‹ Le chambard socialisteChapitre 369 sur 412 · LE RÉCIT DU SERGENT · texte numérisé non relu

LE RÉCIT DU SERGENT

Perquisitions la nuit. — Au mur! — I.es caves de la précédé.

— Le grand bassin du Luxembourg. — Les ramassuurs de cadavres. — Le Collège de France el la Monnaie. — Qu on les fusille! — Les morts A Montparnasse. — Les Jluttes- Chaumont et le. parc Monceau. — Pétroleuse! — Les fouines nues de la place Vendôme. — Gambetta. — Le grand abattoir de la caserne Lobau. — La folie rouge. — Vnriin, Minière et Tony-MoiUn. — Fuite rue d'Knfer. — On perquisitionne. — Qui vive ! Au large! —lin sûreté.

Trois jours après cette terrible journée du jeudi, le sergent venait prendre mes nouvelles. 11 entra la main tendue, le sourire épa-

— Eh bien! vous n'avez pas en de perquisition?.,. Ma fui. je m’attendais d'un moment à l'autre à vous voir ramener au .Luxembourg... Ah! je vous jure qu’on ne chôme pas à la prévôté...

Et il me dit les nuits entières qu'il avait passées, dè garde à la salle d'atlenle qui ne désemplissait pus, et où venaient échouer, à toute heure, jusqu'au jour, les prisonniers faits dans les perquisi-

Vous le savez, reprit-il, ou perquisitionne partout. Tout le quartier y passera. Gela se fait par ilôt. On entoura un paquet de maisons’. Une fois cerné, on fouille tout. El gare, si vous avez chez vous quelquo chose de suspect. Uu vieux pantalon de garde, un képi, un ceinturon, un bidon. Le moindre doute vous fait descendre dans la rue. Et puis, c’est .selon l’humeur de l'officier qui commande, ou tout bonnement des soldats... Pan! pan! Au mur!... Si l'officier est bon garçon, ou s’il peut tenir ses hommes, on vous amène à la prévôté...

— Et alors? interrogeai- je anxieusement.

Alors ? Eh bien , ma foi, c'est encore selon. On commence par

vous fourrer dans les caves, où vous attendez jusqu'à ce que le grand prévôt soit arrivé. Quelquefois, s'il y en a de trop, on vide les caves pour faire de la place...

— Ce sont ceux que l'on mène à Versailles? repris-je.

Oui et non, continua le sergent. Cela tient encore aux hommes

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qui sonl là. Des fois, on les mène à l'Ecole militaire, el je crois que de là ils sont dirigés sur Versailles. D'autres fois... d'autres fois...

— Eh bien?

— Eh bien...

Et le sergenl hésitait...

— Eh bien! On les mène dans le jardin, à côté du grand bassin.

Et le sergent me raconta dans tous ses détails l’effroyable boucherie de la cour martiale. Depuis l'entrée des troupes, on fusillait ol fusillait sans relâche. On fusillait derrière ces bosquets, dont le vert feuillage m'apparaissait criblé de gouttes de sang. Là, c'était le simple peloton. Quatre par quatre, contre un mur, contre un banc, et les soldats s'en allaioiit, rechargeant tranquillement leur arme, passant la paume de la main sur le canon poussiéreux, parfois rougi do leur chassopot, laissant là les morts.

On fusillait aussi autour du grand bassin. Plus eu grand. Par monstrueux paquets. La nuit... La vasque vidée était pleine do cada-

— Et tous ces morts, qu'eu fait-on? hasardai-jc, terrifié.

— Tous ceux qu'on a fusillés jeudi, le jour où vous y étiez, me répondit le soldat, on les a enlevés la nuit suivante. De grandes tapissières ont élé amenées. Je crois qu'on a tout emporté à Montparnasse. La matin du vendredi, je suis allé me promener par là. Il n’y avait plus rien...

Et je me représentai l’horrible scène. La montagne de morts, ceux qui avaient été fusillés les premiers, écrasés sous le poids de ceux qui étaient venus s'abattre sur leurs cadavres, toute cette chair trouée et sanglante, baignant dans la vasque barbouillée do sang... Et sur tout cela, les ramasscurs de morts, ronges eux aussi, traînant tour sinistre fardeau, pondant que, de place en place, les lumières des lanlernes éclairent les visages écharpés...

Le sergenl avait repris sou récit. U détaillait l'aliatloir, place par place, peloton par peloton, d'une voix tranquille, sans émotion :

— Et, lui demandai-je, on fusille toujours?

Le sergent fixa sur moi ses yeux étonnés. Nous étions, autant qu’il m’en souvienne, a la matinée de dimanche, à la. dernière agonie do la bataille...

— Certainement, me répondil-îl. Ou n'a pas cessé depuis que nous sommes entrés à Paris. Ah! vous n'avez rien vu. Moi, j'ai commencé à voir cela à la Croix-Bouge, où nous avons tourné lus barricades par le bas de la rue de Rennes. On en a fusillé là un tas, et surtout des officiers...

Au nombre da ces officiers, que le sergent avait vu fusiller, se trouvait précisément, je le sus plus tard, le capitaine S..., dont j'avais reconnu le sabre à la cour martiale, tors de l'interrogatoire.

— Du reste, continuait le sergent, on ne fusille pas qu’au Luxembourg. Depuis mardi matin, le général a installé une prévôté à la Monnaie, où c'est la même chose. Et puis, vous le savez bien, on fusille aussi là, tout près do vous, au collège de France...

Et, faisant un geste d’impatience ;

— El puis, ma foi, pourquoi me demandez-vous tout cela ?

J.e sergent oubliait que je ne lui avais rien demandé. C'était do son propre mouvement qu’il avait commencé son effrayant récit, et qu'il l’avait continué; eommo écrasé par un do ces secrets qui vous pèsent et qu'il faut à tout prix confier à quelqu’un pour se délivrer de leur obsession.

Brusquemenl, des cris éclatèrent en lias, au-dessous de nous. Le sergent se mit à la fenêtre :

— Voilà une bande do prisonniers, dit-il sans se retourner. On les conduit certainement au Luxembourg.

Les prisonniers, qui venaient du collège de France, élaient bien une cinquantaine. Us marchaient entre deux rangées de soldats. Un peloton les précédait. Un autre fermait la marche. Tout ce monde marchait à une allure accélérée. J'eus le temps de voir des têtes nues, des bras collés au corps, des visages abattus. Trois femmes se donnaient le bras, Une foule hurlante suivait. El j'enlcndis distinctement

— Qu'on lus fusille! A mort! à mort! au Luxembourg!

Le cortège disparut derrière l'angle de tomaison qui fait le coin du boulevard.

— On on amène comme ça tous les quarts d'heure, dit le sergent,

— Mais alors, repris-je, ce n'est pus par centaines, maisfpar milliers qu'on arrête et qu'on fusille...

Le soldat no répondit pas.

Un mois plus tard, quand je lus à l'abri et que j'eus 1a joie suprême de revoir quelques-uns des survivants, échappés comme moi à la mort, je recueillis d'épouvantables confidences. Je fis le calcul des fusillés. Les tombereaux eu portèrent à Montparnasse plus de doux mille. On en jeta dix mille dans l’immense fosse commune creusée à Ivry. Le Luxembourg vit massacrer,, à lui seul, do quatre à cinq mille hommes.

— Ceux qui viennent des Butles-Chaumont nous en racontant d'effrayantes, reprit après un moment de silence le sergent. Et au Parc- Monceau, donc! G’esl à la mitrailleuse qu’on opère... On m’a dit que ces niiits-ci on avait aussi tué à la mitrailleuse au Luxembourg, dans la grande allée qui mène à la rue de Fleuras, mais je ne l’ai pas vu dômes yeux... Et nu Châtelet, à la caserne Lobeau, on y a fusillé plus de cent pétroleuses.

On disait déjà « les pétroleuses Aujourd’hui, je me demande encore qui avait lancé ce mot infâme, qui fil tuer, massacrer des centaines et dos centaines d'innocentes? Je signale la recherche do cet autour du mot et delà légende des pétroleuses à quoique patient chercheur, qui le communiquerait à cet admirable recueil de curiosités qui est T Intermediaire des chercheurs et curieux. Je le rechercherai peut-être moi-même un jour.

Une femme passait dans la rue, la figure inquiète, la mine fatiguée, l’œil soupçonneux, femme d'un disparu, cherchant à pénétrer le secret, simple ménagère, peureuse, filant vite, rasant les murs :

— Oh ! la pétroleuse!

1æ mot avait fait fortune.

— AiTÔ'tcz-la...

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