OU ! fit une petite plâtrée, qu’est-ce qu’il aurait à nous reprocher? Ou a bien le droit de prendra sou Luunmel tranquille!... L’anarchie! n’en faut pas!...
Un autre, obèse et rougeaud, compléta :
— Je voudrais bien savoir ce, qu’à nous distraire tranquillement, nous faisons de mal à ces sales révolutionnaires...
Et pour en finir, ne voulant pas en avoir le démenti, le journaliste glissa un bock aux doigts de Vireloque, toujours pensif... ^
Lui, sentant le poli du verre, regarda la jaune liqueur, et, posément, inclinant la chope, U en laissa tomber une goutte
— Ceci, dit-il, est utie larme... — il en verse une autre — ceci est une goutte <1e sueur ! — il en versa une troisième — et eeci est une goutte de sang...
« Rien à vous reprocher, bourgeois ?!.. Vous ne faites rien de mal ! Kit bien, puisqu’on veut que. je parie, écoutez:
» Chacun de vous ici commet un crime (ho I ho 1) j’ai dit un crime, je devrais dire des crimes. Car chacun de vos bocks, et chacun de tes kummols, à loi, petite, représente le pain d’une famille pendant un jour...
Et ce pain — que vous pourriez donner et que vous ue doutiez pas — représente une larme, une goutte de sueur ou une goutte de sang...
<• Misère et corde !... Vous ue faites pas Je mal !... Vous ne comprenez donc pas que tout cet argent que vous gaspillez pour vous fourrer du salycilate sous le nez, c’est la vie et la force de centaines de familles dont voire égoïsme se saoûle ?
« Il y a, là-haut, dans les faubourgs, dans les trous à chiens où se blottissent les pauvres, dans les mansardes où geignent les couseuses anémiées, il y a des hommes qui râlent et des femmes qui pleurent sur l'enfant endolori... Ce que vous buvez là et que vous pisserez tout à l'heure vous coûta en une suule soirée plus qu'il ne faudrait pour sauver ces misérables... avec la recette d’une journée, dont vous enrichissez vos exploiteurs de vices, vous nourririez des milliers de pauvres, car c'est par centaines de mille francs que se calcule chaque jour la boisson vendue, inutile et tueuse de consciences...
o Vous ne pouvez pas abolir la misère, clamez-vous saus cesse! L’avez-vons tenté? Que non pas!... Non contents d'avoir is trois repas, il faut encore que vous liehiez, ivrognes et
que, vi
« Oui, assassins! car votre su perilu est fait de lamisère d'au Irai ! car vous n’avez pas droit au bock tant qu’un seul manque de pain, ce qui le tue 1 Une voix. ‘ 1 1 —
nocentsl.
Thomas, il - Non, il
:. —Ah! o
.s la connaissons ! il n’y a pas d’in
que et violent, se redresse :
. a pas d’innocents ; car chacun de vous est responsable d’n n lambeau de ces chairs qui souffrent et qui meurent... nul n'a droit au superflu lunt que tous n’ont pas le nécessaire...; et vous êtes, par votre égoïsme, pourvoyeurs de charniers et de tombeaux... Gela vous parait fou! parce que je parle nu nom de lu solidarité humaine, parce que je vous dis
que l'humanité n'a qu’un seul corps et a droit à la vie eu toutes ses fibres et en toutes ses mœlles f... parce que je vous dis qu en gaspillant, gueulards et goinfres, l’argent que vous avez volé par l’exploitation d’autrui, au lieu de le reporter a la niasse commune, vous doublez l'infamie déjà commise... Chaque dix sous de vos bocks est un vol dont vous êtes responsable envers ceux qui grelottent et qui geignent...
Di» voix. — Assez I assez! la police!...
Un sergent de ville s’approche.
Thomas le regarde et lui dit :
— Vous cherchez dos coupables... arrêtez-moi tous eus gens-la!
Et devant le sergot ébahi, il passe, s’éloignant de son pas lent et lourd.
Jules Lermina.